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1972 - Massy : Daniel, Valérie, Eliane,

1965/1975

la guerre du Vietnam est de plus en plus contestée, les hippies partent pour Katmandou et lancent le slogan "Peace and Love",

le premier homme sur la Lune, le premier choc pétrolier,

La fin des "trente glorieuses", A Paris, il est interdit d'interdire !

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1965 LE BIG-BANG

Un grand coup de tonnerre ébranle la société qui m'emploie depuis deux ans : elle est expropriée de Montrouge ! L'école dentaire viendra, quelques années plus tard, s'implanter à la place des bâtiments vétustes datant du siècle dernier. La politique gouvernementale de l'époque préconisait le départ "à la campagne" des usines implantées en proche banlieue parisienne.... et comme l'activité principale s'avère être la confiturerie, c'est la délocalisation dans le Loir-et-Cher qui est imposée, c'est-à-dire là où se trouvent les producteurs de fraises ! Pourquoi pas la Roumanie et les pays de l'Est d'où viendront, quelques années plus tard, les camions "Romana" remplis de fruits des coopératives locales, cueillis par une population misérable et exploitée par un régime corrompu ??

Mes Dirigeants sont foudroyés sur place et moi avec, car je tenais à mon poste. Restait pour eux à relever le défi, ce qui n'était pas une mince affaire. Il fallait :

1) obtenir une dérogation auprès du Ministère de l'équipement ;

2) marchander à la hausse les indemnités d'expropriation et trouver des capitaux pour se réinstaller si possible en grande banlieue parisienne ;

3) trouver le terrain adéquat et édifier une usine moderne employant une forte main-d'oeuvre saisonnière ;

4) organiser le transfert des cadres et du personnel permanent qu'il fallait reloger ;

5) déménager les stocks, les équipements et les matériels.

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Trois années allaient s'écouler avant de se réinstaller à Massy dans l'Essonne.

Et comme un souci n'arrive jamais seul, j'allais connaître mon premier contrôle fiscal (enfin, celui de ma société), et il sera gratiné. Rien ne me sera épargné, pas même la perquisition, car la société était accusée de "ventes au noir". Aussi, après bien des aléas comptables qui m'occupèrent jour et nuit, cette vérification se terminera au mieux pour les intérêts de mes dirigeants, ce qui me permit de toucher une prime exceptionnelle significative, que mon époux s'empressera d'investir immédiatement dans l'achat d'une voiture, une Panhard sport d'un rouge flamboyant..

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Pour compléter ce marasme, nous apprenons, peu de temps après, que l'entreprise où travaille mon époux, la Compagnie Générale de Radiologie à Issy-les-Moulineaux, est également expropriée. Leur "délocalisation" est prévue dans le nord-est parisien, à l'opposé de l'Essonne. Aussi, se posa très vite un dilemme : fallait-il suivre mon entreprise ou la sienne ?

Or, si j'acceptais la proposition de ma société, j'étais promue agent de maîtrise avec une rémunération bien supérieure, et relogée dans un immeuble neuf de meilleur confort. Ainsi, les perspectives d'avenir que m'offraient mes dirigeants me permettaient d'envisager une évolution de carrière significative et une indépendance financière à court terme. Celle de mon époux n'offrait rien de similaire, sa situation n'était pas suffisamment significative ou indispensable aux yeux de sa hiérarchie, mais je ne l'empêchais pas de prendre seul sa décision. La mienne était prise.

En fait, mon job me convenait parfaitement car tout était à réinventer, à réorganiser, et la femme de mon PDG, obligée de s'occuper des dossiers de l'expropriation, m'abandonnait, au fur et à mesure, les affaires courantes dont elle s'occupait jusqu'à présent. J'étais motivée, et ne voulais pas laisser passer cette chance, consciente qu'elle ne se représenterait pas une seconde fois.

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Entre temps et en attendant ce transfert, j'allais descendre définitivement de mon nuage et perdre toutes mes illusions : les promesses de mon époux de changer de comportement à mon égard, d'accepter de partir en vacances, de cesser les éternels dimanches chez sa mère pour moi et avec les copains pour lui, s'avéraient être un nuage de fumée sans lendemain. Sa vraie nature et son indifférence reprenaient toujours le dessus, tempérées par sa crainte de perdre ce qu'il appellera plus tard, lors de notre divorce, "des avantages acquis".

J'ai parlé, de nouveau, de séparation, car j'avais compris qu'il ne m'aimait pas et je lui laissais le logement de Bagneux. Cette opportunité dans ma vie professionnelle nous permettait de divorcer sans trop nous déchirer, à une époque où le divorce par consentement mutuel n'existait toujours pas. Je ne lui demandais rien, pas de pension alimentaire, juste son accord de principe et j'élèverai seule notre fille en étant séparée de mon conjoint.

Mais les événements allaient en décider autrement.

 

MAI 1968

"les réformes, oui, la chienlit, non", de Gaulle avait décidé.

Joli mois de Mai, fais ce qu'il te plait ! et Cobn-Bendit vint.

La révolte éclata comme les fusées d'un feu d'artifice. La crise était née à Nanterre d'une poignée d'étudiants qui demandaient plus de mixité entre filles et garçons ! Quelle belle cause, j'en restais interdite ! Dans la foulée du printemps, la révolte allait se propager au Quartier latin. D'abord par jeu, les étudiants et Dany le Rouge l'idole de la jeunesse, notre Che Guévara national, décidèrent de défier les forces de police.

Sur les murs fleurissaient de nouveaux slogans "il est interdit d'interdire" !

La France s'était transformée peu à peu depuis les années 50, et Mai 68 en était la conclusion. Les étudiants semèrent un flamboyant bordel et cette année là, 99 % des candidats de terminale obtinrent le baccalauréat ! Les professeurs cessèrent de porter la cravate et s'habillèrent en jean comme leurs élèves.

Les ouvriers s'interrogeaient à leur tour ! ah, bon ! Puis, d'un coup ce fut la pagaille complète. Les syndicats appelaient à cesser le travail.

Dans Paris, les arbres étaient abattus et les voitures incendiées..

Les ouvriers, les piquets de grève et les étudiants allaient bloquer les usines, les lycées et les facs. La jeunesse contestait la société dite de consommation, les ouvriers voulaient une augmentation des salaires. Il y avait une ambiance d'insurection révolutionnaire.

Ignare en politique, j'essayais de comprendre ceux qui affirmaient que la France était une dictature, une république bananière, presque un goulag ! En attendant, les pompes à essence étaient à sec, les super marchés non approvisionnés. Pourtant Johnny Hallyday et Mireille Mathieu ne semblaient pas des martyrs..

Le déménagement de l'usine de Montrouge, vers celle toute neuve de Massy, allait se dérouler pendant les troubles de mai 68 et la France était en grève générale. L'entreprise s'installera en plein champs au milieu des salades et des cultures maraîchères, sur ce qui deviendra, bien des années plus tard, la zone industrielle de Champlan, loin de celle de Massy et de la station RER. Mon PDG mettra le drapeau rouge sur le toit des bâtiments tout neufs pour tenter de calmer quelques excités. Mais l'ambiance était à la violence.

Les journées passant, personne ne savait comment les événements allaient tourner. Pensant à une nouvelle Révolution, le Général De Gaulle disparu. Il consultait discrètement l'armée. Il ne manquait plus que les chars d'assaut dans les rues.

Je ne me sentais guère concernée par ce qui se passait ni par les idées de l'extrême gauche, mais la violence des agitateurs me faisait peur. L'entreprise employait de nombreuses femmes et nous serons obligés d'appeler la police à la rescousse pour tenter de calmer les émeutiers venus jusqu'aux portes des ateliers, avec des chaînes, pour faire cesser le travail.

C'était la panique. Le car de police avait rebroussé chemin !

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Les accords de Grenelle allaient donner satisfaction aux ouvriers en augmentant de 35 % le SMIG horaire. Mais, plutôt que d'avoir à payer des salaires aussi exorbitants, beaucoup de patrons feront le calcul avec leur crayon bic. Ils comprendront très vite qu'ils peuvent remplacer 20 ouvriers par une machine qui, elle, n'impose pas de charges sociales.

Ce sera la fin du Moyen-Age, le début de la mécanisation et la modernisation à outrance de l'entreprise, ce qui allait se traduire par le licenciement puis la mise au chômage d'un grand nombre de salariés. L'informatique videra les bureaux de la majorité des employés et la robotisation des lignes de fabrication de la quasi totalité des ouvriers. Ces phénomènes allaient s'accélérer dans les années qui suivront : fini les multiples hiérarchies, suppression des chefs d'équipe, contremaîtres, tandis que le service entretien sera sous traité à l'extérieur.

Les "plans sociaux" allaient se succéder les uns après les autres, d'année en année, avec de vrais motifs ou, parfois, de plus fallacieux. J'allais en connaître toutes les ficelles et le dessous des cartes.

Mai 68 apportait bien des changements à tous les niveaux mais aussi dans les mentalités.

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Comme prévu, j'avais obtenu un logement de quatre pièces, avec tout le confort, situé dans un petit immeuble neuf, implanté dans un quartier pavillonnaire, face à la gare SNCF de Massy-Palaiseau. Paris, par la station de métro "Châtelet" était à 15 minutes par le RER. Les fenêtres de ce nouvel appartement donnaient sur les champs fleuris de la société Vilmorin, les graines de fleurs. C'était presque la campagne, loin des barres d'immeubles où s'entasseront les immigrés quelques années plus tard.

J'avais mis le bail à mon nom car j'avais l'intention d'emménager seule avec ma fille. Nous avions convenu de nous séparer. Notre couple battait de l'aile et cet homme ne m'aimait pas, malgré tout l'amour que j'avais tenté de lui donner. J'avais 28 ans, acquis la conviction que mon époux ne changerait jamais et je voulais repartir à zéro, tourner la page, envisager une autre vie.

Ainsi, nos routes auraient pu s'arrêter là, cela aurait été plus sage.

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Cependant, mon époux était en chômage, car la grève générale et les piquets de grève paralysaient son entreprise, contrairement à la mienne qui fonctionnait tant bien que mal. Jean-Paul Sartre haranguait la foule d'ouvriers de son usine perché sur un tonneau face aux grilles résolument fermées.

Or, inquiet, mon mari pouvait se montrer vulnérable, petit garçon, immature, suppliant. Ne travaillant pas, il allait m'aider pour mon déménagement, jouer à la nounou, en gardant provisoirement notre fille que j'avais scolarisée dans une école communale du quartier où les instituteurs suivaient les directives syndicales portées à la solidarité envers les grévistes. Aussi, en attendant que les arrêts de travail cessent dans son usine, mon mari apprenait à notre bout de choux à faire du vélo.

Cependant, une fois installée dans ce nouvel appartement et alors qu'il était sans travail donc sans ressource, je n'ai plus eu la force de lui barrer ma porte, je ne l'ai pas renvoyé. Il a su se faire gentil quelques temps et j'ai cédé devant ses fausses promesses. J'ai espéré, voulu croire contre toute évidence, qu'il était attaché à moi, et moi à lui.

J'étais donc seule à faire bouillir la marmite familiale pendant ces trois mois.

J'allais comprendre, bien trop tardivement, que j'avais épousé un manipulateur, doublé d'un homme sans conviction et j'ai été bernée par ses fausses promesses, car il était capable de tout pour arriver à ses fins.. Rapidement, il aura des éclats de colère, des excès de langage, et quelques années plus tard des violences physiques. Il voulait se venger de moi d'avoir voulu le quitter. Mais les mots tuent et les plaies seront longues à se refermer. De ces blessures béantes coulera l'amour que je lui portais, cet amour qui s'entêtait à ne pas vouloir mourir.

Les étudiants rentrèrent chez eux, les grèves durèrent jusqu'en Août. C'était fini et les Français partirent tranquillement à la plage. En septembre tout le monde reprit le boulot.

 

NOVEMBRE 1968

Ma situation financière s'étant améliorée considérablement, je faisais le projet d'acquérir un appartement, ou mieux un pavillon, pour ne pas rester en location, ce qui, en principe, est le rêve de chaque jeune couple. Mais mon époux ne voulait aucune contrainte, étant contre toute nouveauté. Il n'avait pas d'ambition, mais j'en avais pour deux.

A défaut d'investir sur les communes proches de Massy, puisqu'il y mettait son véto, j'ai vite caressé le rêve d'avoir une résidence secondaire à Rozay pour ne plus passer ni mes week-ends ni mes vacances chez ma belle mère. Je croyais, à tort, qu'il s'intéresserait à un tel projet, et j'avais la prétention de soustraire mon conjoint à tous ses copains. Orgueil, vanité, car avec lui, j'étais toujours à coté de la réalité.

Or, en Seine-et-Marne, à 50 km de Paris, à une petite heure de route de la capitale, il était possible, à cette époque là, d'investir à bon prix dans de petites fermes ou des maisonnettes à restaurer. J'ai cherché et trouvé, à diverses reprises, de charmantes fermettes nécessitant quelques travaux et pouvant devenir de jolies résidences secondaires.

Il prétextera sans cesse de multiples problèmes pour me faire renoncer à un tel achat. La guérilla recommençait entre nous.

Il allait céder, car j'avais mis un ultimatum, c'était la séparation ou la maison et j'obtins, enfin, l'accord de mon époux pour l'achat d'un terrain situé à la sortie du village de son enfance : à Rozay-en-Brie, son fief.

L'acte d'achat sera signé en novembre 68 chez le Notaire Maître Delechat, de Fontenay-Trésigny.

L'année suivante, j'arrivais à le persuader de faire construire une maison de cinq pièces, toute simple, de plein pied, entourée d'un joli jardin paysagé, aménagé avec goût grâce à une relation qui travaillait chez un grand paysagiste parisien.

Lorsque nous divorcerons, quinze années plus tard, mon mari appellera cette demeure, suivant son humeur, "ma folie des grandeurs" ou "ma maison de merde" ! C'était fait pour me blesser car il savait combien j'y étais attachée. Il ne s'y est jamais investi vraiment, et ce n'est pas grâce à ses revenus en dents de scie, mais aux miens, qu'il bénéficiera, quelques années plus tard, de la moitié du prix de la vente puisque nous étions mariés sous le régime de la communauté.

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1969

Pour répondre aux aspirations du pays après mai 68, De Gaulle proposera la régionalisation. Il y croyait, cela permettrait une décentralisation qui accorderait davantage de pouvoirs aux élus des vingt et une régions crées en 1964. Dans les entreprises, une politique de participation voyait le jour afin d'assosier les salariés aux bénéfices.
Tout ceci fut soumis aux Français par référendum. Les Français dirent "NON", et De Gaulle, qui avait prévenu, s'est retiré à Colombey-les-deux-Eglises.

Son Premier ministre, Georges Pompidou deviendra Président le 15 juin 1969. La succession n'était pas facile.

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PETITS FLIRTS, VRAIS et FAUX AMIS

Après notre semblant de réconciliation, mon mari avait consenti à quelques concessions en allant au cinéma sur Paris, car c'était l'époque des films "spaghettis", mais nous allions retomber très vite dans la routine : les éternels dimanches autour de la table familiale chez ma belle-mère. Cependant, depuis l'épisode des remorques à bateau et de la fille du dentiste, j'avais pris l'habitude de m'évader un peu en allant chez Simone, l'amie d'enfance de ma belle soeur, jolie femme amicale et tolérante. J'aimais sa jolie maison décorée avec soin. Elle me prêtait des livres et m'apprenait à broder, tout en papotant ce qui comblait mes longues heures de solitude.

Son mari était un joyeux luron, toujours prêt à blaguer et à draguer. Mon époux deviendra vite copain avec lui, alors que nous nous retrouvions l'été dans leur jardin, ou l'hiver devant un feu de bois, à boire un verre ou à danser un slow, en écoutant de la musique dont ils raffolaient.

Le cercle s'était élargi : ma belle soeur et son mari ainsi que les propriétaires du garage citroën du bourg nous avaient rejoints. Mais la femme de ce dernier avait une réputation sulfureuse et ces rencontres, au début purement amicales, deviendront progressivement plus "libertines" car la tentation était forte de rechercher quelques flirts sans lendemain ou d'entretenir des liaisons inavouées sur l'air du tube à la mode "Capri c'est fini"... Cette année là, tous les hits sont des slows pour pouvoir danser langoureusement.

Je ne sais pas si mon époux a succombé aux charmes de cette femme qui ne se privait pas d'aguicher les hommes, lui inclus. Toujours est-il qu'il se montrait flatté et émoustillé par cet intérêt marqué, ce qui m'agaçait car je n'étais guère décidée à jouer au couple moderne, ni assez sûre, non plus, des sentiments de mon mari à mon égard.

Puis, un beau matin, quelques mois étant passés, mon époux ne voudra plus entendre parler du garage Citroën. Nous deviendrons clients du garage Renault, avec l'achat de deux R5 !

Que cachait cette fâcherie ? En effet, j'ai pu constater, au fil des ans, que si mon mari changeait d'habitude, lui si casanier, il y avait forcément une femme cachée derrière ce comportement nouveau. J'étais à l'époque bien trop confiante et lui un menteur né et cela devait correspondre, en réalité, à la fin d'une aventure ou le début d'une autre !

Au fil des années, d'autres "relations" viendront se joindre à notre groupe de copains : Augustin et sa femme qui finiront par divorcer, Jeff, joyeux drille au chômage qui divorcera deux fois, le notaire porté en dérision par mon époux, Ange, propriétaire d'un bar-restaurant à la réputation douteuse... .Raymond-Claude, seul homme qui aurait justifié un effort de ma part car, dans un tel contexte, il était difficile de ne pas flirter un peu, surtout si l'on veut se venger de son conjoint. Mais, il n'y a rien de plus fatiguant que de tromper l'homme qu'on aime avec un autre qu'on aime seulement bien.

Les autres hommes ne méritaient pas que je m'arrête en chemin.

Aujourd'hui, je me dis que j'aurais dû persister dans le badinage, essayer le flirt comme un jeu, puis rechercher l'adultère. J'aurais pu, peut-être, persuader mon époux que cette épouse qu'il lui arrivait de désirer, était désirable pour d'autres ! J'ai manqué de persévérance, car j'ai eu des occasions avec certains de ses meilleurs amis, mais je ne souhaitais ni tomber amoureuse ni m'attacher à quiconque. D'ailleurs, je me suis lassée rapidement de ces flirts qui tournent en malentendus et ne mènent à rien.

Mais il y aura aussi, des moments forts, plein d'amitié, tel le mariage de Michel et Janette à Lyon, puis les baptêmes, les communions, les mariages des enfants. Nous irons régulièrement déjeuner ou dîner, tous ensemble, dans des restaurants aux alentours de Rozay, nous danserons parfois jusqu'à l'aube, dans quelque bal local à l'occasion de fêtes communales, plus rarement en discothèques, mais jamais avec mon mari car il n'invitait que les femmes de ses copains pour bien marquer son indifférence. Nous fêterons Noël, la nouvelle année, le 14 juillet, la Sainte Barbe, ...nous étions de toutes le circonstances.

Nous nous retrouverons, aussi, à deux reprises, ensemble, en Espagne en vacances. Ce seront des semaines pleines de soleil, de fêtes entre amis, de rires, même si parfois, dans cette bruyante bonne humeur, il y avait quelque chose de factice qui me donnait l'illusion du bonheur, car je regardais mon époux mais il ne me voyait pas.

 

AOUT 1969

Beau-frère et belle-soeur sont en Corse au bord de mer. Nos amis, Simone et Marcel en Espagne. Ne voulant toujours pas partir en vacances, mon époux termine la clôture autour du terrain de notre future maison dont la construction s'achève. Enfin, je ne passe plus d'éternelles vacances chez ma belle-mère, malgré toute l'affection que j'ai pour elle.

Soudain, nous sommes interpellés par une voisine qui vient de recevoir un coup de téléphone de Corse. Elle nous annonce brutalement le décès de notre beau-frère. Je suis figée sur place, mes jambes se dérobent tandis que mon mari est sonné, sans voix, les bras ballants. Elle n'a pas d'explications, elle ne sait même pas qui a téléphoné.

Complètement anéantis, nous pensons tout d'abord à un accident de la route, car notre beau-frère roule vite, trop vite. Nous nous inquiétons pour Janine et les enfants sachant cependant que son frère et sa femme sont avec eux. Nous attendons d'autres nouvelles avec impatience et au fil des jours, nous apprenons qu'il est décédé en plongée sous-marine. Plusieurs jours ont été nécessaires pour retrouver le corps qui flottait entre deux eaux.

Pourquoi était-il seul en plongée ce qui est formellement proscrit ? la question nous taraudait.

La réalité est banale comme toujours. Notre beau-frère avait désiré rester encore quelques instants sous l'eau, alors que le reste de la famille, y compris son frère, remontait au bungalow pour préparer le repas. Minutes fatales. Le coeur a lâché.

Après une rapide enquête de police, la famille reviendra par avion, le corps rapatrié suivra quelques jours plus tard. Dès son arrivée à Paris, ma belle-soeur se réfugie chez sa mère où elle sait nous trouver.

Elle est livide, dans un état pitoyable avec sa robe blanche portant des tâches. Les enfants ne comprennent pas la mort de leur père. Nous essayons de leur communiquer notre soutien, notre chaleur, nous les entourons de notre propre chagrin. Le cercle familial, le clan, s'est soudé.

Nous mêmes n'arrivons pas à réaliser la cruauté des événements. Notre chagrin est immense car bel homme, il avait 39 ans, il était calme et gentil, à l'opposé de mon époux.

Quelques jours plus tard, au milieu des gerbes et des couronnes de fleurs, les obsèques se déroulèrent dans l'église de Rozay devant une foule nombreuse d'amis et de voisins. Il repose désormais pour l'éternité dans le petit cimetière communal. Cela posait un angoissant problème à ma belle-soeur car son époux décédé était le gérant de la teinturerie qu'il exploitait, son père en étant le propriétaire. Elle n'était rien dans l'affaire, ne travaillant pas et mariée sous le régime de la séparation des biens.

Anéantie par le chagrin, elle dépérissait à vue d'oeil, sombrait dans la dépression, car son beau-père parlait de vendre le commerce. Sa destinée dépendait désormais du bon vouloir de celui-ci et de ses deux beaux-frères déjà bien installés dans la vie.

 

AUTOMNE 1969

Cependant, si mon époux n'est pas le mari idéal, il semble, par contre, très attaché à sa soeur et culpabilise de la mort de son beau-frère. Il se reproche de ne pas avoir voulu, cet été là, aller en vacances en Corse. Ses nombreux mois passés à l'armée, en stage de plongée, lui donnaient la certitude, à tort ou à raison, que, s'il avait été présent, il l'aurait remonté et réanimé. Il ne l'aurait jamais laissé seul.

Il propose donc à sa soeur d'aller travailler avec elle à la teinturerie, pour l'aider, le temps qu'elle reprenne goût à la vie et qu'une solution soit trouvée pour stabiliser son avenir et celui de ses enfants. Il quitte donc la Cie Générale de radiologie qui l'emploie, société qui, de toute manière, délocalisait quelques années plus tard vers la banlieue nord.

Cette situation qui ne devait durer que quelques mois le temps de dépanner sa soeur, se prolongea en réalité quatre ans. Ce nouveau job, mal rémunéré compte tenu du contexte, lui donnait par contre beaucoup plus d'obligations. Parti très tôt le matin, il ne rentrait à la maison que vers 20 heures, ce qui allait poser rapidement de graves problèmes avec notre fille, moi-même rentrant tardivement de mon travail.

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Novembre 1970 : décès du Général DE GAULLE

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1972 - DE NOUVELLES RESPONSABILITES

L'implantation de mon entreprise à Massy allait s'accompagner d'un développement notoire des activités commerciales. Le chiffre d'affaires allait doubler très rapidement. Cela nécessitera le recrutement de nouveaux Cadres et Agents de Maîtrise, un remaniement complet de l'organigramme, une mise à la retraite de l'ancienne équipe devenue vieillissante, une redistribution des responsabilités.

Le challenge était simple, où je trouvais le temps et les moyens d'assurer ma formation vers les nouvelles technologies ou disciplines émergeantes (informatique, contrôle de gestion, droit social, fiscal ..), ou je devenais peu à peu incompétente avec, quelques années plus tard, un licenciement programmé à la clé.

Je l'ai vite compris, je n'avais guère le choix, je devais évoluer coûte que coûte. La situation aléatoire de mon époux ne me permettait pas de tergiverser.

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Mai 68 était passé par là. Massy ne s'était pas révélé le bassin d'emploi qu'avait espéré mes dirigeants. Il fallait de gré ou de force dessaisonnaliser l'entreprise et recruter des salariés ayant de meilleures compétences pour stabiliser un tant soit peu les effectifs. C'était une question de survie.

En premier lieu, j'allais entreprendre une formation en droit social avec une avocate spécialisée d'un cabinet parisien. Ma formation initiale était insuffisante face à l'évolution des lois sociales et au retard abyssal de l'entreprise en cette matière car il fallait réorganiser un service du personnel quasi inexistant.

Ces séances de travail, le plus souvent d'une journée complète, se déroulaient la plupart du temps dans ma société, ce qui n'entraînait pas de contraintes particulières. Claudine, avocate en droit social était très sympathique et cette formation a permis de faire progresser sensiblement l'entreprise vers une gestion du personnel plus rationnelle et plus humaine.

Car c'était la jungle, avec 120 permanents et plus de 600 à 700 saisonniers répartis entre deux saisons ( l'été, celle des fruits - l'hiver, celle des marrons glacés), le turn over était démentiel. En effet, jusqu'à présent, les contremaîtres, les chefs d'équipe, assuraient tant bien que mal la gestion "humaine" dans les ateliers de production, au gré de leur fantaisie, chacun à sa manière, avec ses prérogatives, ses laisser-faire ou ses passe-droits, le tout appliqué à la tête du "client" et suivant l'humeur du moment.

De surcroît, le personnel saisonnier était composé de beaucoup d'étrangers, avec de vrais ou faux papiers, de "filles" qui venaient se mettre au chaud l'hiver pour bénéficier ultérieurement de prestations sociales, et d'étudiants l'été. Le recrutement se faisait sans entretien préalable, à la tête du client !

Une "population" ouvrière guère facile à gérer.

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J'étais donc chargée, avec l'aide de Claudine, de revoir ou créer les contrats de travail, d'établir les définitions de fonctions, tant pour les salariés permanents que pour les saisonniers, tout en mettant en place un semblant de gestion du personnel.

Il fallait appliquer la Convention Collective de la Conserve, document jusque là totalement ignoré par ma Direction, mais aussi opérer les licenciements des personnels les plus récalcitrants au changement et, ils étaient nombreux.

Nous imposerons des règles communes à tous, à travers un règlement intérieur, des notes de service, qui jusqu'à présent n'existaient pas. Tout ceci allait passer par l'informatisation du service du personnel à tous les échelons de la hiérarchie. Vaste programme, et impliquée jusqu'au cou, cela me vaudra beaucoup de soucis, de travail, y compris des coups de téléphone intempestifs, même la nuit et des lettres de menaces de mort !

Plus tardivement, j'allais mettre en place, toujours aidée par Claudine, la réduction annuelle du temps de travail, alors que les ouvriers travaillaient parfois 60 heures, voire plus par semaine en saison. Dès 1982 la modulation des horaires de travail sera acquise et fonctionnera parfaitement : 35 heures hors saison, 43 heures en saison, soit 39 heures en moyenne annuelle. Une petite révolution !

 

LA VILLE DU BOIS

 

A Massy, ville dortoir ou s'entasseront nombre d'immigrés de toutes origines, il n'y avait pas d'école privée. Les écoles primaires, les collèges, les lycées publics s'avéreront des établissements "difficiles" avec sa petite et grande délinquance. La drogue, le racket et la violence feront des ravages parmi les élèves. Le fils de mes dirigeants y fera toute sa scolarité et échouera à tous ses examens.

Il aurait fallu déménager sur Verrières le Buisson, mais à cette époque là, venant d'arriver sur la région, je ne connaissais pas cette commune qui, pourtant mitoyenne, était tout le contraire de Massy. C'était le jour et la nuit. A l'une le bétonnage et les barres d'HLM, à l'autre la ville-jardin avec ses arbres, ses parcs, son bois tout proche, son petit lac, ses maisons bourgeoises cossues et fleuries, son centre-ville ancien et préservé. La France d'en bas et la France d'en haut. Une population d'immigrés black-blanc-beur, contre la plus forte concentration de polytechniciens. Je ne m'installerai à Verrières qu'après notre divorce.

J'essayais, tout d'abord, de superviser les devoirs de ma fille, mais j'y arrivais avec difficulté ayant des horaires plus ou moins élastiques du fait de l'activité saisonnière de l'entreprise. De plus, la nounou qui me gardait Valérie à la sortie des classes jusqu'à mon retour du travail était peu rigoureuse sur la discipline. Les enfants de l'immeuble, livrés à eux-mêmes, feront des bêtises. Puis, il y aura les "ballets roses" dans les cages d'escaliers, les petits garçons explorant l'anatomie des petites filles ! C'était intolérable.

J'ai orienté mes recherches sur un cours privé situé à La Ville du Bois, établissement que l'on m'avait indiqué comme ayant une très bonne réputation. Valérie était encore trop jeune pour faire l'aller-retour en transport en commun, aussi je choisissais l'internat voulant que ma fille ait une bonne éducation et réussisse dans la vie.

Je ne voulais pas lésiner sur les frais de scolarité et je pensais qu'il ne s'agissait que de quelques mois, voire au plus une année scolaire compte tenu du contexte avec ma belle soeur.

 

LE COSTUME MAO

La meilleure amie de ma fille à l'Ecole du Sacré-Coeur de La Ville du Bois, s'appelait Anne-Claude, fille unique comme la nôtre. Son père était informaticien, sa mère secrétaire.

Valérie sera invitée à diverses reprises à passer le week-end chez les parents de son amie qui venaient de se faire construire un pavillon non loin de l'école. Ils nous proposèrent, également, d'emmener Valérie en vacances en Savoie chez la grand-mère paternelle afin de passer le mois de juillet à la ferme. Cela évitait les éternelles colonies de vacances. Ils nous invitèrent également à déjeuner et je fus étonnée que mon mari n'opte pas, comme à son habitude, pour un refus catégorique.

A la fin du mois de juillet, il me proposera d'aller récupérer les enfants à la Gare de Lyon. Je savais que la mère d'Anne-Claude venait chercher également sa fille. Sur le coup, j'ai apprécié son geste car, pour lui, c'est le genre de corvée à laquelle il ne se prêtait jamais, au même titre que, le mois précédent, sa venue à la fête de fin d'année de l'école. Je croyais bêtement qu'il devenait, enfin, civilisé.

Quelques semaines plus tard, il m'expliquait qu'il était allé seul au cinéma voir la "Planète des singes". J'étais sidérée, car à aucun moment, il ne m'avait proposé de l'accompagner alors que, depuis des mois, je voulais aller voir un spectacle, ce qu'il refusait obstinément. Je n'étais pas fanatique de ce genre de film il est vrai. J'étais étonnée qu'il ait une telle liberté pendant ses heures de travail et encore plus qu'il y aille seul. A la rigueur, j'aurais compris qu'il y accompagne ses neveux, mais ce n'était pas le cas. J'accusais le coup sans broncher en me promettant de prendre, moi aussi, quelques libertés dans le futur.

Enfin, lui qui ne portait que des jeans et des vêtements sport décida d'acheter un complet veston qui coûtait une fortune. Pour plaire à qui ? Il me mit devant le fait accompli : un costume à col Mao d'intellectuel de gauche, couleur bleu de chauffe, vraiment pas son style habituel. Il ne le mit qu'à une rare occasion : la fête de l'école de notre fille.

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J'aurai l'explication de tous ces phénomènes inexpliqués, 10 années plus tard, lorsque nous divorcerons. Il m'annoncera, fanfaron, par méchanceté, perversité, ou vexé de mon ignorance, que Colette, la mère d'Anne-Claude, avait été sa maîtresse ! La gare de Lyon n'avait été qu'un prétexte pour la rencontrer, comme la planète des singes, et le costume Mao, acheté pour lui plaire !

Tous ces faits anodins à priori, ces invitations auxquelles il s'était prêté contrairement à ses habitudes auraient dû attirer mon attention. Je n'avais rien vu, ou je ne voulais rien voir ? Je n'avais pas surpris, de la part de l'un ou de l'autre, cette lueur enjôleuse qui explique le début de tout libertinage.

En m'avouant une passade que j'ignorais, mon mari avait la volonté de me blesser, de m'écraser, de me piétiner. Avait-il besoin de me faire du mal pour se faire du bien ? Voulait-il ne me laisser que des mauvais souvenirs ? Pourtant, ce jour-là j'avais déjà eu ma dose de tromperies.

Toujours chez lui, cet étrange besoin de revanche, de me faire mal. Je me reproche de ne pas l'avoir trompé, méthodiquement, ce que je n'ai pas su faire.

 

septembre 1972 : LES FLEUREUSES DE QUETOTRAIN

La mère de mon époux nous annonce qu'elle possède un vaste terrain de 3 hectares hérité de son père, ce que nous ignorions. Il y chassait depuis 40 ans et ne l'entretenait guère pour favoriser le gîte des lapins, lièvres et faisans. Situé à deux kilomètres de Rozay, sur la commune de Nesles-la-Gilberte, au lieu-dit "les fleureuses de Quétotrain"ce terrain possédait 350 mètres de berges avec l'Yerres. La Mairie mettait en demeure de nettoyer les berges en dégageant les arbres tombés à l'eau, ce qui est une obligation pour tous les propriétaires riverains.

Après avoir pris connaissance du plan cadastral du terrain, nous découvrons un chemin vicinal à l'abandon envahi de broussailles et un terrain couvert de roseaux et d'épineux de deux mètres de haut. Des marécages alimentés par des sources à fleur de terre nous empêchent d'y accéder en voiture, sauf à s'enliser.

Nous achetons, à ma belle mère, ce terrain après l'avoir fait borner par un géomètre. Nous en étions devenus propriétaires. L'accès à la rivière passait par le débroussaillage préalable du chemin, du terrain et des berges, ce qui allait s'avérer un travail titanesque de plusieurs années. Trop difficiles pour moi, ces travaux demandaient l'aide de personnes compétentes.

A peine les berges et les arbres morts dûment dégagés, les ormes attrapèrent la maladie. Il faudra tous les abattre, à notre grand désarroi. Cela nous fournira du bois de chauffage pour de nombreuses années. Cependant il restait de magnifiques chênes, des frênes et quelques beaux noyers. Nous y ferons planter des peupliers d'Italie puis des saules pleureurs et ferons creuser, en 1974, des étangs pour pallier les problèmes d'inondations liés aux sources.

Pourtant, ce n'était pas l'époque pour engager de tels frais, car après l'épisode de ma belle-soeur, mon mari avait repris un commerce à Rozay et demeura deux ans sans ressources pour en définitive faire faillite. Je finançais ces étangs avec mes seuls revenus, ayant reçu une prime exceptionnelle suite à un nouveau contrôle fiscal de ma société et faisais bouillir, de nouveau, seule la marmite familiale.

Cet homme se désintéressera complètement de notre maison et de son jardin. Des discussions sans fin s'engageaient lorsqu'il fallait vérifier, à l'automne, les gouttières engorgées par les feuilles, tailler les thuyas, bêcher les pieds des arbres. Je m'étais donc mise à la tondeuse à gazon. Le père de mon amie Simone venait m'aider pour les plus gros travaux auxquels je n'arrivais pas à faire face.

J'allais, pendant les week-ends et les vacances, devoir m'habituer à ma solitude, car mon mari était un vrai courant d'air. Son terrain était l'excuse idéale pour ne jamais être à la maison. C'est pourquoi, j'allais m'investir dans la reprise de mes études pour meubler mes journées, améliorer mes revenus et, par là même, mes capacités professionnelles. Je savais au fond de moi qu'un jour ou l'autre cela me sera utile.

 

1972 - SEJOUR à L'HOPITAL

Outre le fait que Valérie était toujours en pension, ce qui m'affectait considérablement, son père avait eu de gros problèmes de santé qui mettront l'accent sur la précarité de son emploi.

Il avait ressenti une violente douleur dans la poitrine, l'empêchant de respirer, alors qu'il courait pour attraper le RER. Arrivé chez sa soeur, le médecin diagnostiqua une déchirure de la plèvre et il fut hospitalisé 15 jours dans un hôpital parisien où l'on parlait de lui pratiquer un pneumotorax.

Tous les jours, entre midi et 14 heures, j'allais lui rendre visite dans une salle commune vétuste occupée par nombre d'émigrés. Cette situation me donnait le cafard d'autant que mon mari ne donnait guère l'impression d'apprécier mes visites. Il était toujours distant et froid. Je mettais cela sur le compte de sa santé précaire et de l'ambiance sinistre de l'hôpital.

Et pour comble, j'appris qu'il ne sera pas payé pour ces journées d'arrêt. C'était trop. Cela ne pouvait plus durer. Désormais sa soeur se sortait très convenablement de son deuil, grâce aux dispositions financières très favorables prises, en sa faveur, par son beau-père. Après d'âpres discussions, il sera enfin indemnisé.

Quelques mois plus tard, la teinturerie sera vendue au restaurant mitoyen "Le Dôme" qui voulait s'agrandir et rénover l'établissement. Ma belle-soeur bénéficiait en donation d'une partie du logement situé au dessus de la laverie/teinturerie, l'autre partie allant à ses enfants. Elle avait accepté un emploi de caissière dans ce grand restaurant du bd Montparnasse ce qui la mènera jusqu'à sa retraite.

Mon mari se trouvait sans emploi.

 

UN NOUVEAU JOB, UNE NOUVELLE CHANCE,

Dans les premières années de notre mariage, j'avais confiance dans les compétences de mon époux. Son allure jeune et sportive me rassurait, il parlait toujours avec beaucoup d'autorité, je le trouvais bel homme.

Son échec avec Nauti-France et les remorques à bateau, puis l'épisode avec sa soeur après le décès de notre beau-frère avaient entamé mon capital confiance. Rien ne l'intéressait vraiment.

A l'époque, sur la zone industrielle de Massy, les entreprises ne manquaient pas, certaines de grande renommée, et j'espérais qu'il y trouve du travail au plus vite, car le fossé s'agrandissait entre nos revenus. De plus, j'étais amenée à passer à la vitesse supérieure ayant été promue cadre.

De son coté, mon entreprise, toujours confrontée à des problèmes de recrutement de main-d'oeuvre qualifiée, voulait moderniser ses lignes de fabrication pour pallier ce problème et stopper la hausse continuelle des frais de personnel. Il fallait réduire les coûts de production pour contrer la concurrence : Bonne-Maman pour la confiturerie, Breton et Motta pour les marrons.

Aussi ma Direction allait y mettre les grands moyens afin de mécaniser le secteur marrons glacés. Cette activité demandait, en effet, une forte main d'oeuvre saisonnière, 300 à 400 personnes à recruter pour deux mois. Impossible à trouver sur Massy ce qui obligeait la société à des recrutements sur Paris. Nos locaux étant trop éloignés de la station RER, les salariés étaient transportés par autocars avec des coûts significatifs de frais de transport.

Des décisions furent prises :

***première étape : les installations frigorifiques, désormais opérationnelles, permettaient de faire venir les marrons crus tout épluchés et congelés d'Italie. Suppression donc de l'épluchage et du personnel adéquat.

***deuxième étape : industrialisation de la cuisson et du confisage des marrons, processus resté jusqu'à présent artisanal, ce qui demandait de nombreuses manipulations donc une forte main-d'oeuvre.

Ma société allait donc innover. La cuisson et le confisage se faisaient à l'aide de terrines de 5kg chacune qui seront remplacées par des bacs de 600 à 800 kg avec une alimentation automatisée en sucre liquide. Fini le charroi des sacs de sucre de 50 kg et du travail pénible, mais suppression, aussi, d'un nombre très important d'ouvriers non qualifiés, en règle générale des émigrés.

Ainsi, une vingtaine de bacs seront fabriqués par une société d'ingénierie extérieure. Toutefois, l'installation dans nos locaux devait être assurée par le service maintenance de l'entreprise et le chef de service, proche de la retraite, déjà bien occupé par les autres secteurs d'activité, cherchait un adjoint pour prendre en charge ce projet.

*****

Mes dirigeants connaissaient la qualification de mon époux et le sachant sans emploi lui proposèrent un contrat à durée déterminée de six mois pour assurer l'installation et la mise en fonctionnement de ces bacs. La rémunération étant le double de celle qu'il percevait chez sa soeur, cela me paraissait une aubaine bien tentante à ne pas refuser. L'écart entre nos salaires s'estompait. Du moins momentanément.

J'étais aux anges, le voyant déjà postuler un poste de Responsable du service entretien lorsque le chef en poste partirait à la retraite d'ici quelques années.

A la fin de cette période de six mois, ma Direction voulait renouveler son contrat pour une durée identique. Mais, j'en avais assez de ces incertitudes et de ces emplois précaires auxquels il était soumis depuis plusieurs années. Je négociais avec mes dirigeants un contrat fixe à durée indéterminée, position agent de maîtrise. Ils acceptèrent avec difficulté, tout en rechignant et en se faisant tirer l'oreille, mais il n'était pas possible que mon mari ait une position ouvrier et moi cadre. C'était un non sens pour moi et source de frustration pour lui.

Mais au fil des mois, la réalité s'averra tout autre, car cet homme ne voulait guère de responsabilités, guère de contraintes. Quel était donc cet étranger que je découvrais soudain, que je me suis entêtée à aider, défendre, épauler, consoler, faire progresser ?

 

JE TOMBE DE MON NUAGE

Pendant les premières semaines de sa présence dans l'entreprise, j'étais heureuse de le côtoyer, à tout propos, au détour d'un couloir. Nous déjeunions ensemble le midi à la maison et les journées passaient vite. Notre fille grandissait, et je projetais de la retirer de pension. Mais ce bonheur simple et familial n'allait pas durer bien longtemps.

Subitement, mon mari décréta, de déjeuner, dorénavant à la cantine de l'usine, un local sinistre destiné aux ouvriers essentiellement saisonniers et non à l'encadrement. Tous les Cadres et le personnel permanent, ayant été relogés aux alentours, étaient supposés prendre leur repas chez eux ou dans un des restaurants de la galerie marchande de l'hypermarché situé à proximité.

Je savais que cette décision déplairait à ma Direction, car la mentalité de l'époque était très à cheval sur les principes de "chacun à sa place". Cependant, mon époux insista, tempêta, et comme d'habitude je cédais, incapable de lui tenir tête longtemps devant la vigueur de ses arguments "me donner moins de travail, ne pas courir".. Je déjeunais désormais seule chez moi.

Après plusieurs semaines de cette nouvelle organisation, je décidais de prendre un repas avec lui à la cantine de l'usine pour me rendre compte de l'ambiance. Et je découvris un autre homme, arrogant, blessant, qui me rabroua brutalement devant les membres du personnel sous prétexte que j'avais oublié d'apporter sa boisson !

Mais, je remarquais aussi qu'il se montrait trop familier, goguenard et empressé auprès d'une femme, chef d'équipe, provocante, perchée sur de hauts talons aiguilles, à moitié nue sous sa blouse transparente. Elle avait une forte poitrine, des lèvres outrageusement fardées d'un rouge brillant, violent, vulgaire, les cheveux décolorées, blondasse, maquillée comme une fille de mauvaise vie. Et, pour finir, une grande gueule.

Il avait le rire facile devant elle, mais aussi l'orgueil du mâle qui sent à portée de lui un nouveau territoire à conquérir, vite conquit.

Je tentais de me rassurer "Pas son genre". Depuis, j'ai appris qu'il n'en a pas vraiment !

Mes doutes se précisèrent, un soir, car je les vis quitter l'entreprise très tôt et monter tous les deux dans la voiture de mon époux. Rentrée à la maison, je lui signifie clairement que je ne tolérerai pas qu'il s'affiche ainsi avec cette femme à la réputation légère. Je lui demandais de cesser ce genre de provocation et de ne plus la reconduire à son domicile. Je lui rappelais que mon poste nécessitait de se tenir à distance du personnel ouvrier et qu'il devait respecter certaines contraintes. C'était un ultimatum ou il devra démissionner.

En apparence, il céda, il me promis "juré craché" qu'il n'y avait rien entre cette femme et lui. Je lui faisais comprendre qu'il ne devait pas me prendre pour une imbécile, car je le savais, je le sentais : il mentait.

J'ai cru que tout était rentré dans l'ordre. Il reviendra déjeuner à la maison, après quelques jours où nous déjeunerons dans les restaurants proches de notre lieu de travail.

 

LA DENONCIATION

En effet, quelques semaines après cette pénible mise au point, j'allais être, malgré moi, amenée à participer à une scène un peu loufoque, burlesque, qui me confirmera dans l'idée que cette relation extra conjugale était bien réelle.

C'était une fin de journée ordinaire. Une Chef d'équipe, Italienne volubile, (il y en avait plusieurs sur les lignes de production), frappa à la porte de mon bureau. Quel problème pouvait-elle rencontrer pour venir me réclamer un entretien plutôt que de s'adresser à son chef direct, le Directeur de Production ?

De suite, elle attaqua et me précisa que mon mari et sa collègue de travail, la "blondasse", entretennaient une liaison. Elle m'affirmera les avoir vus, à l'instant même, en train de s'embrasser derrière une pile de cartons d'emballages ! Elle me demandait de faire cesser cette situation intolérable !

Intolérable pour qui ? Pour elle ou pour moi ? Pourquoi les dénonçait-t-elle ? Rancoeur de femme jalouse ?

En ma qualité de Responsable du personnel, je n'avais guère d'autre choix que de téléphoner aux deux intéressés en leur demandant de venir s'expliquer dans mon bureau avec leur collègue. Dès qu'ils furent arrivés tous deux, je leur précisais l'objet de cette dénonciation.

Mon mari se taisait, me toisait, un air de défi qui ne durera que quelques secondes, un vague sourire aux lèvres, car derrière ce sourire se cachait des mensonges. Nouveau numéro de prestidigitation. Détendu, il me faisait l'effet d'un autre. Son regard était dur, il était calme, sûr de lui, sûr de moi, car il savait que je ne ferai pas de scandale sur les lieux de mon travail.

La femme accusée d'adultère niait l'évidence qui sautait aux yeux. Je savais pertinemment que l'Italienne n'aurait pas pris un tel risque en les dénonçant si l'histoire avait été fausse.

Je restais bizarrement sereine, avec un visage neutre, comme si cette affaire ne me concernait pas personnellement. Je m'interdisais de penser à leur corps à corps, je me refusais d'imaginer leurs baisers, leurs caresses, dans les vestiaires, les caves, derrière les sacs de sucre ou de palettes, tels que les ragots devaient les colporter. Je ne voulais rien entendre de ce que l'on pouvait dire derrière mon dos, car les nouvelles vont vite.. C'était sordide. J'en avais assez de leur manège.

Mais, subitement, le ton monta entre les deux femmes. J'écoutais leurs propos salaces, leurs accusations, leurs insultes. Mon corps tout entier était tendu d'une haine rentrée.

Mon PDG, attiré par leurs cris, fit irruption dans mon bureau, je lui expliquais brièvement le problème. Il était hors de lui, fit sortir les protagonistes et précisa à l'Italienne dénonciatrice "vous feriez mieux de vous occuper de votre cul plutôt que de celui des autres". Rouge de rage, celle-ci quitta les lieux.

J'ai vu la tête de mon patron, j'imaginais qu'il en savait plus qu'il ne voulait m'en dire vraiment. J'étais écoeurée, humiliée. Depuis combien de temps cette histoire existait-t-elle ?

Le soir, de retour à notre domicile, je fis mine de croire les propos de mon époux, j'essayais d'être calme, paisible, insouciante. Le ton détaché qu'il avait pris ne m'a pas trompée une demi seconde. Je sais que dans la vie d'un couple il est sage, parfois, de ne pas tout voir. Je niais l'évidence. Je devinais, déjà, à son expression mauvaise et satisfaite que cette trahison se poursuivrait. Nous n'étions pas dupes.

En fait de comédie, nous allions avoir chacun la nôtre. L'un se taisait par superbe, l'autre par peur des représailles. Il y aura désormais des secrets entre nous.

 

LA REVELATION

A y réfléchir de plus près, voilà déjà un moment que mon mari était lointain, indifférent. Il m'embrassait sans chaleur particulière avec des lèvres froides. Il regardait ailleurs et nous n'avions guère non plus de gestes tendres, de chaude intimité. La nuit il me tournait le dos. Cet homme n'a jamais su m'apporter la tendresse dont j'avais tant besoin.

J'allais prendre conscience que ces déplacements appelés "astreintes", inventés pour donner des excuses valables aux maris volages, lui permettaient trop, beaucoup trop d'aller-retours entre notre domicile et l'entreprise, tant le soir que les week-end, pour être vraiment innocents.

Entre deux apparitions à la maison, je me suis, plus d'un soir, endormie tardivement dans le lit froid, réveillée en pleine nuit, cherchant vainement le corps de l'autre à mes cotés, ne trouvant que le vide. Il n'était pas encore rentré. Mais, que de bonnes raisons à invoquer, le matériel de confisage ne tournait-il pas jour et nuit ?. Les pannes : quel bon prétexte...les pointages, les badges, oubliés comme par hasard.

Je réalisais que toute l'entreprise devait être au courant, depuis belle lurette, des aventures de mon mari. Evidemment, c'est toujours comme cela, la femme trompée est toujours la dernière à l'apprendre. Tout le monde le savait et depuis combien de temps ils me plaignaient en douce, en parlaient-ils entre-eux ? J'imaginais les conciliabules, les confidences. Mon infortune, connue de tous, ignorée que de moi, me donnait mal au coeur.

Je me sentis malheureuse, déstabilisée. Je devais affronter les regards, faire "comme si..", dissimuler et crâner. Mon mari me trompait, c'est pitoyable, mais si commun ! Et ce sentiment inconnu, d'une cassure, que tout est changé et qu'il faudra vivre autrement mais comment ?

Nous allions désormais vivre dans une sorte de "no-man's land", un territoire en trompe l'oeil où chacun évoluait avec l'air de rien, comme si rien ne s'était passé, comme si rien ne s'était dit.

 

LA GUERRE EST OUVERTE

Entre les deux femmes, l'Italienne et la Blondasse, le ton montait. Elles étaient devenues ennemies.

Puis, l'entreprise organisera un de ces licenciements économiques dont ma carrière sera jalonnée. Mes dirigeants avaient décidé d'arrêter le secteur confiturerie car la concurrence "Andros-Bonne-Maman" nous faisait perdre de nombreux marchés et les deux femmes seront licenciées parmi bien d'autres salariés employés dans ce secteur d'activité. Tous les investissements seront tournés vers le secteur fruits pour l'industrie (de la glace et laitière) et les marrons glacés.

Or, même si je m'occupais administrativement des dossiers, je n'étais pour rien dans le choix des "nominés", celui-ci revenant au Directeur de Production et à la D.G.. Pourtant l'Italienne m'en tiendra rigueur, me menacera, pensant à tort que j'étais la source de son licenciement. Nous recevions, de nuit, de nombreux appels téléphoniques menaçants.

Suite à cet incident, les relations entre mon PDG et mon mari ne cessèrent de se dégrader. Aussi, après une altercation dont le vrai motif, plutôt flou, me restera inconnu, mon époux quittera brutalement son poste, puis la société. J'étais soulagée de son départ malgré les nombreux problèmes que cette décision allait nous créer. Etant démissionnaire, donc sans couverture d'assurance chômage, j'allais, à nouveau, assurer seule, les charges du foyer et cela pendant un bon moment. Deux longues années...

J'allais devenir indifférente, et m'éloigner de lui.. Aussi, pour me consoler, oublier ma détresse, je prendrai un amant, passager clandestin dans ma vie d'épouse trompée, délaissée, mal aimée. J'allais réorganiser ma vie, reprendre mes études et c'est dans ce contexte que j'ai connu l'IFG, et Richard. J'allais prendre le large et mon mari ne pourra plus me rattraper. Nos liens étaient définitivement brisés.

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1973 : PREMIER CHOC PETROLIER

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VIVE L'INFORMATIQUE

La mécanographie était devenue obsolète...

Les temps changeaient, le droit social, fiscal, juridique étaient en pleine évolution, il fallait appliquer le nouveau plan comptable, créer deux autres sociétés, une commerciale et une holding. J'allais atteindre mon "seuil de compétence" si je n'y prenais garde. A défaut de vouloir ou pouvoir évoluer, j'aurais connu, comme bien d'autres, le licenciement puis, les années passant, le chômage de longue durée.

Quant à l'informatique, je n'avais aucune base me permettant de prendre en charge l'exploitation d'un ordinateur, et désormais mes dirigeants s'orientaient vers un matériel IBM.

J'allais participer, avec la femme de mon PDG, à des colloques organisés par IBM et le hasard voulu que nous y rencontrions une cousine de mon mari, cadre commerciale dans cette société. Elle animait une journée de formation et avons déjeuné avec elle. Elle nous orientera vers une société de sous-traitance, nous conseillant cette option, avant d'envisager l'achat de notre propre matériel.

En effet, dans les semaines qui suivirent, nous allions entrer en relation avec une société équipée IBM, dont les bureaux étaient situés à 15 minutes de Massy, sur la zone de Rungis. C'est ainsi que j'ai connu Richard, gérant de cette société. Il tombait dans ma vie pour en chasser les regrets, les fantômes, la peur de l'avenir.

C'était un bel homme d'une quarantaine d'années, pied-noir tunisien, posé, affable, sûr de lui et sympathique. Sa femme, belle blonde, assez prétentieuse, dynamique, travaillait avec lui. On sentait, chez elle, une femme habituée au luxe et à l'argent facile.

En commercial aguerri, Richard ne lésinera pas sur les moyens pour donner une bonne image de lui et de sa société. Toujours impeccable, des costumes de bonne facture, de la classe, aimant les grosses cylindrées étrangères, la bonne vie et surtout les bons restaurants qu'il s'empressa de me faire découvrir. Il tenait absolument à compter mon entreprise parmi sa clientèle. Pour ce faire, il me proposa de rencontrer plusieurs des sociétés avec qui il travaillait afin d'appréhender leur organisation.

Peu habituée aux relations commerciales, je serai confrontée à un milieu professionnel évolué, d'excellent niveau culturel et à forte majorité masculine.

Ces visites au cours desquelles j'allais rencontrer différents chefs d'entreprise me permettront de me rendre compte de l'avancée technologique apportée par l'informatique à une société. J'étais enthousiaste et après avoir reçu l'accord de mes dirigeants, j'allais passer tout l'été à organiser ce démarrage prévu pour le mois d'octobre, pour la saison des marrons.

Tout allait se passer merveilleusemen bien, mais que de travail !

Plusieurs années après, la sous-traitance sera mise à mal par la baisse des prix du matériel informatique. Les sociétés fermeront les unes après les autres. Désormais, chaque entreprises, petite ou moyenne, pourra acheter son propre ordinateur. Mon entreprise s'équipera d'un IBM AS400 en 1981 avec, pour le développement des logiciels, une nouvelle équipe de programmeurs indépendants. Je perdrai Richard de vue.

La modernisation allait se poursuivre par l'informatisation progressive de tous les services de l'entreprise.

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1974 : MORT DE GEORGES POMPIDOU

GISCARD D'ESTAING DEVIENT PRESIDENT

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L'INSTITUT FRANCAIS DE GESTION

C'est Richard qui me parlera le premier de l'IFG, car il terminait sa seconde année d'études, option "contrôle de gestion". Il allait me convaincre de m'inscrire à la prochaine session afin de bénéficier d'une formation de qualité dans divers domaines. Cela ne pouvait, en outre, que me faire prendre de l'assurance, moi qui en manquais terriblement.

Restait à convaincre mes dirigeants, car cela supposait que je m'absente de l'entreprise deux à trois jours par mois, ces cours étant financés par le budget formation. Claudine allait favoriser ce projet car elle était également intervenante dans cet institut qu'elle connaissait bien.

Les postulants étaient en règle générale issus des grandes écoles (X, ENA, HEC, Arts et Métiers, Mines, Supdéco...). A défaut, il fallait présenter une carrière de plus de cinq ans dans un poste d'encadrement administratif, commercial ou technique et l'IFG recherchait quelques femmes de bon niveau pour diversifier un effectif jusqu'à présent exclusivement masculin.

J'allais donc être reçue sur dossier et nous allions être deux femmes dans une promotion de 150. Une grande première qui sera saluée par le professeur de finances.

A travers la reprise de mes études, j'allais ainsi mettre le doigt dans l'engrenage de la promotion rapide. Il fallait évoluer et vite, car le monde changeait à toute vitesse et mon entreprise avait un retard important dans bien des domaines. Je pense, aussi, que ces années de formation agrandiront le fossé qui existait déjà entre mon mari et moi.

J'allais le dépasser, ce que son égo démesuré ne supportera pas.

 

LA COMMUNION DE VALERIE

Valérie dans notre jardin

Ce sera la dernière année scolaire de notre fille à la Ville du Bois. Elle sera renvoyée car il était souhaitable, d'après la directrice, qu'elle change d'établissement, "ayant trop pris d'habitudes préjudiciables à la discipline". Ce ser, aussi, le début d'une série de renvois..

Au préalable, elle fera sa première communion dans la petite église de l'école.

Mon époux ne voulait pas assister à la messe prétextant qu'il avait horreur de ce genre de cérémonie ! Il avait argumenté pour rester à Rozay, et avait décidé d'organiser le repas de communion à la maison, ce qui était étonnant. D'ordinaire, il aurait préféré un repas au restaurant, et moins de soucis matériels. Il se faisait aider par la jeune femme de ménage que je ne connaissais pratiquement pas. Quelle était cette nouvelle lubie, dont il ne voulait pas démordre ?

A la sortie de la messe, j'avais croisé Anne-Claude et ses parents. Le couple s'était étonné de l'absence du père de Valérie et j'étais loin d'imaginer les relations extra conjugales entretenues un temps avec la mère de cette petite camarade de ma fille, liaison qu'il me jettera à la figure lors de notre divorce.

A Rozay, nos invités attendaient : sa soeur, Pierre son nouveau compagnon, Jeff et Dina des amis, mes parents, ma belle mère. Pour une fois, mon époux était gai, affable, ce que je trouvais exceptionnel. J'appréciais sa bonne humeur, que je mettais sur le compte de Jeff, un joyeux luron toujours prêt à blaguer. Nos amis, Marcel et Simone étaient absents, cette dernière ayant été hospitalisée pour un problème grave de santé.

Bref, la journée s'annonçait sympathique, il faisait beau. Tous étaient présents un verre à la main. Ils parlaient, ils riaient, contents d'être ensemble. Rigolard, mon mari blaguait, mais je soupçonnais, pourtant, chez lui, un rire légèrement forcé, un petit quelque chose de contraint, comme s'il voulait, forcément, qu'il y ait eu de l'ambiance. A plusieurs reprises, je l'observais, discutant et s'affairant à la cuisine, jovial, avec la femme de ménage recrutée par lui. Curieux !

La journée s'étirait, nous étions en fin d'après-midi. Puis mon mari changea brusquement de comportement. Il devint irritable, hargneux, agressif dans le ton, puis bagarreur. Il donnait des coups de poings dans les murs. Jeff tenta de le calmer, il parvint à le faire sortir sur la terrasse, voulut l'emmener faire un tour dans le jardin. Mais, il continuait à cogner dans les gouttières, qu'il cabossait, dans les troncs d'arbres sur lesquels il s'écorchait les poings. Il était surexcité, dangereux, j'avais l'impression qu'il disjonctait.

Le charme de cette journée était rompu. Nos amis, nos parents n'avaient plus envie de parler mais de partir, et tout de suite. Ils désertaient, les lâcheurs, ils me laissaient seule avec lui. J'avais une boule au creux de l'estomac, les tripes vrillées. Je me taisais, inutile de l'énerver davantage au risque de déclencher sa fureur.

J'allais, au fil des mois, apprendre à avoir peur de lui, car voilà quelques temps, déjà, qu'il se comportait ainsi. Je pensais qu'il buvait trop et j'en devinais la dangerosité. Il y avait de la hargne, du conflit, du règlement de compte dans son comportement. L'alcool n'expliquait pas tout. Il cherchait, de plus en plus souvent, des histoires à tout propos, voulant déclencher des bagarres au moindre prétexte avec le premier venu, histoire de se "défouler".

Progressivement et après plusieurs incidents de même type, nos amis nous éviterons et refuserons nos invitations, car mon époux était ingérable, odieux. Finies les réunions amicales, les sorties au restaurant entre amis. J'allais être de plus en plus seule face à lui. Il m'isolait.

Buveur, coureur, paranoïaque et dangereux, c'est vraiment insuffisant pour entretenir l'amour dans un foyer.

 

UNE SOIREE ENTRE "AMIS"

Nous étions invités à une soirée chez le vétérinaire. C'est lui qui soignait nos chiens, nos chats et les chevaux du club équestre où notre fille faisait de l'équitation tous les week-ends. Un club de campagne sans prétention à quelques kilomètres de Rozay. L'ambiance était conviviale et sympathique. Il était facile d'être à l'aise car nous connaissions tout le monde. On pouvait y côtoyer le médecin, le Maire, rien de bien impressionnant. Nos amis Marcel et Simone étaient de la fête, ce qui supposait une bonne soirée.

Pourtant, à peine arrivés, mon époux s'énerva. Il parlait fort, cherchait une "victime" sur qui déverser son humeur belliqueuse. La provocation, il adorait ça, il s'y mouvait comme un poisson dans l'eau. Au besoin, il en rajoutait.. J'étais atterrée. Il roulait des épaules, jouait au coq de village. Il avait décidé de "faire son cirque". J'avais honte pour lui, pour moi.

Marcel tentera bien de le calmer, en vain. Mon époux voulait écraser son mégot sur le crâne, lisse comme une boule de billard, d'un invité assis devant lui dans un fauteuil, sous prétexte que sa tête ne lui revenait pas, et pourtant, il s'agissait du patron d'une petite entreprise de la ville que mes amis connaissaient bien.

Marcel arrivera à le faire sortir dans le jardin, à le persuader de partir. Nous rentrerons à la maison sans un mot, je restais silencieuse car il n'était pas question de le raisonner dans l'immédiat, encore moins de lui faire des reproches. J'avais trop peur de ses réactions. C'était évident, il était devenu dangereux.

Je n'arrivais pas à comprendre ce comportement outrancier. Pourtant, je n'étais pas au bout de mes surprises car petit à petit il deviendra imprévisible. Ce n'était pas juste de la provocation, il cherchait la bagarre à qui osait seulement le regarder, le contredire, lui tenir tête. C'était de la paranoïa et lui dire de se calmer, c'était aboyer à la lune !

Il allait alterner, de plus en plus souvent, périodes de calme et de violence, dont je ferai parfois les frais. Je pense, qu'incapable de réussir dans la vie, il était jaloux des autres mais aussi de moi et l'alcool n'arrangeait pas les choses.

 

LE NOTAIRE

Jean-Louis est un copain de Jeff et il est notaire. Comme sa femme est pharmacienne en banlieue parisienne, il est souvent seul le samedi dans sa maison de campagne et il lui arrivait de passer à la maison avec Jeff pour prendre l'apéritif. Jusqu'à présent, mon mari semblait le tolérer.

Nous avions également fait la connaissance du patron de l'auberge "St Nicolas", qui venait de s'ouvrir à trois cent mètres de chez nous après de nombreux travaux. La cuisine y était bonne et nous y allions déjeuner assez souvent. Cet homme était un corse, du nom d'Ange, et il avait une réputation un peu trouble, vraie ou supposée ? Dans son bar, on pouvait côtoyer, à l'occasion, des filles et des mauvais garçons. Du moins, c'étaient les rumeurs qui couraient dans le bourg.

Bref, un jour, mon mari m'annonce qu'il avait invité à dîner : Jeff, Jean-Louis et Ange, tous trois célibataires, ce soir là. Drôle d'idée.

Pendant toute la soirée, mon époux cherchera l'occasion de créer un incident dont le Notaire serait la victime ! Il était grinçant, sarcastique, envoyait des petites phrases assassines, lui l'expert en zizanie. Puis, il fit le candide, à la limite de la niaiserie. Je voyais son regard machiavélique, j'entendais ses propos blessants tout en essayant de faire passer le Notaire pour un sot, un couard. Celui-ci restait poli, lissé, tandis que Jeff essayait de blaguer, de détendre l'atmosphère et de calmer le jeu.

Ange, plutôt rigolard, laissait dire, laissait faire, un brin malveillant. C'était pitoyable car mon mari et Ange s'amusaient à contrer Jean Louis à tout propos. Je n'en revenais pas de cette duplicité, de cette mesquinerie, de cette bêtise. Mon mari faisait son malin, c'était un complot et dans le scénario, il tentait d'abattre le notaire

Jeff avait compris le manège, il savait qu'il fallait faire cesser au plus vite ce jeu dangereux et je ne disais mot de peur de déclencher un drame. Mon époux voulait humilier le notaire. Ce soir là, j'ai compris que c'était un vicieux, un manipulateur narcissique, toujours prêt à dévaloriser les autres pour les rabaisser et tenter de les détruire. Il voulait dominer et montrer sa "supériorité". J'étais écoeurée, sidérée. Je le découvrais sous un nouveau jour. La soirée tournait au mauvais rêve...

La fin du dîner sera écourtée, Jeff partira rapidement en emmenant ses deux compères.

 

UNE SOIREE CHEZ ANGE

Corinne, la fille de nos amis venait de se marier et le repas de noce avait été organisé chez Ange. Depuis cet événement, Ange était invité régulièrement chez Simone et Marcel, mais ce soir là, nous avions décidé d'aller dîner dans son restaurant pour fêter je ne sais plus quel événement. Les patrons du garage citroën s'étaient joints à nous et cette soirée aurait pu être agréable car la cuisine était de qualité, il y avait de la musique, et l'on pouvait danser.

Mon époux semblait se sentir à l'aise, enjoué, entouré de ses copains habituels et il avait dansé, pas avec moi puisqu'il ne m'invitait jamais, mais avec Edith sa cavalière favorite, épouse du patron du garage, et aussi avec une jeune femme inconnue qui dînait là, ce soir là.

De mon coté, j'avais été invitée par un homme, client comme nous, probablement copain d'Ange. J'avais apprécié ces instants où l'on se sent bien dans les bras d'un homme que l'on ne connaît pas, lorsque les corps fusionnent, que l'odeur de la peau vous trouble. Intimidée, gênée, je refusais les slows suivants craignant que mon plaisir ne se remarque et j'avais peur des réactions toujours inattendues et violentes de mon mari. J'avais remarqué son oeil en coin.

Mais, il était déjà tard, une ou deux heures du matin et nos amis décidèrent de rentrer. Nous étions supposés faire de même. Je pensais que la soirée s'arrêterait là, et, comme nous avions chacun notre voiture, je partis également. Mon mari me précisera "j'arrive, je paie l'addition".

Arrivée à la maison, j'attendis un bon moment. L'heure passait, mon mari ne rentrait pas. Je m'inquiètais car je connaissais trop les bagarres de mon époux pour des motifs stupides, ses crises de paranoïa à la moindre contrariété et je n'avais guère confiance en Ange : ses copains douteux, ses coups tordus, ses mauvaises manières. Incapable de dormir, Je décidais de retourner à l'auberge pour en avoir le coeur net.

Mais là, surprise, arrêt sur image..

La pénombre de la salle est maximale et je trouve mon époux amoureusement enlacé avec la jeune femme inconnue. Ils sont seuls, serrés l'un contre l'autre, elle est blottie contre lui, sa tête sur son épaule. Leur abandon est total. Le sol se dérobe sous mes pieds tandis qu'il me jette un regard glacé, assassin. Je referme la porte doucement sans esclandre.

Je pars, écoeurée, livide, jalouse. Il rentre en effet une bonne heure plus tard, hargneux, dangereux, hurlant, vomissant sa méchanceté. Comme tous les faibles il devenait brutal. Il éructait des mots grossiers, rageurs, il m'interdisait "de l'espionner", moi qui n'avait fait que de m'inquiéter.

Il n'aura pas un geste pour m'apaiser, sécher mes larmes, que je versais une bonne partie de la nuit, blottie dans un coin du lit. Je le maudissais de m'humilier de la sorte, de me traiter comme une moins que rien. Il me dégoûtait. La violence était devenue sa façon de parler. C'était devenu invivable.

Nous ne nous sommes pas parlés pendant plusieurs jours. Il était un peu plus distant que d'habitude et, comme toujours, derrière cette mauvaise humeur rancunière, il y avait une femme et j'étais sûre qu'il la reverrait.

 

LE BAPTEME

Par courtoisie, nous serons invités à une réception organisée à l'occasion du baptême du nouveau-né de Jean-Louis le notaire. Cette petite fête se déroulait dans leur maison de campagne dont les travaux étaient à peine terminés. C'était une belle journée, nous étions au jardin, un vaste pré ombragé d'arbres fruitiers où les invités faisaient connaissance.

J'avais acheté un cadeau à la jeune maman, de la layette et des petits chaussons de toutes les couleurs, et cette jeune femme, que nous rencontrions pour la première fois, était ravie de présenter son joli bébé.

Jeff et Dina sa femme nous accompagnaient. Soudain, alors que nous venions de boire une première coupe de champagne, mon époux commence son scénario infernal comme s'il venait brutalement d'être frappé par une fléchette empoisonnée qui rend fou ! Il cherche une tête de turc à qui s'en prendre.

Jeff tentera de le calmer mais n'y parviendra pas. Ce n'était pas son milieu habituel, l'assistance ne lui convenait pas. Les gens étaient trop sérieux. Il lance à la cantonade "Regardes moi ces têtes de cons" ! Il s'excitait tout seul, cherchait à provoquer les hommes présents qui, n'étant pas des voyous, s'esquivaient rapidement en lui tournant le dos, car chacun sentait qu'un mot, un regard, une attitude pouvaient provoquer, chez cet homme, une colère aveugle.

Il donnera quelques coups de poings sur les troncs d'arbre autour de lui, parlera trop fort, sera sciemment incorrect. Certains le regardaient d'un oeil inquiet et ne comprenaient pas les propos de cet énervé. La panique me gagnait, il me faisait peur. Je décidais de partir, mais je craignais qu'il ne veuille pas me suivre. Jeff, qui dieu merci, ne se laissait pas intimider, arrivera à le persuader de quitter cette réunion familiale.

Mais quel complexe d'infériorité traîne-t-il derrière lui pour arriver à un tel comportement ? Caractériel, complexé, il doit se prouver qu'il est supérieur. Pour être bien dans sa peau, il doit pouvoir manipuler les individus et ses délires devenaient des cauchemars. A défaut, il se sentait en échec.

Sur le chemin du retour, je me taisais. Progressivement, il se calmait. J'étais atterrée car, en plus, il était fier de lui ! Il en parlera comme une prouesse à nos amis Marcel et Simone car ces derniers, toujours bon public, étaient habitués à ses excès. Ils s'esclafferont ensemble mais le critiqueront probablement derrière son dos car il devenait comme fou.

*****

Mon mari était trop distant, agressif, violent dans ses gestes comme dans ses paroles. En lui, il n'y avait aucune chaleur, ni tendresse ni respect. Il était devenu un problème pour moi. J'avais des rêves à réaliser et il n'était pas à la hauteur de mes espérances. Aussi, au fil des années, j'allais progressivement refuser d'être, à l'extérieur, une femme dynamique aimant un métier valorisant, tout en restant soumise à la maison comme avaient pu l'être nos grand-mères ou ma belle mère.

Le plus dur restait à venir ...

 

FILLERVAL

Fillerval, un joli château

Mes dirigeants avaient donné leur accord pour mon inscription à l'IFG. Au préalable, je devais compléter ma formation initiale car j'avais des lacunes dans certaines matières : l'informatique entre autre, ce qui était le lot de la plupart des participants de ma génération. Il fallait donc se recycler par des cours de rattrapage.

Les cours se déroulaient dans le quartier "Etoile" à Paris, puis les locaux furent transférés quai de Grenelle, le long de la Seine, dans une de ces tours tristounettes de ce quartier futuriste voulu par le Président Pompidou.

Nous disposions d'amphithéâtres spacieux et chaque promotion était divisée en sous-groupe d'une dizaine de participants. Outre les cours magistraux, nous avions à traiter des études de cas, tout en assurant une analyse d'entreprise en fin de deuxième année. C'était lourd et il fallait trouver la société acceptant un diagnostic parfois dérangeant pour la direction et ses cadres.

J'allais côtoyer des hommes aux superbes carrières, aux antipodes de mon époux, travaillant pour la plupart d'entre eux dans les plus grands groupes industriels français ou étrangers. Certains étaient très brillants et ils m'étonneront par leur passion pour les études, leur facilité apparente, leur joie de vivre en groupe. C'étaient de bons compagnons d'études, de joyeux lurons profondément machos, habitués qu'ils étaient à ne travailler qu'entre hommes. Seule femme dans mon groupe, ils allaient pourtant m'aider et m'épauler.

Richard, en sa qualité d'ancien élève ayant terminé sa seconde année, avait la possibilité de compléter ce cursus en s'inscrivant à quelques séminaires de son choix. Lui aussi, me rassurait, m'épaulait et j'arrivais à apprivoiser ma timidité, mon stress. Nous déjeunions le midi ensemble et ces "récréations", au charme excitant d'école buissonnière, étaient toujours pour moi des moments agréables bien loin de mes soucis familiaux.

Des séminaires, de deux ou trois jours, se déroulaient à Fillerval, un joli château situé dans l'Oise, à une centaine de kilomètres au Nord de Paris. C'était la première fois que je sortais du train-train quotidien et du foyer conjugal et nous avions la possibilité de disposer de chambres agréables sur place pour y passer la nuit. Les déjeuners et les dîners étaient pris en commun, ce qui créait des liens d'amitié et soudait les groupes car l'ambiance était amicale et conviviale.

Mon premier séminaire était orienté vers les plans de trésorerie, tandis que Richard participait, dans un autre groupe, à je ne sais plus quel thème. Malgré l'éloignement de mon domicile, j'avais décidé de rentrer le soir à la maison, ne voulant pas laisser mon époux seul une soirée, de crainte de le contrarier.

Or, ce matin là, le ciel était chargé de nuages noirs et vers midi, il tombait de gros flocons. A 16 heures, au moment de la pause de l'après-midi, il y avait dix centimètres de neige sur les pelouses. Je me voyais mal traverser Paris et ses banlieues, du Nord au Sud, pour revenir le lendemain matin à Fillerval. Je téléphonais à mon époux pour l'informer que j'allais rester sur place m'évitant, ainsi, de prendre la route par un si mauvais temps. Je n'avais pas l'habitude de tels déplacements qui demandaient plus de deux heures de route en temps normal, le double compte tenu des conditions climatiques.

Au bout du fil, je lui trouvais une drôle de voix, je fus surprise mais surtout attentive. Il s'exprimait avec douceur, ses propos étaient mielleux et cette fausse sincérité devait cacher quelque chose. Il insistait pour que je rentre malgré les bourrasques de neige, le verglas, la route et les embouteillages. Il voulait me faire croire que je lui manquais, il croyait m'embobiner, me persuader. C'est un manipulateur. N'importe quel mari attentionné aurait été inquiet de savoir sa femme sur les routes par ce temps de chien, mais pas lui. A croire qu'il voulait ma mort !

En réalité, je n'étais pas dupe, il voulait être certain de ma décision. Surtout ne pas rentrer à l'improvise. Quelle distraction extra conjugale s'était-il programmée ? C'était l'époque de la "Blondasse", à moins que cela ne soit une autre ? Je ne souhaitais pas en savoir plus.

Comme cela peut être sordide, parfois, une vie de couple !

*****

Après un dîner pris en commun avec mon groupe, je restais avec mes compagnons d'études à discuter quelques heures, face à l'imposante cheminée. Des bûches se consumaient et le feu crépitait dans une lumière blonde coulant des reflets dorés sur le parquet ciré. Certains jouaient aux cartes, aux tarots, au poker menteur, la soirée était à la détente et l'on riait aux larmes jusqu'à s'en tenir les côtes. J'appréciais cette chaude camaraderie et les propos pertinents échangés sur toutes sortes de sujets. Un autre monde. !!

Puis Richard m'a rejointe dans ma chambre sous prétexte de me souhaiter bonne nuit, me sachant inquiète de cette décision de ne pas rentrer chez moi. Une irrésistible envie de me réfugier dans ses bras et il est devenu mon amant.

J'avais besoin de cela pour croire encore en moi, en l'amour et en l'avenir.

Je n'étais pas heureuse, mais satisfaite. J'en avais assez de ce mari destructeur qui se moquait de moi depuis tant d'années. Pourtant, je n'étais pas stupide, je savais aussi que Richard me chouchoutait pour mieux s'implanter dans ma société. Rien n'était vraiment innocent. Nous avions chacun nos raisons. J'en avais assez d'être trahie, mal aimée, négligée.

Un neige fine continuera à tomber toute la nuit comme pour m'isoler du reste du monde... Dieu ou le diable avait jeté les dés.

La nuit passée dans ses bras fut tendre et légère. C'était un merveilleux amant auquel il ne fallait pas s'attacher. Il revendiquait le droit au plaisir, de jouir de la vie, des femmes, des restaurants chics, de son travail passionnant, de la jeunesse qui s'enfuyait. Il me poussait à me réaliser à travers mon métier, mes études. Il m'a consolée, j'ai repris confiance en moi.

Nous étions mariés tous les deux et nous ne nous jurions pas fidélité. Un serment que Richard n'avait jamais du tenir, entouré qu'il était de jolies femmes, de relations flatteuses. Fallait-il laisser durer cette histoire, ou n'était-ce que le désarroi et le plaisir d'une nuit ?

Nous allions garder nos distances avec soin, l'un comme l'autre.

*****

Par la suite, notre relation très épisodique reposa sur le plaisir de rencontres toujours réussies, sans engagement ni contrainte, n'entraînant pour moi, comme pour lui, aucune conséquence. Bref, il me traitait en femme et restait une parenthèse agréable dans ma vie sans tendresse. C'était une aventure susceptible de cesser du jour au lendemain.

Chacun préservait sa liberté en respectant celle de l'autre. Nous nous retrouvions souvent pour le travail et c'est lui qui m'apprendra tous les rouages de l'informatique. Il m'a mis le pied à l'étrier pour me permettre de gravir de nouvelles marches essentielles à ma carrière professionnelle.

Au fil du temps, je n'avais pas seulement envie de lui, mais besoin de sa présence, de sa voix, de son regard, de ses conseils. Je ne voulais pourtant pas m'attacher, dépendre de lui. Surtout, ne pas l'aimer et, ainsi, ne pas courir le risque d'être rejetée.

Trente ans après, je ne regrette rien.

*****

Au soir de ce premier séminaire, je suis revenue à la maison anxieuse, car je m'attendais à des reproches voire de la colère de la part de mon époux. Il n'en sera rien, il était serein, détendu, jovial, ce qui confirmait mes doutes. Il avait lui aussi passé une bonne soirée, c'était évident. Tout en lui était codé, indéchiffrable et nous étions, à nouveau, revenus sur notre banquise conjugale.

J'étais redevenue transparente.

 

JUIN 1974

Depuis qu'il avait quitté mon entreprise après l'altercation avec mon patron, mon époux était sans emploi. Il n'avait qu'une idée en tête : reprendre un commerce de boissons en gros à Rozay-en-brie, le village de son enfance, le propriétaire prenant sa retraite. Mon époux ne savait dire qu'une chose "Toi, comme toujours, tu as le droit de faire ce que tu veux, moi je n'ai le droit de rien"..

Ce porter en victime, c'était si facile, lui qui pourtant n'en faisait qu'à sa tête et refusait toute formation. Il sous-entendait, bien évidemment, mes cours à l'IFG, mais avais-je le choix devant l'évolution de la société qui m'employait et le risque de devenir incompétente rapidement ou, au mieux, dans quelques années ? J'en avais assez de ses jérémiades et, pour avoir la paix, j'allais le laisser faire puisqu'une opportunité se présentait à lui.

Après les formalités signées chez le Notaire, le voilà gérant des Entrepôts rozéens ! J'avais donné mon aval et me portait garante de ses dettes éventuelles. Une folie ! Il devenait, une nouvelle fois, un chat de gouttière ne rentrant à Massy qu'un soir sur deux.

Le voilà libre et libéré. Je supposais qu'il déjeunait, dînait chez sa mère et qu'il passait les nuits dans notre maison de Rozay. Allait-t-il réussir dans les affaires et acquérir une notoriété qu'il semblait souhaiter ? J'en doutais, car cet homme qu'il fallait soutenir, pousser constamment, avec une activité en dents de scie, des sautes d'humeur notoires, avait-il la carrure d'un patron ? Je le laissais face à ses responsabilités.

 

LES ENTREPOTS ROZEENS : 1ère année

il y avait eu à Rozay, dans les années 1900, plusieurs marchands de vins en gros.

Au début de cette nouvelle "reconversion", je voulais croire aux capacités commerciales de mon époux. Je voulais oublier ses manques, ses fredaines, ses "nerfs", ses bêtises. Je désirais le voir courageux, battant, enthousiaste. Il n'avait plus de patron à qui rendre des comptes ni obéir, donc je le supposais "heureux" et satisfait ! Je pensais, aussi, qu'il ne pourrait plus jalouser ma propre réussite.

Au bout de quelques mois, son activité s'était rapidement relâchée, je le découvrais négligent, immature voire paresseux. Jusqu'à présent, il me jetait volontiers de la poudre aux yeux. Il faisait "comme si", toujours très affirmatif dans ses paroles, ses décisions. Il se disait débordé, mais j'étais sceptique, car le lundi, alors qu'il ne travaillait pas, il passait ses journées chez ses copains, commerçants comme lui, à discuter, rigoler, au lieu de s'occuper de ses affaires, de sa comptabilité, des impayés, des remises de chèques en banque, des fournisseurs ..

Il se laissait vivre, comptant toujours sur moi pour régler les problèmes et combler les déficits de sa trésorerie. Au fil des mois, nous allions emprunter de l'argent à mes parents et à une de ses tantes..

Aussi, face aux livres de comptes jamais tenus, aux déclarations sociales et fiscales dont il ne voulait pas s'occuper, j'allais être obligée d'assurer à sa place toutes les obligations administratives d'une petite entreprise. Inutile de vouloir le raisonner, sauf à le mettre de mauvaise humeur. Et je voulais la paix.

Là encore, Richard me sera d'un grand secours car il acceptera de traiter informatiquement la comptabilité de mon époux à partir de bordereaux de saisie que je tenais manuellement. Il ne facturera jamais ces travaux pendant les deux années que durèrent les "Entrepôts rozéens".

Je perdais peu à peu confiance dans mon époux qui ne faisait guère d'efforts pour être performant.

.Mais tout cela venait en sus de mon activité professionnelle très prenante, de mes cours à l'IFG, de ma vie familiale, et comme un problème n'arrive jamais seul, je devais m'occuper d'un nouveau contrôle fiscal dans mon entreprise, ce qui m'obligera à quitter le groupe sympathique avec lequel j'avais passé ma première année de formation.

J'étais bien décidée, pourtant, à rempiler lors de la prochaine promotion pour entamer la seconde année car j'avais apprécié ces journées studieuses et amicales.

 

AOUT 1975 : UN COUP DE FOLIE

La journée était belle, le ciel d'un bleu azur piqueté de petits nuages floconneux. Il faisait chaud et j'étais heureuse d'être en vacances après une année de travail et plusieurs démarrages informatiques stressants : gestion des stocks, des achats, des prix de revient, des coûts de production..

Avec la reprise de mes études, mon emploi du temps était bien chargé. J'étais contente de pouvoir me reposer enfin, d'autant que Valérie était partie en vacances dans le midi de la France avec les deux filles Paoli. Elles s'étaient connues l'année précédente en colonie de vacances.

Pour ses 50 ans, Marcel avait organisé un barbecue dans son jardin. Etaient présents : le garagiste de Rozay avec sa femme, les parents de Simone, sa fille Corinne et leur gendre.

L'après midi s'achevait, nous buvions une coupe de champagne pour fêter l'évènement. C'est alors que mon mari commence à faire "le m'as tu vu", torse nu, nerveux, frimeur. Il roule des mécaniques, bombe le torse, les muscles, pour se faire admirer. Edith, cherche la plaisanterie facile, rit trop fort, lance des oeillades à la cantonade. Marcel, comme toujours, attise la zizanie, heureux de provoquer de grosses plaisanteries où il excelle.

Je ne supporte plus les excès de mon époux, ses fanfaronnades qui peuvent, à tout moment, dégénérer sur une parole, un geste, un regard. Je n'ai qu'une envie, rentrer chez moi, me reposer, le laisser seul avec ses amis, à ses roucoulades, ses "roulé-boulé" imbéciles sur le gazon pour faire le pitre. Je me lève et je dis "Je rentre". S'est-il senti désavoué par ces brèves paroles, ai-je lancé un regard désapprobateur ? Il me toise d'un air méchant.

J'ai osé le défier !

Je dois traverser le hall de la maison pour récupérer ma voiture. C'est alors qu'il vient vers moi, furieux, brutal, le poing levé, le regard furibond.

Après le premier coup j'ai du hurler, je suis tombée sur le carrelage de l'entrée. Au sol, il me frappe à coups de pieds, m'en balance un autre, et encore un autre, qui me meurtrissent les côtes. J'arrive à me relever, hagarde, mais il continue à me donner des coups de poings, de pieds dans les jambes, d'une telle violence, comme une bagarre avec un homme. J'étais à ce moment là, celle qu'il voulait soumettre, abattre, à défaut de pouvoir me tuer. Il extériorisait toutes ses frustrations, ses rancoeurs, ses échecs.

C'est un bourreau qui était entré dans ma vie.

Je détalais vers la porte donnant sur la rue que j'arrivais à ouvrir. Il se lança à ma poursuite, me rattrapa alors que je traversais la route en courant. Mais il parvient à saisir ma jupe, tira sur mon corsage qu'il déchira. Je me retrouvais en petite culotte et soutien gorge au milieu de la chaussée, livide de peur et de honte. Je rattrapais ma robe, me cachais tant bien que mal. Il me poussa violemment contre la portière du véhicule qu'il ouvrit brusquement tout en me brutalisant à coups de pieds, de poings. Il aboyait de rage "Tu veux rentrer à la maison, et bien, je vais t'y mener".

Nos amis sont sur le pas de leur porte, regardant le spectacle. Aucun ne bouge ni n'intervient pour le calmer, pour me secourir. Mon époux aurait pu me tuer qu'ils n'auraient pas bougé d'un pouce. Ils ont peur de lui. Il démarre en trombe alors qu'il essaie encore de me frapper.

L'air est empli de grenaille, mon crâne est prêt à imploser. C'est pire que la mort, il avait osé !

*****

Il faut cinq minutes pour arriver à la maison. Il ébauche un geste hésitant dans ma direction. Je recule d'un bond, terrorisée. C'est une histoire impensable, j'étais entrain de m'enfuir dans le jardin avec des hématomes plein le corps et des lambeaux de tissus en guise de robe.

Qu'est ce qu'il m'arrivait, dans quelle spirale dangereuse allions nous désormais nous enliser ?

Mais sa colère est tombée brutalement. Je me réfugie dans la chambre de notre fille où je me suis effondrée sur le lit secouée de sanglots hystériques. Il me rejoint et là, comme un petit garçon, il se met à pleurer, à me demander pardon, à me jurer que cela ne se reproduira plus. Il ne sait pas ce qui lui a pris.

Mais pour moi, il n'est pas question qu'il tente d'effacer les coups par des caresses. Je restais sans bouger, tétanisée, sans parler, épuisée, sidérée par cette soudaine brutalité et par l'abondance de ses larmes. Il pleurait, inversait les rôles pour que je le console. Il restera, ainsi un long moment à sangloter, à genoux contre moi. J'étais incapable de l'aider, c'était un malade. Il avait besoin d'être admiré, adulé, et n'était jamais rassasié.

Notre couple sombrait et ce n'est pas en me brutalisant que cela allait arranger nos rapports, nos différences. La faille entre nous ne cessait de s'élargir au fil des années. Le piège s'était refermé sur nous et je n'ai pas su décrypter, à ce moment là, le sens des coups portés.

Il passera le reste de la soirée à la maison, tout penaud, calme, dégrisé. Sa crise de fureur passée, nous nous sommes retrouvés seuls pour le dîner. Un face à face sinistre, durant lequel les bruits de couverts tenaient lieu de conversation. Dès la dernière bouchée avalée, il est allé se coucher, nous ne nous adressions plus la parole.

J'étais anéantie, brisée. Comment peut on castagner sa femme alors qu'il disait tenir à moi ?

En réalité, mon mari a toujours eu le poing plus rapide que la pensée. Il éprouvait toujours une sorte de jouissance, un sentiment de supériorité, une satisfaction personnelle à frapper quelqu'un. Sous une apparente force, l'esprit était veule, le caractère lâche, les ambitions inexistantes. C'était un faible qui n'avait trouvé que cette forme de violence pour exister.

*****

Le lendemain de cette funeste journée, j'étais sous le coup de cette scène affreuse, mais il paraissait l'avoir oubliée. Au cours des jours suivants, nous sommes restés à distance polie l'un de l'autre. Fidèle à lui-même, mon mari faisait comme si ce qui s'était passé s'apparentait à une amusante bataille de polochons. Au contraire de lui, je repassais sans cesse le film de cette dispute dans ma tête, cherchant un sens à cette explosion d'hostilité. Cette fois les choses allaient trop loin. Il fallut plusieurs jours avant qu'on s'adresse à nouveau la parole.

Aucun de nos amis ne me passera un coup de téléphone pour connaître mon état de santé, pour me consoler, me soutenir. Par discrétion ou par lâcheté ? Je ne voulais plus les voir, car je les entendais les rigolards, les apitoyés, les bonnes âmes, les cyniques. Je voyais leurs mines, je percevais leur excitation, ça devait les amuser. Je connaissais d'avance leurs propos, je les avais déjà entendus dans d'autres circonstances moins graves. On vous diminue, on vous rabaisse. Mon mari passait pour un fou furieux et moi sûrement pour une demeurée.

J'étais seule à panser mes plaies. Quelques jours plus tard, ses amis s'inquiétaient, auprès de lui, de savoir s'il m'avait tuée !

*****

Mais, je n'étais pas prête à me laisser rouer de coups par ce mari violent susceptible de sortir de ses gonds à la moindre contrariété ou à chaque fois que j'émettais un avis différent du sien. J'allais prendre mes distances avec lui, à ma manière, car je sentais confusément que d'autres affrontements pénibles suivraient fatalement. Il voulait me dominer et il prenait tant de plaisir à se faire craindre. En réalité, il n'acceptait pas que je m'affranchisse de lui, il me voulait soumise et je savais confusément qu'il recommencerait obligatoirement un jour ou l'autre.

Cette blessure là n'était pas prête de se cicatriser et le souvenir des coups reçus restera douloureux, bien plus que les bleus eux mêmes.

Trente ans après, je me demande comment j'ai pu vivre encore 10 années avec cet homme instable, querelleur, bagarreur, avant de divorcer ??

J'allais devoir m'affranchir de lui, je ne voulais pas devenir sa "chose". Nous allions prendre chacun nos distances.

Un peu d'air, de liberté cela allait me faire du bien.

*****

Pourtant, petit à petit, il m'arrivera de me rebiffer et même de plus en plus souvent. J'appris ainsi à le "moucher" face à ses propres lacunes dans divers domaines et Dieu sait qu'elles étaient nombreuses.

Un midi, devant mon désaccord sur je ne sais plus quel sujet, il m'enverra une bouteille d'eau à la tête. Une autre fois, il défoncera le mur d'un violent coup de poing et nos rares soirées entre amis, alors qu'il m'accablait de ses sarcasmes, deviendront des règlements de compte qui finissaient de façon houleuse. C'est ainsi, qu'un soir, il allait retourner la table, la vaisselle, la saucière, le dîner, les boissons, sur les genoux de nos invités, car il n'admettait pas la contradiction. Il ressemblait de plus en plus à un dément. Et la liste de ses coups de folie s'allongera dangereusement au fil des années.

Je n'étais plus la petite femme soumise, je n'avais plus envie de filer doux, courber l'échine, éviter les éclats, sauver les apparences. J'étais en train de changer et j'allais en supporter les conséquences. Mes cours à l'IFG me donnaient de l'assurance dans ma vie professionnelle, dans ma vie privée, et un autre homme me poussait à ne pas accepter l'inacceptable.

 

1976 : 2ème ANNEE DES ENTREPOTS ROZEENS

La première année d'exploitation s'était soldée par un léger déficit, mon époux n'ayant perçu aucun revenu ce qui n'arrangeait pas les finances familiales. J'assurais seule toutes les charges du foyer.

Cette "aventure" des Entrepôts Rozéens allait durer à peine deux ans. Cela finira en véritable fiasco après une descente de la gendarmerie et du service des fraudes, une garde à vue d'une journée, un contrôle fiscal et un cambriolage organisé par quelqu'un qui lui voulait sûrement du bien ! Il clôturera cette affaire avec un déficit important d'environ 20000 euros, sans pourtant s'en inquiéter vraiment et, comme toujours, il me dira "Démerdes toi pour rembourser les dettes".

Mais, en attendant, j'avais du mal à joindre les deux bouts, je supprimais la femme de ménage de Massy, je réduisais les dépenses, j'espaçais les séances de coiffeur, limitait ma garde-robes et j'avais du mal à régler la scolarité de notre fille. Mais mon mari ne supportait pas, non plus, le bruit de l'aspirateur qui rugit, le lave vaisselle qui ronronne. Tout cela devait se passer hors de lui.

Il aurait fallu être rayonnante de bonheur, attentive à ses moindres désirs, être toujours pomponnée comme un top-modèle, maquillée, disponible. Mais, est-ce possible lorsque, exténuée par le travail quotidien du bureau, il faut encore passer la serpillière, nettoyer les toilettes ou curer la poêle et la cuisinière ?

Comment fait-on lorsqu'il faut travailler cinq jour sur sept, parfois six, tenir deux maisons, assurer les courses au supermarché, s'occuper à l'occasion du jardin au printemps, tondre la pelouse, rentrer du bois pour alimenter la cheminée l'hiver ?

Seule concession de sa part, il aimait cuisiner et je lui laissais bien volontiers cette prérogative, étant moi-même largement occupée par d'autres tâches, notamment les week-ends, car je tenais la comptabilité de son commerce. Oh, bien sûr, il consentait à faire quelques petites courses : le pain, la viande chez le boucher, un dépannage chez l'épicier.

Désormais, il était devenu invivable en public, méprisant, car il affirmait, moqueur, que seule sa cuisine était digne de considération. Une proclamation pour se valoriser lui-même et me rabaisser devant nos rares invités, me ridiculisant autant que possible. Il devenait arrogant, dédaigneux, heureux d'alimenter les débats, comme si je ne faisais rien de mes dix doigts. Cela faisait rire nos amis qui n'étaient pas dupes. Ils le laissaient parler et moi je n'osais guère dire, encore, son fait à mon mari, mais je ne voulais pas me laisser terroriser indéfiniment.

 

JUIN 1976

Valérie et ses copains dans notre jardin

L'été s'annonçait très chaud, une canicule exceptionnelle. Pour faire plaisir à notre fille qui avait été reçue à son brevet, j'avais décidé d'organiser une petite fête dans notre jardin ce qui devait me permettre de faire mieux connaissance avec ses copains-copines. La journée s'était déroulée agréablement et, comme c'était un dimanche, mon mari, pour une fois, avait tenu à être présent. Un fait exceptionnel.

Tous ces jeunes riaient, certains disputant une partie de ping-pong endiablée, d'autres lisant des bandes dessinées ou jouant à des jeux de sociétés à l'ombre des arbres. Ils se rassasiaient de pâtisserie et de sodas. La fête était réussie.

C'est ainsi que je fis connaissance avec Jean-François et Dominique, des jumeaux, et toute leur bande de copains. Ils avaient 18 ans. Quelques uns cherchaient des jobs d'été afin de se faire un peu d'argent de poche. Jean-François, avec son permis tout neuf, se proposera comme chauffeur pour aider mon mari, en remplacement du chauffeur habituel qui prenait ses congés en juillet au plus fort de la canicule.

Cela tombait bien, car à défaut, je ne sais pas comment mon époux aurait pu s'organiser pour livrer ses clients, n'ayant pas son permis poids lourds qu'il avait tenté de passer, sans succès, pendant l'hiver. Il n'était pas assez assidu aux cours, donc dépense inutile.

Pour les autres garçons, je leur proposais un recrutement en juillet, car ma société offrait des emplois saisonniers pour décharger les camions de fruits ou travailler sur les lignes de fabrication. Les conditions de travail étaient archaïques, mais ils allaient découvrir le monde ouvrier, ce qui en motivera certains pour reprendre sérieusement leurs études. C'est ainsi que Sydney le cousin de ma fille, Thierry et Laurent ses copains et bien d'autres, travailleront dans ma société cet été là.

L'année suivante, en attendant leur départ au service militaire, Jean-François, ayant son CAP mécanique auto, sera recruté au service entretien tandis que Dominique, ayant deux années de formation comptable, sera affecté à la comptabilité. A leur retour de l'armée, ma société leur proposera des emplois définitifs. Jean-François démissionnera pour se marier et partit en province, tandis que Dominique, devenu responsable du matériel informatique, sera toujours présent lorsque je pris ma retraite. Je lui souhaitais bien du courage compte-tenu du caractère détestable de mon tout jeune nouveau patron.

 

LA DOUANE VOLANTE

Au cours de cette seconde année des "Entrepôts rozéens" , les événements allaient s'accélérer dus aux négligences de mon époux, car cet homme s'estimait toujours au dessus des lois. Il avait toujours le temps, remettant au lendemain ce qu'il devait faire impérativement le jour même. Et avec les taxes sur les alcools, cela ne badinait pas. Je l'avais suffisamment mis en garde, ayant ce genre de contrainte dans mon entreprise.

Si j'attirais son attention sur la gravité de ses négligences, il me tournait le dos en me traitant d'emmerdeuse. D'ailleurs, il m'en disait le moins possible et je découvrais souvent ses magouilles ou ses négligences par hasard, car il n'en faisait qu'à sa tête.

Ce qui devait arriver, arriva fatalement. Il sera contrôlé sur la route par les douanes volantes alors qu'il allait livrer de l'alcool à un copain bistrot sans avoir rempli les bordereaux d'acquit fiscaux obligatoires. La brigade de la douane et les gendarmes cherchaient un gros trafic de camion volé chargé de Ricard et mon époux sera immédiatement arrêté. Escorté par les motards, son entrepôt sera perquisitionné. Gardé à vue par des gendarmes pas du tout conciliants, mains en l'air comme pour l'arrestation d'un gangster, il subira un contrôle des stocks à l'improvise et un interrogatoire musclé. Une journée sous haute surveillance qu'il avait bien cherchée ! Ils s'aperçurent rapidement qu'il n'était pour rien dans cette affaire de camion volé, mais, l'infraction existait bien cependant.

Cet incident allait déclencher, dans la foulée, un contrôle fiscal inopiné des contributions directes, sans préavis, ce qui est inusité. Mais, incapable de répondre aux questions du contrôleur, il se déchargera immédiatement sur moi. Selon lui, il assurait un rôle purement commercial. Pour le reste, il fallait me rencontrer. Facile comme explication. Merci du cadeau !

Aucun délai n'étant accordé, je devais être présente dès le lendemain matin à Rozay avec tous les livres comptables. Je n'avais pas le choix et je dus prendre une journée de congés dans mon entreprise pour répondre à cet impératif.

Heureusement, j'étais vigilante et j'avais eu suffisamment de discussions orageuses avec mon mari pour arriver à équilibrer les comptes. Aucune irrégularité n'ayant été remarquée, ce contrôle finira bien, sans aucun redressement. Par contre, il faudra régler une forte amende pour son infraction à la législation sur les alcools, ce qui n'arrangeait pas nos finances !

 

LE CAMBRIOLAGE

Pendant l'hiver, seules les ventes de fuel assuraient un semblant d'activité et le chauffeur effectuait les livraisons avec le camion citerne, car les ventes de boissons se faisaient rares. Mon mari restait seul toute la journée à attendre d'hypothétiques coups de téléphone et des commandes dans un local vétuste, sombre, situé dans une vaste cour derrière de grands murs. Son bureau était mal chauffé, tristounet, avec des meubles d'une autre époque. L'hiver c'était sinistre. Seul un chat errant qu'il avait adopté, lui tenait compagnie.

Aussi, pour s'occuper, il lui était venu à l'idée de cimenter le sol d'un hangar qui ne possédait qu'une porte coulissante sans verrou pour y entreposer dorénavant les boissons et les alcools, précédemment sous clé dans un petit local en retrait.

Je le mis en garde contre des vols probables, ceci d'autant que j'avais remarqué, déjà, des manquants sur le stock de fuel. Mais, bien évidemment, comme d'habitude, il suivait son idée, car c'est un entêté, récalcitrant à toute suggestion. Il ne se souciait guère des dangers provoqués par une telle décision.

Trop souvent absent de son commerce, il ne contrôlait rien et laissait les affaires aller à vau-l'eau. De la même manière, les caisses de bière ou d'eau, vides, s'entassaient dans la cour au lieu d'être rendues aux fournisseurs pour être déconsignées, ce qui pénalisait la trésorerie.

Puis, ce sera la cerise sur le gâteau !

Un matin, mon époux me téléphonera à mon bureau et au son de sa voix je sentais bien que rien n'allait plus. Son entrepôt avait été cambriolé dans la nuit. Les voleurs avaient escaladé le mur d'enceinte et un grillage mal fixé ne le avaient pas arrêtés. Ils avaient emmené tout le stock d'alcools, d'apéritifs et les vins fins. Une catastrophe, mais cela n'était pas arrivé par hasard, trop de bavardages, de copinages, de négligences, de portes non cadenassées.

Sous le choc je n'osais penser aux conséquences financières pour nous. Mais curieusement, la pression qui m'oppressait s'apaisait. C'était la fin de ce cauchemar. J'étais contente d'en finir, même si financièrement ce sera difficile.

L'inventaire effectué les jours suivants laissait apparaître l'ampleur du désastre car il fallait régler, en sus, les droits sur les alcools volés. Cet homme fantasque, négligent, ne voulant pas de responsabilités, ne pouvait pas devenir, comme par miracle, un gérant de société bosseur et avisé. C'était la faillite assurée.

Nous étions début septembre, nous décidons l'arrêt définitif de ce commerce. Mon époux se retrouvait, de nouveau, sans travail, sans indemnité chômage, avec un découvert abyssal à la banque.. A moi de me débrouiller pour équilibrer les comptes, l'actif et le passif, car il ne se préoccupait pas, non plus, du remboursement de ses dettes.

Cela n'avait pas l'air de le tracasser outre mesure ou il le cachait bien

*****

Rapidement, j'appréciais d'avoir moins de travail le soir, le week-end. Je pouvais enfin profiter de mes vacances, je pouvais souffler. Ne plus tenir sa comptabilité, ni subir des discussions grinçantes face aux incohérences de sa gestion. Quel soulagement !

J'allais pouvoir reprendre mes cours à l'IFG avec beaucoup plus de sérénité. J'aspirais à la promotion, aux salaires confortables, seuls moyens pour sortir de l'enfer de mon mariage raté. Mon avenir se trouvait entre mes mains. Je commençais à tracer ma route, à réussir pleinement ma vie professionnelle et je découvrais une autre vie plus valorisante.

Je savais pertinemment qu'un jour je partirai.., mais pas n'importe comment.

J'avais le goût de la revanche, celle qu'on mijote tous les jours, des mois, des années.....

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