souvenirs perso suite

cliquez sur les photos pour agrandir

 

1976/1983 : Le pavé dans la mare

Valérie 1975, dans notre jardin

Le deuxième choc pétrolier ; En France : la gauche prend le pouvoir, Mitterrand Président.

 

octobre 1976 : retour à la case départ

Mon mari, se l'est coulé douce pendant deux ans... ! Le voilà à nouveau sans travail et avec des dettes.

Sa qualité de gérant non appointé ne donne droit à aucune allocation chômage et en attendant des jours meilleurs, la faillite des Entrepôts Rozéens nous laisse financièrement dans une situation très difficile avec un découvert bancaire posant problème.

Comment rembourser ? A moins de vendre la maison ?

Contre toute attente, mes dirigeants lui proposent de reprendre le poste qu'il occupait avant l'épisode des Entrepôts Rozéens. Sur l'instant, je suis opposée à cette solution de facilité, voulant prendre mes distances avec lui, et surtout continuer mes études à l'IFG et j'ai pris goût à l'indépendance.. J'ai encore en mémoire la douloureuse expérience des années passées : ce n'est pas l'idéal pour un couple de travailler dans la même société, surtout avec Casanova à ses cotés.

Cependant, malgré des annonces passées dans la presse spécialisée, mes dirigeants n'ont pas trouvé à recruter un responsable de fabrication connaissant le matériel de confisage des marrons, activité industrielle assez rare, il est vrai. Aussi, face aux difficultés rencontrées l'hiver précédent, mon PDG semble prêt à toutes les concessions. Il ne veut plus s'impliquer personnellement, comme il a été contraint de le faire jour et nuit .. et les week-ends, puisque les lignes de production tournent en continu !!

C'est pourquoi, mes dirigeants proposent une avance sur salaires, sans intérêt et remboursable à ma convenance afin de couvrir les dettes de mon époux. Je suis bien obligée de me faire une raison et contre mauvaise fortune bon coeur.

Mon mari reprend du service, cela arrange les deux parties : mon PDG et mon époux.

Quant à moi, beaucoup moins..

Sceptique sur le bien fondé de cette décision qui le positionne dans un poste hiérarchiquement inférieur au mien, je suppose que son égo va encore en prendre un coup. Ne va-il pas prendre ombrage de ma carrière en pleine progression et développer une forme de frustration ? Impliquée de plus en plus dans l'équipe de direction, je déjeune très souvent avec mes dirigeants lors de repas d'affaires avec des avocats, conseillers juridiques, banquiers et commissaires aux comptes ..

Je veux, aussi, terminer ma deuxième année à l'IFG et obtenir à tout prix mon diplôme de fin d'étude.

Contrainte et surtout forcée, je vais lui faire confiance une nouvelle fois. Je m'entête, en effet, à le considérer meilleur qu'il n'est, en lui remettant encore une fois le pied à l'étrier.

J'oublie ses manques, faisant fi de son laxisme, et on remboursera ses dettes qui sont devenues également les miennes.

la vie familiale reprend cahin-caha., bref, les dés roulent...

Juliette Cardoux mère de Daniel chez elle, Daniel et moi

 

1977 : I.F.G. deuxième année

Je vais devoir intégrer la promotion suivante. Plus facile à dire qu'à faire ! Je dois également rattraper les quelques cours que j'ai pu manquer.. Mais l'intégration en deuxième année, s'avère plus difficile que prévue.

En réalité, en première année, des amitiés se nouent, des connivences se font jour. A force de galèrer sur les mêmes exposés, les études de cas et autres sujets épineux ou laborieux de toute sorte, forcément ça rapproche ! Les groupes n'ayant pas de femme n'en veulent pas et ceux (rares) qui en comptent déjà une, n'en souhaitent pas une seconde.

Toujours aussi machos, les loulous !!

Par ailleurs, ma Direction a accepté l'idée d'un audit d'entreprise, obligatoire en fin de 2ème année d'IFG. Dans l'immédiat, je compte sur ce rapport de fin d'études pour apporter des idées neuves et ouvrir les yeux de mes dirigeants sur les mesures urgentes qu'ils doivent envisager car les difficultés de la société ne cessent de s'accumuler face à une concurrence de plus en plus vive.

Cela suppose l'intervention d'une dizaine de personnes pour ausculter tous les rouages des services administratifs, commerciaux et de direction, et le diagnostic doit être pertinent pour être agréé par les dirigeants de l'IFG. Ce rapport se conclu, en outre, par une analyse des points forts et points faibles de chaque service, voire une remise en cause des compétences de chacun et débouche sur des propositions éventuelles de réorganisation.

Je vais négocier mon entrée dans un nouveau groupe avec comme contrepartie l'audit de mon entreprise. Et ça marche ! Car les sociétés sur la région parisienne sont les plus recherchées, sachant que celles en province nécessitent de nombreux déplacements qu'il faut "caser" dans un emploi du temps personnel, déjà bien surchargé.

J'ai voulu, aussi, me faciliter la vie, en m'évitant nombre de déplacements, jours d'absence, retours tardifs à mon domicile. J'espère, ainsi, préserver une entente familiale malmenée par l'expérience désastreuse des "Entrepôts Rozéens", elle-même succédant à des "cauchemars" personnels très douloureux !

La présence de tous ces hommes autour de moi va rendre mon mari irritable. Est-il jaloux ou seulement vexé ?

Se sent-il dévalorisé par leurs études prestigieuses, leurs carrières professionnelles séduisantes dont, d'ailleurs, il ignore presque tout ? A contrario, n'est-il pas entouré tout au long de l'année par une multitude de femmes qui ne sont pas insensibles à ses attraits. Il est bel homme, séduisant, c'est indéniable. J'ai constaté à de nombreuses reprises qu'il "roule des mécaniques", fait le beau voire le malin, heureux d'attirer l'oeil intéressé des nombreuses ouvrières postées sur les lignes de fabrication.

Séduire, mais jusqu'à quel point ? Je décide de fermer les yeux, et, pour ma tranquillité, ne surtout pas me poser de questions inutiles.

Je veux rester zen poursuivre le but que je me suis fixé.

Un rapport explosif

Quelques mois plus tard, le rapport d'entreprise est remis très officiellement à mes Dirigeants.

Cependant, malgré toutes les précautions prises par la Direction de l'IFG, les conclusions et les critiques seront mal perçues par mon PDG. Il sera trois semaines sans m'adresser la parole, après m'avoir lancé, irrité et grincheux : "ils me prennent pour un con" !

Pourtant, il se rend rapidement compte de la nécessité des changements suggérés, allant, souvent, dans le même sens que les conseils formulés par le Commissaire aux comptes, l'expert comptable, ou Claudine, conseillère en droit social et notre avocate. Il faut évoluer vite pour rattraper notre retard... et je serai associée à tous ces changements.

Les mois passent... Au printemps 1979, les cours étant terminés, je reçois mon diplôme "Management d'entreprise" promotion Albert Camus, ce qui va contribuer à m'assurer une évolution de carrière très honorable. Un déjeuner, offert par ma Direction, réunit une dernière fois tous les joyeux participants. Il est servi dans le luxueux bâtiment de fonctions de 500 m2, avec piscine, paradoxe peu banal au milieu d'une usine au matériel industriel vétuste et d'un autre âge.

Trois années se sont écoulées depuis mon inscription à l'IFG.. et les suggestions avancées et mises en pratique ne manquent pas de chambouler les mauvaises habitudes de chacun.

Rien n'est anodin, les critiques virulentes.

 

Une femme souriante : bizarre, la femme de ménage

Daniel

Mère de Daniel, Robert, Pascal et Janine, à droite, chez nous sur la terrasse

La vie familiale a repris son train-train également le week-end, mais, quelle liberté mon mari s'accorde lui aussi !

Il y a bien entendu les étangs dont il faut s'occuper, le champs de 3 hectares à tondre, le bistrot et ses copains, sa mère, sa soeur à rencontrer. Ils ont tous bon dos, mais en fait, il s'arrête souvent chez la femme de ménage, cette femme un peu trop ordinaire et trop discrète à mon sens qui ne m'adresse jamais la parole et que je ne vois jamais.

Mon époux, bon prince, se charge de la "communication". ... !

Submergée de travail et par la reprise de mes études, mon conjoint a déniché cette femme de ménage et me l'a imposée à l'occasion de la communion solennelle de notre fille. J'ai bien remarqué une certaine connivence entre eux, une façon de lui parler, de se comporter un peu inhabituelle, de rire un peu trop fort en sa présence, mais je ne me suis pas attardée à y réfléchir, car né et élevé à Rozay, il connaît tout le monde et le mari de cette femme, policier sur Paris, est soi-disant un de ses copains.

Bien des années après, je me suis posée des questions.

Pourquoi s'est-il entêté à reprendre ce fonds de commerce à Rozay, en jouant au chat de gouttière, ne rentrant plus à Massy qu'un soir sur deux ? Ce changement, comme souvent, annonçait-il une nouvelle liaison ? Là aussi, j'ai eu la réponse au moment de notre divorce. La femme de ménage a été sa maîtresse... et faire copain-copain avec le mari trompé, absent le jour et souvent la nuit, ne pouvait qu'endormir sa méfiance et la mienne. L'employer était une bonne occasion de la rencontrer facilement, elle était sur place, peut-être même dans le lit conjugal !

Curieusement, après le retour de mon mari sur Paris, une fois son commerce liquidé, je remarque, en effet, qu'elle lui téléphone pour des petits riens. Au moindre problème, il retourne à Rozay, parfois le soir, sans aucun signe d'impatience. Cela m'étonne un peu, car rien n'est neutre, rien n'est innocent chez lui. Ce qu'il fait, il l'a voulu et ce n'est sûrement pas pour m'épargner.

Et puis, un beau jour, sans crier gare, la femme de ménage cesse ses activités, s'en m'avertir, sans coup de téléphone explicatif. Mon mari ne veut pas que je lui téléphone : "elle est malade" me dira-t-il, alors que je m'impatiente. Il se charge toujours de transmettre les messages ! Après de longues semaines d'absence je désire trouver une remplaçante. Pas question, c'est elle ou rien ! Il ne me laisse guère le choix. Sans crier gare, ni plus d'explications sur son arrêt maladie, la femme reprend son travail pendant quelques mois, puis s'arrête de nouveau. Enfin, elle cesse définitivement son emploi sans plus de commentaires !

C'est, en réalité, la fin probable de leur liaison !

Si je n'avais pas choisi de m'aveugler, j'aurais déchiffré mon infortune bien plus tôt. J'aurais du être alertée par leurs coups de téléphone, ne pas accepter la "bulle" dans laquelle il m'isolait depuis des mois, des années, lui qui, avec moi, est souvent distant, distrait, facilement agacé, parfois hargneux, alors qu'avec d'autres il peut se montrer chaleureux et amical. L'ai-je si mal consolé au soir de ses échecs, qui d'ailleurs sont aussi les miens, pour qu'il gâche tout entre nous ?

Depuis, je me suis dit qu'il est plus facile de cavaler que d'être un adulte, plus aisé d'être un mâle que devenir un homme.

Mais de mon coté, j'allais m'organiser, rempiler à l'IFG, et prendre le large !

 

1978 : Fugue et nuit blanche

Les ennuis avec notre fille vont commencer.. , nous n'en verrons pas la fin !

Renvoyée de l'école de la Ville-du-bois, Valérie le sera également de celle de Bourg-la-Reine après une nuit cauchemardesque !! Elle est devenue jolie, mais aussi indépendante et indisciplinée. Elle n'en fait qu'à sa tête, ce qui a le don d'exaspérer son père, et moi de me mettre sous tension.

En réalité, elle est très libre, comme nous à son âge et, le plus souvent, ailleurs que là où elle dit être.. L'équitation et les randonnées lui donnent une très large autonomie dont elle use et abuse. Elle va aussi "chez sa mémé Juliette", sa grand-mère paternelle, ce qui lui fournit une multitude de prétextes. J'ai voulu l'inscrire à des leçons de tennis, mais sans succès, seul le cheval la passionne. Quant aux cours de piano, cela ne dure guère. L'achat d'une mobylette lui donne un grand rayon d'action et Rozay fourmille de copains et copines.

Ce jour là, de retour de mon travail vers 18 heures 30, je trouve mon époux inquiet. Et pour cause, notre fille n'est pas encore rentrée de ses cours. L'angoisse va s'infiltrer dans notre cerveau. Nous tentons de contacter son école sans succès, puis les employés du RER puisqu'elle est sensée prendre le train. Aucun retard, aucun accident, donc nul motif pour expliquer cette situation. Nous décidons d'orienter nos recherches vers le Commissariat de Police de Massy et signalons sa disparition. Là encore, aucun signalement n'est parvenu à leur connaissance.

Nous allons être sur des charbons ardents pendant des heures, tétanisés d'angoisse, la peur au ventre.

Minuit trente : nous recevons enfin un coup de fil qui nous glace. Pétrifiés, nous apprenons, par un policier au bout du fil, que trois jeunes filles, dont il n'a pas l'identité, ont été hospitalisées à l'hôpital Béclère à Clamart : une est morte, l'autre blessée, la troisième violée !! Il nous suggère de nous rendre sur place après nous avoir demandé quelques signes distinctifs (habits, cicatrices, sac...).

Le trajet, pourtant court, nous apparaît d'une longueur interminable malgré la fluidité de la circulation à cette heure tardive. Les questions se bousculent dans notre tête : et si elle était morte ? Pourquoi n'est-elle pas capable de fournir son identité ? Je sanglote d'inquiétude, son père s'énerve, conduit de plus en plus vite, brûlant les feux rouges qui nous paraissent ne jamais vouloir revenir au vert.

Arrivés à l'hôpital, nous sommes orientés vers le service pédiatrie où elle a été admise car elle est mineure. Longue attente dans le couloir désert. J'ai peur, je tremble, je sanglote d'angoisse. Le médecin arrive enfin. Il nous annonce qu'elle a été victime d'une agression et violée !! Nous restons sans voix, les bras ballants, atterrés. Mais elle est vivante. J'ai eu si peur !

Nous remplissons les formalités d'usage pour son admission, nous sommes autorisés à la voir quelques brefs instants. Elle porte des griffures au visage et dans le cou, ses vêtements sont déchirés. Elle doit subir de nouveaux examens. Nous apprenons qu'elle s'est jetée sous les roues d'une voiture vers onze heures du soir à Antony, le conducteur a pu stopper en catastrophe, puis il a appelé la police. Nous rentrons chez nous hagards, fatigués, secoués.

Il est trois heures et demie du matin....

 

Enquête policière : le salon du cheval

premier galop en 1968 au Club de l'Eperon à Courpalay

Le lendemain, l'école nous précise qu'elle ne s'est pas rendue à ses cours ce jour là. Nous sommes stupéfaits de ne pas avoir été prévenus. Une enquête de police est diligentée auprès de ses camarades de classe qui affirment l'avoir vue discuter, à plusieurs reprises les jours précédents, avec un homme d'une trentaine d'années possédant une camionnette. Il se rend régulièrement dans le café où elles ont l'habitude de prendre une boisson le midi ou après les cours.

L'une d'elle l'aurait vue monter dans son véhicule.

L'homme est recherché par la brigade des moeurs, repéré rapidement et arrêté. Il nie toute violence à l'encontre de notre fille. Il reconnaît avoir accepté de l'amener à la Porte de Versailles au salon du cheval, où il travaille, pour y passer la journée avec lui.

Toujours hospitalisée, la version de notre fille diffère complètement de celle de cet homme, interrogé sans relâche par les policiers. Les examens gynécologiques confirment qu'elle n'a pas été violée. Cependant, il faut expliquer les griffures et les vêtements déchirés et ce qu'elle a bien pu faire de sa journée, mais aussi, comment elle s'est retrouvée seule en pleine nuit à Antony, à une heure aussi tardive.

D'après les policiers : "rien, dans la version de votre fille, tient la route..".

Au fil des interrogatoires, la vérité, semble, peu à peu, faire jour. L'homme précise avoir travaillé tard au salon du cheval. Puis, il a voulu la raccompagner chez elle vers 22 heures, mais elle a refusé de lui donner son adresse. Aussi, il l'a déposée à Antony pressé d'aller se coucher, étant marié et père d'un bébé. D'après les policiers, elle a alors paniqué à l'idée d'avoir à donner des explications à ses parents. Stressée, angoissée et en pleurs, elle pique une crise de nerfs, se griffe le visage, déchire son corsage pour simuler une agression. Puis, elle se jette devant le premier véhicule qui passe pour l'obliger à s'arrêter.

Enfin, les policiers de la brigade des moeurs tentent, avec nous, d'éclaircir la raison de cette fugue ?

Valérie affirme que nous lui avons refusé d'aller au Salon du cheval ! Or, elle n'en a jamais fait allusion.

En effet, si cela avait été le cas, pourquoi aurions-nous refusé, alors que depuis son jeune âge nous la poussons dans la pratique de ce sport ? Moi-même, je suis une "acharnée" !

Elle leur parle, alors, de notre refus de la laisser partir camper sur la Côte d'Azur, avec son amie Sophie et son cousin Sydney. Son père explique aux policiers qu'ayant 15/16 ans à l'époque, ce n'est pas l'endroit idéal pour passer seule des vacances, même accompagnée de son cousin âgé de 18 ans. Et c'est vrai, nous ne voulions pas qu'elle campe.. estimant ce projet trop dangereux.

Nous sommes ensuite interrogés sur notre profession, notre mode de vie, les rapports que nous entretenons avec notre fille. Ils essayent en vain de la raisonner. Elle reste butée, estimant qu'elle n'a pas assez de liberté. Quant à eux, ils nous la décrivent "comme étant une jeune fille très difficile, sachant mentir les yeux dans les yeux, sans s'émouvoir malgré son jeune âge".

Les policiers nous affirment : "Vous allez avoir du fil à retordre avec elle, car elle est coriace. Nous avons eu beaucoup de difficultés, malgré ses contradictions, à lui faire dire la vérité".

Quelques jours après, les faits étant définitivement éclaircis, l'homme est relâché. Ils avaient raison, nous n'étions pas au bout de nos tourments. Cette histoire sera "un conte de fée" à coté de ce qui nous attendait !!

 

Pâques 1978 : les Cours Charles Péguy

Valérie est exclue de l'école de Bourg-la-Reine, après l'épisode du Salon du Cheval, car l'affaire a fait grand bruit auprès des élèves et des professeurs. Aussi, la Directrice me suggère de la faire suivre par un psychologue. D'après elle, "Elle est capable de toutes les expériences, même les plus dangereuses". Pense-t-elle à la drogue ? Elle insiste sur le coté perturbateur, excessif, indiscipliné, et attire mon attention sur l'imagination trop fertile de notre fille.

N'a-t-elle pas été, déjà, renvoyée de l'école de la Ville-du-Bois pour des motifs similaires ? Mais les psys, à l'époque, ne sont pas à la mode comme 30 ans plus tard et son père, qui a eu une enfance pour le moins turbulente, reste sceptique sur le bien fondé de cette recommandation.

Notre médecin généraliste connaît bien notre fille puisqu'il encadre, aussi, le club hippique de Courpalay où elle fait du cheval et de la randonnée depuis presque dix ans. Mis au courant des problèmes rencontrés, il ne voit pas l'utilité de la faire suivre par un psy, mais préconise surtout la pratique d'un sport et une vie de plein air. C'est une adolescente gentille, mais je sais toutefois qu'elle ment souvent, sans nécessité. Je découvre aussi qu'elle affabule à l'occasion.

Retrouver une école en pleine vacances de Pâques, ne sera guère aisé ! Grâce à son carnet scolaire correct sauf en maths, elle est admise sans difficulté au Cours Péguy à Antony, refuge de tous les cancres de bonnes familles des alentours (le fils de mes dirigeants est en classe de terminale et échouera à son bac). D'ailleurs, elle se plaira énormément dans cette grande bâtisse d'aspect un peu vieillot, d'une autre époque, avec des professeurs beaucoup plus décontractés que les bonnes soeurs..

Les frais de scolarité sont assez élevés, mais nous n'avions guère d'autre choix à notre portée.

 

Eté 1978

L'année scolaire terminée, Valérie va sur ses 17 ans. Elle aurait pu, comme les années précédentes, passer l'été chez les parents de Pascale et Marie Jo Paoli, dans le midi. Mais les trois filles sont devenues ingérables, indisciplinées et arrogantes. Elles n'en font qu'à leur tête et leurs parents ne souhaitent plus recevoir Valérie.

De plus, la fugue qui a mené Valérie à l'hôpital a laissé des traces et nous sommes inquiets face à son état d'esprit quelque peu perturbateur. Donc, pas de vacances dans le midi. Il n'est pas question, non plus, qu'elle parte seule ou même avec des copines sur la Côte d'Azur. La confiance, ne règne guère.. loin de là !

En juillet, notre fille va travailler trois semaines dans mon entreprise au même titre que nombre d'étudiants recrutés pour assurer la saison des fruits tels que ses cousins Sydney, Gilles, ses copains de Rozay, Thierry, Laurent, Dominique, Jean François et bien d'autres. L'ambiance est joyeuse car c'est le rendez-vous de toute la jeunesse du coin. Le travail s'avère ingrat --trier les cerises pour les filles, décharger les camions de fruits pour les garçons-- mais tous ces jeunes découvrent l'horizon peu enviable de la condition ouvrière.

Sa paie est virée sur son compte d'épargne, puisqu'elle économise pour s'acheter un cheval.

Le mois d'août se passe à Rozay étant nous-mêmes en congés. Valérie participe à des randonnées organisées par le Centre Hippique de Courpalay, ce qui la mène à bivouaquer à travers les forêts environnantes au delà des limites du département, à pique-niquer autour d'un feu de bois, à dormir dans les granges.. Sans oublier les joies de la baignade à la piscine en plein-air de Courpalay avec tous ses amis habituels. Une vie saine loin des problèmes rencontrés dernièrement.

Nous voulons tourner la page, face à ce que nous pensons être une bêtise d'adolescente...

***

Quant à moi, je participe toujours à des petites chevauchées jusqu'au jour où mon cheval m'a vidée. Celui de devant ayant botté, le mien s'est cabré brutalement. Je me retrouve le nez dans le fossé. Heureusement, rien de cassé, mais le cheval part au grand galop à travers les champs au risque de provoquer un accident avec une voiture s'il traverse une route ! Deux bons cavaliers arrivent à le récupérer, non sans difficulté. L'un deux, passablement énervé, me houspille vertement pour n'avoir pas été capable de tenir fermement ma monture..

Facile à dire, mais je ne sors pas de l'école de Saumur ! Je suis rentrée à pied, la honte !!

Ce même cavalier, la semaine suivante, fait office de moniteur pour la reprise en manège : trot, galop, au pas, diagonale à droite, diagonale à gauche... Il ne cesse de me hurler dessus avec ce ton agressif qui s'avère une attitude assez courante chez beaucoup d'entre eux. Je ne le supporte pas. Aussi, je quitte définitivement le club. D'ailleurs ma fille l'a abandonné et je n'ai plus guère de temps à y consacrer. J'aime pourtant ces quelques heures de liberté, passées en compagnie des chevaux et surtout ces petites randonnées en forêt où on peut croiser, au détour d'une allée, des biches attentives dans la luminosité d'un matin d'été.

Quelle n'est pas ma surprise, quelques années plus tard, après notre séparation, --alimenté par je ne sais quels ragots fielleux--, mon mari m'accuse d'avoir eu une aventure avec cet homme que je connais à peine ! Comme je tombe des nues, mon époux aboie son nom "Blanchet" ! Mais, je ne vois toujours pas de qui mon époux veut parler. Car ce nom est celui du vétérinaire de Rozay, un homonyme. Veut-il me culpabiliser en reportant sur moi les motifs de notre divorce ? C'est un comble..

Dans sa colère, il va m'apporter de nouvelles précisions. Je revois, en esprit, ce moniteur du Club hippique. Mais d'où vient cette petite dénonciation calomnieuse ? Simone le connaît bien, puisqu'elle a pris des cours dans le même club que moi et à la même période. De surcroît, cet homme, dont j'ignore jusqu'à présent même le nom, je l'ai croisé, comme client, à plusieurs reprises dans leur magasin de confection en ville. A-t-il demandé de mes nouvelles, sachant fort bien que je n'ai pas supporté sa façon d'aboyer sur moi ? Est-il ennuyé, alors que je ne remets plus les pieds au club ? Cela a-t-il suffit à alimenter les racontars, les ragots ?

J'allais me rendre à l'évidence : dans un divorce, on perd aussi ses amis, qui, d'un coup, ne sont plus les miens !

Sont-ils devenus mes ennemis ?

 

1979 : bon anniversaire ma fille, 18 ans

Valérie ne nous accompagne plus le week-end en Seine-et-Marne, ce qui suppose de la laisser seule avec ses copains-copines à Massy. Nous voulons lui faire confiance et j'essaie de me raisonner, car voilà belle lurette que moi-même et son père, lorsque nous étions jeunes, avions acquis une certaine liberté. De plus, elle nous menace de quitter le domicile familial dès sa majorité et le ton monte rapidement, face à ce qui semble être du chantage à tout propos.

Le résultat ne se fait pas attendre longtemps. Malgré les facilités offertes avec l'emploi de la pilule contraceptive, elle se retrouve enceinte et subit une IGV le 18 décembre 1979. Elle vient de fêter ses 18 ans la semaine précédente et "étrenne" ainsi sa majorité.

Bienvenue dans la cour des grandes !

Pour cet anniversaire, nous lui avions offert des cours d'auto école. Elle passe l'examen : reçue du premier coup. Enfin une bonne nouvelle.

Pourtant, la semaine suivante, au volant de la voiture du père d'un de ses copains, elle renverse une femme sur un trottoir. Pour aggraver son cas, elle s'éclipse sans attendre l'arrivée de la police.. Cette femme, greffière au Tribunal d'Antony, porte plainte, bien évidemment.

Pour assurer sa défense, je prends rendez-vous avec un avocat, ami de Claudine. Notre fille arrive, arrogante, accoutrée d'une façon des plus fantaisistes, style gavroche, une casquette vissée sur la tête, un petit foulard rouge noué autour du cou ! Surprise de la voir habillée ainsi, je tombe des nues. Je lui demande de retirer sa casquette, ce qu'elle refuse obstinément. L'avocat lui conseille de s'habiller de façon plus classique pour se présenter devant le Tribunal, mais en définitive, devant sa mauvaise volonté, il préférera se passer d'elle..

Bien défendue, il n'y aura aucune peine requise, aucune amende.

J'aurais mieux fait de régler les honoraires de l'avocat avec ses propres économies, pour ce qu'elle va en faire quelques mois plus tard... Nous n'avions pas fini d'en voir de toutes les couleurs. Ce sera le début de démêlés judiciaires qui vont durer de longues années, mais aussi nous pourrir la vie avec de lourdes répercussions sur notre vie familiale.

 

Brigade des mineurs : les ennuis continuent...

Un soir, en rentrant du travail, mon mari découvre, caché dans la salle de bain, un adolescent de seize ans que nous ne connaissons pas.

Notre fille explique que ce camarade de classe était hospitalisé pour une intervention chirurgicale et qu'elle l'a aidé à "s'évader" ! Il a peur et l'a suppliée d'organiser cette cavale. Il ne veut pas rentrer chez lui.. Elle lui a procuré quelques vêtements et n'a rien trouvé de mieux que de l'amener chez nous. Les bras nous en tombent ! Mais où a-t-elle donc la tête ?

Vu l'état de santé du gamin, --car nous supposons une bonne raison à son hospitalisation-- et compte tenu de son jeune âge, il n'est pas question, pour nous, de le mettre à la porte. Nous arrivons à lui faire préciser, avec difficulté, le numéro de téléphone de ses parents. Mon époux découvre, bien évidemment au bout du fil, des parents complètement affolés. Il leur demande de venir chercher leur fils qui tremble à l'idée de la correction qu'il va recevoir !

Le père arrive excité au possible ! Il nous invective sans retenue comme si nous, les parents, étions les organisateurs de cette fugue. Mon mari n'a pas l'intention de se laisser intimider par cet homme ni de se faire insulter. Il lui demande de changer de vocabulaire mais le ton monte. L'autre s'énerve de plus en plus, fait mine de vouloir frapper. Sa fureur est au paroxysme et cette altercation peut à tout moment tourner en pugilat au milieu du salon. Je connais le peu de patience et la violence de mon mari, mais, pour une fois, j'admire son sang froid. Il reste calme.

Le père nous quitte enfin emmenant son rejeton. Il nous précise qu'il va porter plainte pour détournement de mineur, puisque notre fille est majeure et le sien mineur.

Ce qu'il ne manque pas de faire. Les jours suivants, nous sommes confrontés à une enquête de la brigade des mineurs. Le père, en définitive, retirera sa plainte au bout de quelques semaines, je suppose sur les conseils et après vérification des policiers du commissariat de Massy. J'en connaissais certains pour les voir de temps en temps dans notre entreprise à la recherche de renseignements sur des membres du personnel, ce qui facilite les rapports. Nous commençons personnellement à être connus !

 

L'année du bac

L'année scolaire est décevante. Valérie ne travaille pas sérieusement et n'en fait qu'à sa tête, préférant retrouver ses copains plutôt que de réviser ses cours. Cependant, la "fumette" commence à envahir les écoles et je pense qu'elle ne s'en priva pas. Bien évidemment, dans de telles conditions, elle échoue à son bac, ce qui lui interdit l'entrée dans plusieurs écoles réputées où j'aurais aimé qu'elle poursuive ses études. Telle l'Ecole de la Chambre de Commerce où moi-même j'ai été étudiante ou, l'IFG, à la section "jeunes cadres" que je connais bien.

Je suis loin des rêves que j'avais imaginés pour elle : HEC !

Les années passent vite, elle a déjà 19 ans. Je me pose la question : faut-il la faire redoubler, avec un éventuel échec à la clé, ou l'orienter vers une école moins prestigieuse ? D'un naturel un peu dolent, portée vers les chimères et la rêverie, elle ne veut ni faire d'efforts sérieux ni poursuivre d'études supérieures en fac. Quelle orientation lui faire suivre ? Elle n'a aucune idée, et son projet d'avenir le plus lointain reste ce qu'elle fera le week-end suivant !

En juillet, elle travaille une dizaine de jours dans ma société pour s'offrir des vacances en août. Elle part camper sur la Côte d'Azur avec sa copine Christine et malgré le peu d'échos que j'en aurai, je crois qu'elles y feront pas mal de bêtises.

 

Septembre 1980 : L'Ecole des Cadres

Notre fille a réussi, par contre, son concours d'entrée à l'ISEA, section publicité. Je suis contente de ce succès malgré le coût élevé des frais de scolarité et ce d'autant que nous remboursons toujours les dettes issues de la faillite des entrepôts rozéens.

Mais, Valérie va se plaindre très vite de l'éloignement de cette école. Pourtant nous habitons face à la station RER Massy-Palaiseau et il ne faut qu'une petite heure pour se rendre au métro "Sablons" à Neuilly. Pour moi, cela ne représente pas de difficulté majeure, d'autant qu'à la maison elle n'a aucune contrainte ménagère. C'est, bien sûr, un changement par rapport aux Cours d'Antony qui se situent à trois stations de métro de notre domicile. Puis, elle dénigre l'ambiance dans les amphis. Bref, elle ne fait aucun effort d'intégration, rouspète à tout propos, souhaite qu'on lui achète une voiture et, au bout de quelques mois commence, à notre insu, à sécher les cours.

Elle est renvoyée au début du second trimestre !! Que va-t-on faire d'elle ? Elle veut travailler. Mais pour faire quoi ? J'espère trouver une formation par l'intermédiaire de ma société, mais faut-il encore que ma fille veuille bien s'y intéresser et s'y tenir ! Et ça, c'est une autre histoire.

.

1980 : IGI, contrôle de gestion de la production, je rempile,

IFG ; le directeur de l'iGI, sa secrétaire,

A contrario, dans mon entreprise, la formation professionnelle est à l'ordre du jour..

Basé sur une masse salariale importante, le budget disponible est significatif mais, comme toujours, il y a peu de candidats désirant bénéficier de formation. Pourtant, mes dirigeants ont pris goût à cette remise en cause des compétences et en comprennent la nécessité : on ne peut pas passer une vie entière sans améliorer ses acquis dans un monde en pleine mutation.

La mondialisation pointe le bout de son nez !

La femme de mon PDG s'inscrit à l'ICG pour faire la même expérience que moi, et ils obligent le directeur commercial à suivre, pendant deux ans, l'INM, c'est-à-dire l'Institut National de Marketing. Mais l'un et l'autre choisissent une autre société pour l'audit d'entreprise de fin de deuxième année. Moins stressant pour eux.

C'est pourquoi la tentation sera forte pour mes dirigeants de compléter l'analyse des services administratifs, effectuée les années précédentes, par un audit des services de production. C'est totalement gratuit et, cette démarche apporte un peu d'idées neuves dans l'entreprise qui en a bien besoin pour progresser.

Aussi, me voilà désignée pour m'inscrire à l'IGI, "Institut de gestion industrielle", branche nouvellement créée au sein de l'IFG.

Un monde nouveau pour moi.

C'est repartir pour deux ans de formation et l'audit de fin d'étude se fera dans ma société. Les cours, sont axés sur le contrôle de gestion de la production et doivent se dérouler quai de Grenelle à Paris complétés par quelques séminaires à Fillerval dans l'Oise, donc peu de contraintes en perspective, à priori. Je vais galérer au milieu d'une dizaine de responsables de production, de responsables qualité, ..ou ayant une fonction en rapport direct avec la fabrication. Ils travaillent dans des secteurs d'activité bien différents et leur niveau d'études, comme pour l'ICG, ce sont les grandes écoles : X, Arts et métiers, Supélec.... Je suis la seule femme du groupe, et jusqu'à présent mes soucis professionnels sont loin des problèmes liés au fonctionnement d'une usine.

Cela les fait sourire, voire rigoler. Tant mieux !

****

L'informatique a simplifié de façon notoire bien des tâches répétitives. Aussi, au fil des années, de nouveaux recrutements, plus qualifiés, me permettent une plus large disponibilité.

A la demande des participants, l'organisation des cours initialement prévue à l'inscription est modifiée dès la fin du premier mois.. Ils ne veulent pas de cours magistraux dispensés en amphi quai de Grenelle à Paris. A contrario, ils souhaitent des cours organisés dans l'entreprise d'un membre du groupe, lorsque ce dernier estime sa société performante sur le thème étudié.

On réunit ainsi théorie et réalité sur le terrain.

Les profs et intervenants ont accepté cette proposition avec enthousiasme, et la formule est mise en pratique sur le champ, ce qui provoque des déplacements en province de deux ou trois jours par mois, contrainte que je n'ai pas prévue initialement, mais je ne peux plus reculer.

Pour arriver à tenir ce nouveau pari, il me faut forcer mon tempérament, cacher mes faiblesses, ne jamais capituler, faire preuve d'une volonté terrible et déguiser mes manques en calculs plus ou moins innocents.

Je dois donc m'absenter du logis familial.

****

Ce nouveau groupe, beaucoup plus décontracté que ceux connus précédemment, doit assurer l'audit des services production de ma société au cours de la 2ème année de formation. Pour cela, il leur faut analyser le fonctionnement des ateliers, des matériels, mais aussi les services annexes, tels que l'ordonnancement, les approvisionnements, la gestion des stocks, les nomenclatures, les gammes de fabrications, le suivi des prix de revient, le contrôle qualité, la recherche et le développement, la rentabilité des investissements, le service entretien, pour terminer sur la traçabilité et la certification ISO 2002, nouvelles normes imposées désormais par les gros groupes alimentaires, et ma société en est à des années lumières !

Rapidement, tous sont atterrés par l'archaïsme de l'entreprise et les habitudes d'une autre époque. Une révolution s'annonce avec ses bouleversements, ce qui va déboucher bien évidemment sur des investissements mais aussi, comme toujours, sur des licenciements puis sur des recrutements plus qualifiés.

 

On n'est plus dans la routine !!!

Tous ces déplacements en province, sont effectués dans la bonne humeur et ces deux années me permettent de visiter quelques grandes entreprises : Bull pour l'informatique à Angers ; Les Forges de Bologne et l'armement en Lorraine ; Fleury Michon, la charcuterie, en Vendée ; SKF les boulons ; Sauriou l'équipement de sous-marins et de fusées, et bien d'autres. Mais aussi, la ligne de fabrication des chars Leclerc destinés aux Emirats Arabes sur le camp militaire de Satory près de Versailles. Je découvre un nouveau monde, moi qui ne connais de la production, que les ateliers et les matériels vétustes de mon entreprise.

Certains de mes camarades, travaillant tous dans de grands groupes, s'étonnent :

"on n'a pas fait Mai 68, pour imaginer que ce genre d'entreprise existe encore" !

Et j'aurai droit, à "encore une chance que vous ne fabriquez pas des fusées, vous auriez rasé Paris " !

Mais nous avions, aussi, des fous rires d'écoliers.

Mes carences et mes raisonnements sont loin de leurs solides compétences. Et, je reviens épuisée, à bout de force, de ces visites d'usines au pas de charge, avec des camarades bons vivants habitués à un rythme soutenu qui m'est étranger. On ne voit pas les journées défiler et les soirées passées ensemble se terminent par un dîner, où des histoires drôles et des chansons paillardes de biffins en bordée, me font hurler de rire ou devenir rouge pivoine.

Je m'endors ensuite assommée de fatigue.

Mon époux ne s'oppose pas à mes absences, il semble s'en moquer comme d'un caprice. Pourtant, un beau jour, alors que le groupe passe une journée entière dans les ateliers de mon entreprise, j'ai droit à cette remarque sur un ton peu aimable :

"avec eux tu ris".

Et pour cause, j'ai appris à me méfier de lui et voilà belle lurette qu'il ne me fait plus ni rire ni sourire. Il n'y a plus de retour en arrière possible. Ce n'est plus qu'une question de temps et d'opportunité pour que je reprenne ma totale liberté.

 

Printemps 1981 : IGI, 2ème année

visite chez Fleury Michon

La deuxième année de l'IGI se termine avec l'analyse d'entreprise.

Mes camarades sont sidérés par l'inorganisation qui règne au sein des services production, sous prétexte d'activités saisonnières !! Le dossier reste à boucler et à remettre à ma Direction. Il est nettement plus virulent que le précédent axé, à l'époque, sur les services administratifs !

Car l'extrême saisonnalité n'explique pas tout, loin de là. Les participants à cet audit reprochent du laisser-aller, de l'incompétence, du manque de rigueur, et aucune volonté réelle de remédier à de tels dysfonctionnements. Tous sont effarés par la vétusté des matériels et des locaux. Ils sont, en outre, ébahis, devant le manque de compétence du personnel de production ou de maintenance. C'est de la gestion au jour le jour, sans planification systématique et, surtout, sans procédures écrites.

Donc, bien loin de la traçabilité et de la certification ISO 2000.

Or, la certification, comme la traçabilité, est indispensable pour travailler avec les industries laitières, les fabricants de glaces et de yaourts qui, désormais, exigent des visites d'usine. Les produits doivent être identifiables de A à Z, c'est-à-dire depuis l'achat des matières premières jusqu'à la livraison des produits finis. Les procédures de fabrication doivent être clairement définies alors que, dans mon entreprise, la transmission orale prime sur l'écrit.

Ils sont complètement ahuris d'apprendre que, pour obtenir une recette de fabrication à peu près fiable, il faut aller la chercher au service comptabilité !! Seul endroit où elle semble servir à quelque chose : établir un prix de revient.

*****

En fait, après l'expropriation de l'usine de Montrouge vers Massy, la modernisation n'a pas suivie. Se réinstaller en région parisienne a épuisé toutes les ressources financières de l'entreprise. A contrario, Andros-Bonne Maman, en province, prospère et se développe avec l'aide de subventions substantielles et d'exonérations des taxes locales. Or, sur Massy, ses dernières sont très.. très lourdes.

Rapidement, la société n'a plus été compétitive. Il s'en suivra l'arrêt définitif des lignes de production du secteur confiturerie.

Or, mes dirigeants ne croient guère à l'évolution fulgurante des "fruits sur-sucre" c'est-à-dire les fruits pour les yaourts. Pourtant, l'avenir leur donnera tort et lorsqu'ils en prendront enfin conscience, grâce à l'analyse d'entreprise, ce sera déjà trop tard.

Les investissements n'ont pas suivi. La concurrence implantée.

Quant au secteur marrons glacés, celui-ci stagne. Nos clients commerçants : boulangeries, pâtisseries, épiceries fines, confiseries, ferment les uns après les autres au profit de la grande distribution. Nos produits "haut de gamme" se consomment frais et ne sont pas adaptés à ce nouveau marché occupé essentiellement par le marron italien qui utilise des conservateurs interdits par la législation française ! Nos marrons ne se conservent pas au delà d'une quinzaine de jours, tandis que la grande distribution exige une mise en place des produits, dans les rayons des magasins, deux à trois mois avant les fêtes de Noël.

Ainsi, notre entreprise ne sait pas fabriquer de tels marrons glacés adaptés à ce marché "grande distribution" et le service Recherche et Développement est quasi inexistant ou à l'état embryonnaire. Ces années là, plusieurs autres fabricants français mettront la clé sous la porte, dont un des plus importants : la société Breton. Il était peut-être impératif d'harmoniser les législations à l'aube de l'Europe en interdisant en Italie les conservateurs proscrits en France..

Reste, un secteur très rentable : les purées de fruits pour le secteur de la glace : Miko, France Glace, Danone, Motta.. Eté 1981 : je nage dans l'informatique : dur, dur..

L'installation et le démarrage de l' IBM AS400 me donne beaucoup de travail. Je collabore avec des ingénieurs informaticiens d'entreprises extérieures afin de répertorier les besoins de mon entreprise. Ensuite, il faut concevoir et tester les programmes, former le personnel, assurer la mise en route, contrôler la fiabilité des résultats obtenus. Une tâche titanesque...

De ce fait, les démarrages de nouvelles applications, ou logiciels, vont se succéder sans discontinuer pendant plusieurs années, parfois simultanément. J'ai pu recruter une adjointe déjà formée sur ce type de matériel, ce qui va m'aider considérablement, mais je suis éreintée.

Les réunions de travail s'organisent, avec une équipe en grande partie masculine. Mon mari est-il envieux de se sentir exclu d'un monde très spécifique ? Jaloux ? Toujours est-il qu'il est irritable, hargneux pour des riens, encore plus que d'ordinaire..

Toujours chez lui, ce complexe de supériorité qui cache, en réalité, un immense complexe d'infériorité, voire de frustration... comportement qu'il a déjà développé à plusieurs reprises lors de soirées entre amis lorsque parmi les invités étaient présents quelques personnes d'un niveau culturel ou professionnel plus élevé que le sien, ce qui déclenche son agressivité voire sa dangerosité.

Mais que faire ? A part lui dire de voir un psy .. ?

 

IGI : remise des diplômes

 

Nous avons clôturé et remis notre dossier d'analyse d'entreprise à mes dirigeants. Nos diplômes nous sont remis très officiellement à Fillerval, au cours d'un déjeuner, dans une ambiance amicale en présence de mon PDG et du directeur de l'IGI.

C'est fini, ... reste à appliquer ce que le rapport suggère !

C'est un autre challenge, une autre histoire ! le plus difficile ...

 

Juin 1981 : le méchoui

Méchoui : Une ambiance chaleureuse de fin d'études..

Avant de nous séparer définitivement, nous voulions organiser un repas avec mes dirigeants, car cette analyse d'entreprise ne s'était pas déroulée sans quelques remous ! Or, ceci s'avère impossible, mon PDG s'étant fracturé les côtes en tombant..de sa "mobylette", un comble !

Aussi, libérée de certaines contraintes vis-à-vis de ma direction, je suggère un pique-nique, ou un méchoui près de nos étangs au bord de la rivière, à l'ombre d'un petit bois. Bien évidemment, chacun participe aux frais. Cela nous permet d'y associer les épouses des participants ainsi que mon mari, puisqu'il les connaît tous pour les avoir côtoyés à de nombreuses reprises dans notre entreprise, ainsi nous serons une vingtaine. Egalement présents le directeur de l'IGI et sa secrétaire, des gens forts sympathiques.

J'ai d'ailleurs été agréablement surprise qu'il accepte sans rechigner, lui qui ne supporte que ses copains..

Des méchouis, nous en organisons chaque été, en famille ou avec les amis. C'est toujours un moment agréable, sans trop de contraintes. Donc, nous sommes "rodés".

Par chance, c'est une belle journée d'été, ensoleillée, le ciel est bleu sans aucun nuage. L'ambiance est joyeuse et tous sont heureux de se retrouver une dernière fois avant de retourner, chacun, dans sa province respective, vers ses obligations professionnelles et familiales.

Plusieurs couples sont arrivés tôt le matin afin d'activer le feu.

Après les derniers achats, il faut surveiller la cuisson des deux moutons achetés la veille.

Le soleil ruisselle chaudement et ses rayons jouent à travers les feuillages du petit bois où nous avons installé les tables à tréteaux avec nappes blanches, bouteilles, verres, plats de tomates en salade et charcuterie, fromage et fruits. Les boissons sont au frais dans l'eau claire et froide d'une source.

Dès la cuisson terminée, chacun remplira son assiette de côtelettes d'agneau savoureuses et de merguez grillées.

Mon mari avait l'air décontracté et à l'aise, ce qui me rassurait. En effet, j'étais toujours anxieuse face aux réactions parfois inattendues et brutales de cet homme fantasque, lunatique, surtout lorsqu'il est en compagnie de gens qu'il connaît peu. Ses brusques changements d'humeur, ses gestes violents et incontrôlés, peuvent toujours déboucher sur des situations désagréables.

Toute la journée j'ai fait attention de ne surtout pas le contrarier, ce qui représente, pour moi, un stress permanent.

J'ai beau être de bonne humeur, ça plombe pourtant l'ambiance..

Et c'est ce qui va arriver ...bien involontairement de ma part. Comme quoi, je ne me méfie jamais assez.

 

Crise de jalousie ?

En milieu d'après-midi, nous manquons de boissons. Il est vrai qu'il fait très chaud et l'ambiance est à l'euphorie, ce qui donne soif !

Il faudrait aller jusqu'à notre domicile pour en chercher.

Mon mari refuse d'un "non" catégorique et brutal, tourne le dos et me précise "démerde-toi".

Comme quoi, sous ses apparences calmes, son humeur est incertaine et à géométrie variable ! Je n'insiste pas soucieuse de préserver le coté joyeux de cette fin de journée.

Je décide donc de prendre ma voiture pour me charger de cette corvée. Un des participants se propose de m'accompagner pour charrier les bouteilles..

Il ne m'est pas venu à l'esprit, une seconde, de refuser cette aide, habituée de collaborer ensemble depuis deux ans. Nous passons des journées entières à visiter des usines aux quatre coins de la France, à partager les mêmes repas, à dormir dans les mêmes hôtels au gré de nos déplacements. Rien, entre nous, de familier ne peut justifier un refus de ma part. Je n'imagine pas mon mari jaloux, lui qui affiche toujours la plus grande indifférence et me laisse souvent seule, à la maison, en présence de ses meilleurs copains dont il devrait, à contrario, se méfier bien plus !

Le temps de faire 2/3 kilomètres aller-retour, de décharger la voiture, et mon mari se dirige vers moi en m'adressant un violent et agressif "tu me prends pour un con !". Je tombe de mon nuage, je suis sidérée, car ses yeux brillent d'un reflet mauvais, lui qui ne se prive pas de me faire cocue à la première occasion et de s'accorder du bon temps avec d'autres femmes ! Je me réfugie auprès des autres couples pour me plonger dans une conversation générale et je veux l'ignorer.

J'en ai assez de son caractère violent qui ne pense qu'à m'humilier pour se venger, me contrôler et me tétaniser. Celui qui m'a aidée, a remarqué le regard courroucé de mon époux. Il va nous quitter en prétextant une obligation alors que nous devons participer à une réunion prévue avec mes dirigeants, en début de soirée, dans un petit restaurant sympathique du village où nous avons convenu de nous retrouver. En effet, mon PDG et sa femme souhaitent nous offrir le champagne alors qu'une dernière discussion amicale s'engagera sur les conclusions parfois difficiles de notre rapport de fin d'études.

Tous nous ont quittés en fin de soirée, ravis de cette journée pleine de soleil et de rires.

Mais moi, je suis stressée, nouée.. Je ne supporte plus d'avoir peur de lui en permanence pour un oui ou pour un non.

J'espère, en revenant à la maison, que ce petit incident, somme tout insignifiant, est oublié. Mais les phrases volent, le ton monte très vite. Il me crie dessus, m'agonise de reproches.. Si ce n'est pas de la jalousie, alors c'est quoi ?

Celle d'un macho d'une autre époque, du temps de nos arrières-grands mères, pourquoi pas du Moyen-Age ?

Mon mari a réussi à me gâcher cette belle et sympathique réunion..faisant feu à volonté.

Ses propos désobligeants, cyniques, moqueurs, me blessent car il prend plaisir à distiller les blessures qui marquent. Je ne comprends pas cette maltraitance sournoise qui dure depuis des années. Je ne veux pas me laisser couler, je ne veux pas tomber dans l'engrenage de la peur, celle du quotidien qui tétanise.

N'a-t-il pas encore compris qu'il ne me tiendra pas en laisse ?

La soirée est lugubre, nous ne nous parlons pas. Que pourrions encore nous dire ?

Chacun se repliera dans un coin du lit pour passer la nuit..

 

1981 : François

Pendant ce temps là, notre fille conteste l'autorité sous toutes ces formes, tout est bon à jeter aux orties.

Se définissant volontiers anarchiste, nous traitant de sales bourgeois rétrogrades, rétive à l'autorité, crachant dans la soupe et le système qui la nourrie, elle va trafiquer à droite, à gauche, se définissant rebelle, blessée par la vie familiale trop douce de "fille à papa" tout en allant tirer des joints dans les squats de Montparnasse, de Barbès, joints qu'elle allait payer cash avec l'argent dérobé dans le porte monnaie familial ou grâce à de petits vols crapuleux. Avant de rentrer dormir dare dare dans sa chambre lumineuse et douillette dès que les choses tournent mal !!

Dans les années qui suivirent, elle allait faire de sa vie , comme de la nôtre, un enfer !

****

Valérie veut tout d'abord travailler, abandonner ses études sans envisager une autre orientation. Mais que peut-elle faire ?

Impossible de la raisonner. C'est un mur. Elle me déroute.

En attendant la nouvelle rentrée scolaire, j'ai pu lui trouver divers petits travaux dans les bureaux de ma société, puis elle obtient un emploi fixe de standardiste, quelques mois à la "Méditerraneen Schipping Compagny" à Paris dans le 8ème arrondissement. Elle est renvoyée de cette société après ses trois mois d'essai. Les raisons resteront obscures..

En ce début d'été, elle fait la connaissance d'un certain François. D'après ce qu'elle nous en dit, le père aurait une bonne situation. Il a mis à la disposition de son fils un studio dans le 13ème arrondissement et celui-ci l'héberge. Elle ne rentre plus à la maison et nous donne, de temps à autre, de très rares et brèves nouvelles. Impossible de connaître l'adresse et le nom de ce copain.

A quoi occupe-t-elle ses journées, mystère ?

Son père et moi sommes de plus en plus inquiets. Nous supportons mal cette désertion. Son sourire, ses bouderies, sa présence nous manquent. Son père semble plus tolérant que moi, pensant qu'il ne s'agit que d'un mauvais moment à passer. Quant à moi, j'accepte mal ce qui me semble inimaginable. Tous les soirs je continue de mettre trois couverts et puis, tristement, au bout d'un moment, je retire une assiette..

Toutefois, à force d'insister, je suis arrivée à convaincre Valérie de la nécessité de déjeuner ensemble un midi. Nous allons nous retrouver avec son copain dans un restaurant du quartier chinois de Paris. Le repas se déroule amicalement, François parait évolué et bien élevé, ce qui me rassure. Pourtant, le temps passe trop vite pour faire plus ample connaissance et poser les bonnes questions. Je dois retourner à mon travail. Qu'elle s'affranchisse de nous, je le conçois, mais pas dans n'importe quelles conditions. Malheureusement, en les quittant, je ne sais toujours pas quelle est la nature de leurs revenus pour vivre.

A priori, elle ne travaille pas et, comme le précise l'adage, on ne vit pas d'amour et d'eau fraîche.

Mais, le climat entre elle et son copain va se dégrader au bout de quelques mois. Au téléphone, très agitée, en pleurs, elle me demande de venir la chercher de toute urgence, avec ses bagages. Ils se sont battus et François aurait voulu la jeter par la fenêtre du 10ème étage ! Il ne veut plus la revoir chez lui. Que s'est-il passé, quel est le motif de leur dispute ? Je ne saurai jamais la vérité, car elle ment de plus en plus.

D'ailleurs, je ne la crois plus.

Je quitte mon bureau complètement affolée, en plein après-midi, et la récupère sur le trottoir en bas de l'immeuble. Elle n'est plus que l'ombre d'elle-même, ne pèse plus que 40 kilos et souffre d'une hépatite ! Il est évident, même à moi qui ne connais rien de ce milieu : elle touche à la drogue.

Le mot est lancé !!

Notre fille est de retour à la maison, mais dans quel état. Les joues creuses, les yeux sans éclat cernés de noir. Et cette odeur âcre de cigarette et de moquette mouillée..

**

Il nous faut plusieurs semaines, avec l'aide d'un médecin, pour la remettre sur pieds.

J'ai espéré que cette "escapade" l'assagirait pour lui permettre de reprendre ensuite une vie normale.

Malheureusement, elle deviendra de plus en plus difficile à gérer, têtue, incontrôlable, sournoise et arrogante.

Dès qu'elle est rétablie, elle reprend ses escapades parisiennes et recommence à ne plus rentrer le soir à la maison. Pire encore, elle ne vient qu'aux heures ou nous sommes absents tous deux, soit au travail ou pendant les week-ends. Elle vit soi-disant chez une copine. J'ignore chez qui et où.

Elle ne téléphone même plus.

 

Hiver 1981/1982 : "drôle" de visite

Des semaines, voire des mois, que je n'ai pas revu ma fille. Je n'ai plus la moindre nouvelle.

Pourtant, elle sonne à la porte accompagnée d'un garçon qui porte un casque de moto. Il refuse obstinément de le retirer.

Leur attitude me paraît suspecte, anormalement agressive. Je deviens rapidement inquiète car son père vient juste de repartir au travail après le déjeuner et j'ai comme la vague impression qu'elle a du guetter son départ. Son regard est dur, ses paroles autoritaires. Elle me harcèle pour obtenir son livret de caisse d'épargne sur lequel a été viré une somme d'environ 8000 francs, le fruit de ses divers emplois, ce qui représente, à l'époque, une somme déjà rondelette.

Comme je tarde à lui remettre ce carnet, elle s'énerve et ne veut pas me dire à quel usage cet argent est destiné.

Le garçon qui l'accompagne commence à vouloir m'impressionner.

Je me pose la question :"ils ne vont quand même pas m'agresser" ?

Malgré mon angoisse, j'essaie de rester calme, décontractée et, pour faire diversion, je lui précise que son père a du cacher le livret, mais j'ignore à quel endroit. Je suggère de lui téléphoner pour le lui demander. Au bout du fil, j'explique brièvement la situation à mon époux et lui fais comprendre de revenir au plus vite. Ce qu'il fait. Le garçon s'éclipse comme par hasard, ce qui confirme mes doutes.

Qu'aurais-je fait si son père n'était pas rentré ? Que ce serait-il passé ?

Une vive discussion éclate entre le père et la fille. Celle-ci très énervée tente de le frapper. Bien évidemment, il la maîtrise facilement et le salon devient un champ de bataille car elle est déchaînée, hurle, envoie des coups de poings et de pieds. Le chat s'en mêle, car il ne supporte pas ses cris et saute à la gorge de mon mari pour défendre notre fille !

Je rattrape et maîtrise le chat toutes griffes dehors.. ouste, enfermé dans la salle de bain.

J'essaie de rester calme, de ne pas m'interposer entre eux. Je tire, je pousse les meubles pour qu'ils ne se cognent pas ....En définitive, son père cède pour tenter de la calmer car elle est devenue complètement hystérique. Je me doute bien à quel usage illicite cet argent servira.

Aussi, lorsqu'elle quitte la maison, je la mets en garde : "si tu te fais arrêter avec de la drogue, tu iras en prison et pour longtemps. Alors, tâches de ne pas te faire prendre. Il vaut mieux perdre ton argent"..

En effet, quelques semaines après ce pénible intermède, Valérie sera arrêtée par le Brigade des stups. Prise en filature dans un taxi par les policiers, elle s'est débarrassée du paquet compromettant, ce qui lui a permis, pour cette fois, d'éviter une arrestation et une condamnation. Mais les policiers, bien entendu, ne sont pas dupes. Elle sait mentir à merveille, et ils n'arriveront pas à prouver ni sa mauvaise foi ni sa complicité et nous avons droit, encore une fois, à une visite de leur part. Nous somme anéantis. Nous n'apprendrons rien de plus.

Elle ment avec aplomb. Nous ne pouvons plus avoir confiance en elle. Mensonge et vérité se côtoient, sans jamais pouvoir démêler le vrai du faux. Pourtant, un jour, bien des années plus tard, elle m'avouera : "lorsque les flics me filaient, j'ai repensé à ce que tu m'avais dit, j'ai préféré perdre l'argent et j'ai balancé le paquet"..

Si seulement cela pouvait lui servir de leçon !

Quant à moi, j'appréhende désormais sa venue.

Un tel comportement est trop dur à accepter et son père, comme moi, allons souffrir terriblement de cette situation.

Elle ne séjourne plus à Rozay les week-ends et ses amis nous demandent régulièrement des nouvelles. Ainsi, Théo, le premier flirt de ma fille, son amour de jeunesse, fils d'un restaurateur de notre petit village, poursuivant ses études dans la marine marchande, est venu, un jour jusqu'à la maison, étonné de ne plus la croiser en centre ville. En expliquant la situation, mon mari s'est mis à pleurer. Cela m'a fait mal de voir son immense chagrin. Elle nous détruisait.

C'était un vrai déchirement. Une douleur ultime dont on ne se remettra pas.

 

Brigade des stups

Dans l'immédiat, je cherche des solutions.

J'apprends par la police qu'elle passe ses journées à la station de métro "Chatelet" ou "Beaubourg", squatte à Montparnasse, et touche à nouveau à la drogue. Je vais prendre une journée de congé, pour la chercher dans les couloirs du métro aux endroits où ces jeunes marginaux peuvent se réunir...

Je découvre avec effarement le Forum des Halles, lieu de rendez-vous des adolescents en rupture, des punks avec chiens et à la tignasse rose ou bleue, des gothiques, des marginaux de tout poil au crâne rasé, une bande hétéroclite à la dérive qui se côtoie au gré des saisons et des hasards. Ils sont imprévisibles, gueulards, chahuteurs, sans gêne, comme souvent dans le métro quand ils s'étalent sur les banquettes en chantant à tue tête.

Ils boivent de la bière, du vin bon marché, fument toutes sortes de produits illicites, et passent des journées agitées et des nuits délirantes dans des immeubles laissés à l'abandon en dormant sur des matelas défoncés et pourris.

Le sida n'est encore qu'une rumeur lointaine : une maladie exotique qui n'a pas encore trouvé son chemin auprès de cette jeunesse déboussolée.

Ils n'ont pas l'air trop méchant, même s'ils heurtent la politesse avec laquelle j'ai été élevée !

Malheureusement, je ne retrouve ni récupère ma fille ! Je rentre secouée.

**

En réalité, elle est entrée progressivement dans la délinquance et nous sommes informés de ses faits et gestes par les policiers du Commissariat de Massy. Ils enquêtent sur une histoire de chéquier volé, affaire dans laquelle notre fille est impliquée. Le propriétaire du chéquier a porté plainte. Puis, ce sera la brigade des stups. Ils nous annoncent qu'elle deale, à l'occasion, et qu'elle est désormais fichée.

Ainsi, un midi, je découvre, caché dans le réservoir des toilettes, un colis rempli de poudre blanche, paquet qui bloque le système d'évacuation d'eau. Je balance le produit dans la cuvette et je tire la chasse d'eau. Il n'est pas question qu'elle transforme la maison en "planque" ! Je suis écoeurée par un tel comportement, et son père ne dit rien, ne fait rien. J'aurai droit, quelques années plus tard, à cette réflexion de ma fille : "as-tu une idée de la valeur de ce que tu as détruit" ?. J'ai répondu "non", et je veux rien savoir.

Pour moi, les limites sont atteintes et je demande à mon époux de changer les serrures de la porte. Il ne veut pas, voulant que la maison reste son ultime refuge. A-t-il raison ? Ai-je tort ?

La question restera sans réponse. Qui puis-je implorer, à qui parler pour expliquer mon désarroi ?

On n'est pas formés pour gérer de tels scénarios avec nos enfants.

 

Hiver 1981 : Alain

Puis viendra le temps, pour ma fille qui a maintenant 20 ans, de payer l'addition face à son insouciance.

Elle refuse notre cadre de vie traditionnel. L'artillerie lourde va la rattraper dans sa lugubre vérité.

Elle a définitivement quitté le cocon familial depuis plus de deux ans. La vie qu'on lui propose lui apparaît trop astreignante à son goût. Un peu meneuse, d'un caractère entier, ayant soif de reconnaissance, elle va s'entourer de marginaux, de décalés qui rêvent d'une vie meilleure et surtout plus facile, c'est-à-dire en dehors des clous, car il n'y a jamais de miracle, sauf de gagner au loto.

C'est l'époque de la rébellion, des moulins à vents et du jusque-boutisme. Mais ses rêves vont, au fil des mois, subir l'épreuve de la vérité.

Son destin est en train de se tricoter..

C'est dans un tel contexte qu'elle a connu Alain. Plus jeune qu'elle, il a 18 ans. Elle m'affirmera l'avoir connu dans une soirée chez des amis le jour du Nouvel An 1982, ce qui est faux. En réalité, ils se sont rencontrés dans un squat parisien, celui de Montparnasse. Ils s'unir dans leur galère. L'un ne sauvera pas l'autre.

Ayant toujours les clés de notre appartement de Massy, puisque son père n'a pas voulu changer les serrures, nous trouvons trace de leur passage, parfois, lors de nos retours en fin de week-end. Elle a pris un bain, laissé ses vêtements sales, s'est changée, a vidé le frigo. Les voisins se plaignent, contraints d'intervenir car elle se bat parfois avec son compagnon. Nous retrouvons des objets et des meubles cassés.

Question lancinante : de quoi vivent-ils ? Probablement de trafics illicites ?

Au fil des semaines, l'hiver étant revenu, nous supportons très mal le manque de nouvelles et de ne pas savoir ce qu'elle devient.

Un samedi soir, alors qu'il fait un froid de sibérie, mon époux décide de traverser tout Paris, d'Est en Ouest en partant de Rozay pour arriver tardivement à Cormeilles-en-Parisis, commune où la mère d'Alain est supposée avoir un pavillon. Par hasard, nous allons croiser le couple sur le chemin de la gare alors qu'ils reviennent de Paris. Ils squattent dans cette maison mise en vente. Il est très tard, nous parlementons, mais Valérie ne veut rien entendre.

Sa vie semble lui convenir, elle estime être en "randonnée"..

Le ton monte. Nous repartons déboussolés, désespérés. Trois heures plus tard nous sommes de retour à Rozay, épuisés. C'est trop dur à supporter. Mon époux n'acceptera jamais ce garçon dans notre cercle familial. Meneuse, Valérie n'est pas un ange, elle a goûté à trop de "galères". Je n'ai jamais su, lequel des deux entraîna l'autre sur le chemin de la délinquance.

Une page s'est tournée. Bien des mois allaient encore passer, sans la revoir..

 

1982 : Je suis grand mère

Lorsque notre fille est de retour à la maison, c'est pour nous annoncer qu'elle est enceinte.

Elle veut garder l'enfant.

Quant à Alain, il vient d'être incarcéré pour trafic de drogue, à la prison de Bois d'Arcy en région parisienne. Une chance, dans cet horizon bien noir : Valérie n'a pas été arrêtée en même temps que lui, ce qui aurait bien pu arriver, vu leur mode de vie. Dans cette hypothèse, ma petite fille, ma jolie petite étoile, aurait pu naître en prison !

Jamais, je crois, je ne m'en serais remise.

Je ne me souviens pas dans quelles circonstances exactes s'est déroulé l'arrestation d'Alain. Par contre, le motif, je vais le connaître puisque c'est moi qui paierai l'avocat pour tenter de le faire libérer, et, si possible, avant l'accouchement de Valérie. Le laisser dans les mains d'un avocat commis d'office, c'est le voir écoper probablement du maximum. Il est si jeune, je voulais encore y croire, cela m'apparaissait une ineptie de le laisser pourrir en prison. Comme d'habitude, c'est Claudine, l'avocate de notre entreprise, qui m'indique le nom d'une de ses consoeurs pénaliste pour assurer sa défense.

Je compte désespérément sur cette naissance pour les remettre tous deux sur le droit chemin.

Comme me le conseille, d'ailleurs, notre médecin traitant qui connaît bien Valérie : "ou ce bébé leur apporte l'équilibre qui leur manque et le désir de vivre normalement pour élever cet enfant, ou la partie est probablement perdue."

C'est leur ultime chance. Aussi, j'opte pour cette hypothèse. Je vais jouer à quitte ou double ...

 

Octobre 1982 : Palaiseau

Il faut voir la réalité en face : elle attend un enfant.

Il faut qu'elle travaille pour préserver ses droits. A nouveau, mon entreprise et mes dirigeants vont m'aider.

La saison des marrons glacés commence et nous avons toujours besoin de main d'oeuvre saisonnière pour compléter l'effectif du personnel permanent. Je ne veux pas la laisser seule la journée pendant que nous sommes au travail. Il faut la réintégrer dans un processus normal ; se lever pour aller travailler.. un petit emploi de bureau fera l'affaire. Elle s'occupera des remises de chèques en banque, du classement de documents et tiendra le standard. Elle passe son temps à écrire à Alain.. entre deux coups de téléphone ! Rien de bien astreignant...

Bien nourrie, sans excès intempestifs, une vie régulière, voilà ce qu'il lui faut le temps de sa maternité.

Personnellement, je me réjouis de cette naissance, à contrario de mon époux.

L'intérêt de cet emploi lui permet, également, de pouvoir bénéficier d'un logement. Et, par chance, un deux pièces se libère à Palaiseau qui lui sera attribué, car son père ne supporte pas l'idée qu'elle puisse habiter chez nous avec son bébé. Encore moins en compagnie d'Alain.

Nous allons meubler l'appartement, faire en sorte qu'elle ne manque de rien, essayer qu'ils s'y plaisent.

. C'est un grand séjour avec un coin cuisine, une chambre, salle de bain, au rez-de-chaussée donnant, par une grande porte fenêtre, sur un petit jardin que nous avons agrémenté de buissons fleuris. Elle dispose de son linge de maison, de sa vaisselle que j'ai acheté petit à petit au fil des années passées afin qu'elle puisse disposer d'un joli trousseau, moi qui, jeune fille, en avait tant rêvé, mais sans succès.

Que fallait-il faire de plus pour remettre ce couple sur le droit chemin ? Son père offrira sa voiture, une R6, juste après la naissance d'Aurélie.

Alain est libéré de Bois d'Arcy deux semaines avant la venue au monde du bébé. L'avocate a été efficace. Elle a avancé devant le Juge l'extrême jeunesse du prévenu, le bébé à naître, le fait de bénéficier d'un logement. Tout cela a plaidé en sa faveur. Il n'y eu aucune condamnation.

Probablement, une mise à l'épreuve ? Je ne me souviens plus.

Ils allaient emménager en ce printemps radieux.. avec des pâquerettes sur la pelouse devant leur porte. J'ai fait de mon mieux pour les tirer de ce guêpier. Leur destin est désormais entre leurs mains !

 

28 Mai 1983 : ma petite étoile, ma beauté..

Alain, Valérie et Aurélie

Normalement, la naissance était prévue vers la mi-juin.

Aussi, ce matin là, lorsque Aurélie a pointé le bout de son nez pour atterrir sur cette planète, une bonne quinzaine de jours à l'avance, je suis en séminaire d'une semaine à HEC à Jouy-en-Josas, sur le thème "contrôle de gestion de l'informatique".

Malgré le peu d'éloignement de cette commune par rapport à Massy, j'ai opté pour un stage en continu, logement sur place et sans retour à la maison le soir. C'est la première fois que je m'absente aussi longuement pour ma formation. La tension est à son maximum entre mon mari et moi. Aussi, je pense cet éloignement bénéfique.

Un peu d'air, cela ne fait pas de mal. Il fait beau, l'air est chaud, on est presque en été.

On est venu m'annoncer la naissance de ma petite fille en plein milieu d'un cours. Ma petite étoile a eu droit à une brillante et amicale ovation par le groupe, qui, comme d'habitude est composé exclusivement d'hommes. Sa venue au monde a été chaleureusement applaudie.

Bienvenue sur cette terre de fous !

Grand mère, c'est un statut, mais aussi un âge qui s'affiche. Est-ce que j'ai pris un coup de vieux ?

J'ai une envie impérieuse de prendre ma petite fille dans mes bras, je voudrais l'embrasser, la chatouiller, la croquer ! J'aime l'odeur des bébés, leur peau douce qui appelle les baisers. J'ai envie d'en profiter car je sais, par expérience, que cela ne durera pas longtemps.

Mon mari refusera d'être qualifié de grand père. Cela ne le fait pas fantasmer. Il ne veut pas vieillir !

Dès le samedi matin, partant de Rozay dans une voiture que des amis m'ont prêtée, car la mienne est malencontreusement en réparation, je vais, seule, découvrir le bébé à l'hôpital de Longjumeau car mon époux refuse de m'accompagner. Je me rappelle avoir offert à la jeune maman les premières cerises de la saison, pour tenter de la remettre en forme, mais aussi de la layette, car je craque en permanence devant les rayons à Monoprix.

Je découvre un papa bien ému car il a assisté à l'accouchement, ma fille est bien pâlichonne et épuisée. Elle va pouvoir allaiter son bout de chou puisqu'elle ne travaille pas. C'est le coté positif.

Aurélie, puisque c'est son prénom, est bien mignonne avec son petit nez retroussé, son duvet un peu blond roux, sa peau si douce de blonde, ses yeux clairs qui annoncent un bleu pervenche. Je souhaite à ses parents de repartir d'un bon pied, car cette naissance a été désirée dans l'inconscience de leur jeunesse. Ils ont 20 et 21 ans.

Cela fait d'elle un Gémeaux ascendant Gémeaux, Buffle dans l'astrologie chinoise... un sacré petit caractère !

Gémeaux, comme son Papy ! ça promet ...

Good luck ma petite étoile. Tu en auras bien besoin.

 

1983 : le dernier été, rien ne va plus

Ce sera l'été de tous les dangers, mon époux est à nouveau irascible et imprévisible.

Il cherche les conflits, la bagarre, les chicanes. Colérique, il est constamment sous pression.

Une bombe à retardement et on ne sait jamais quand elle va exploser, mais elle finit toujours par exploser !

Cette colère elle est en lui, une rage intérieure contre lui-même qu'il a développée et accumulée depuis l'enfance. Une sauvagerie déclenchée par une fragilité narcissique. Ce peut être pour le plus insignifiant des motifs.

Les années passant, il est notoirement de plus en plus agressif, en paroles comme en actes. C'est invivable.

Aussi, dans ces moments là il ne faut surtout pas lui dire "non" sous peine de déclencher une terrifiante crise de fureur, synonyme d'insultes et de coups.

*****

Ce jour là... c'est comme un chien enragé.. rien à faire pour le calmer !

La Mairie de Nesles, commune sur laquelle se trouve notre terrain, fait creuser des étangs entre deux bras de la rivière pour développer une zone propice aux loisirs : la pêche et la planche à voile. Nous profitons de la terre évacuée pour remblayer une partie de notre terrain qui reste en partie inondable. Aussi, voulant vérifier l'avancement des travaux, nous décidons d'aller y faire un tour.

Nous remarquons un couple de gens âgés qui se promène sur le terrain malgré l'interdiction "propriété privée, défense d'entrer" et la chaîne qui en bloque l'accès. Mon mari les interpelle en leur demandant de quitter les lieux. Mais l'homme s'énerve et lui tient tête. L'altercation dégénère, des noms d'oiseaux fusent, mon époux descend de sa méhari, s'approche et le frappe d'un violent coup de tête. Le vieil homme s'écroule lourdement à la renverse dans la clôture de fil de barbelé au milieu des herbes hautes.

Sa femme se précipite en hurlant "Jean, Jean, ton cœur, ton cœur"..

Je suis blême, tétanisée car l'homme aux cheveux blancs se relève difficilement, aidé par son épouse qui le soutient. Il saigne au front, l'arcade sourcilière ouverte. Mon époux, toujours bravache, est prêt à porter de nouveaux coups alors que les faits ne justifient vraiment pas un tel comportement. C'est la première fois que je le vois s'énerver ainsi, de sang froid, sur une personne âgée.

Qu'elle est cette haine, quels sont ces démons qui l'assaillent, cette agressivité mauvaise qui le pousse constamment à se laisser aller à de telles violences ? Que veut-il prouver ? Il ne réfléchit jamais avant de frapper. Toujours chez lui, le poing parle en premier. La tête suit après....

A-t-il honte de sa conduite, a-t-il des regrets ? Je ne crois pas, pouvant rester des heures, ensuite, sans desserrer les dents.

Ça tombe, bien, je n'ai plus envie de lui adresser la parole. Je n'en peux plus, non plus, de laisser passer les orages sans pouvoir protester, car cela développe chez moi un sentiment d'insécurité qui mine mon humeur, mon estime de moi et me rend malade. Je n'ose rien dire.

J'ai en permanence les tripes vrillées...J'ai peur de lui, je m'isole, je déprime..

L'homme par chance ne portera pas plainte.

 

La chasse aux ragondins..

Notre voisin à Nesles, pilote de ligne d'Air-France, possède une vaste maison sur cinq hectares de terrain. Il ne supporte ni les chasseurs qui rôdent autour du petit bois à l'affût de quelques garennes qui dansent dans les ronces, ni les ragondins qui font des trous dans les berges de la rivière. Nous avons 350 mètres de berges sur l'Yerres, lui presque autant. Il souhaite avec mon époux tuer définitivement ces malheureuses petites bêtes.

Aussi, mon mari part en ce début d'après-midi avec sa carabine et les cartouches nécessaires pour cet étrange "safari".

Il est 21 heures. La nuit est tombée et mon époux n'est toujours pas rentré.

Je m'inquiète de ce retard inhabituel chez lui. Aussi, je décide d'aller sur notre terrain, avec ma voiture, pour savoir ce qu'il est devenu. Je les découvre tous les deux, carabine et fusil au poing, en train de guetter les ragondins à plat ventre dans les fourrés..

Ont-ils l'intention d'y passer la nuit ? Mais, que n'ai-je pas fait là ?

J'ai eu droit à une volée de mitraille : il hurle car, selon lui, je n'ai pas à venir le chercher là !

Il aurait pu me téléphoner de chez le pilote pour préciser ses intentions. C'était si facile. Mais non.. je peux attendre, en m'inquiétant, devant le dîner qui brûle ou refroidit, comme sa mère dans sa jeunesse lorsqu'elle supportait ses colères, se servant la dernière à table, et laissant les meilleurs morceaux pour son fils adoré !

Mais, je ne suis pas sa mère....J'ai droit à un minimum de considération.

Aussi, je vais devoir, dans les mois qui suivront, endurer, m'endurcir, me préparer à une séparation devenue inéluctable.

Il faut me détacher de tout, de lui et même de la maison, et retrouver un minimum de dignité.

Il faut prévoir mon départ, accepter de tout abandonner. Il ne me manque plus que l'occasion, ce qui ne tardera plus guère, désormais ...

 

1983 : drames familiaux, série noire...

Nadine

Coté famille, nous allons connaître trois drames successifs.

Ce fut tout d'abord le décès brutal, début janvier, de notre belle-soeur, épouse du frère aîné de mon époux, habitant Montpellier. En 15 jours, elle va décéder d'un cancer généralisé.

Leur fille, Nadine, 22 ans, très ébranlée par la mort de sa mère, va disparaître sans laisser de traces malgré toutes les recherches entreprises. Trois mois plus tard, attiré par une odeur insoutenable, on retrouve son corps dissimulé sous un buisson dans le jardin de sa tante, soeur de sa mère, celle-ci habitant en région parisienne.

Comment a-t-elle pu échouer là sans que personne ne s'en aperçoive ?

Question restée sans réponse. L'autopsie révèle qu'elle a absorbé une soixantaine de cachets d'un produit toxique procuré auprès de divers médecins. Elle est identifiée grâce à son sac coincé sous sa tête et aux bijoux qu'elle portait. C'était une jeune femme instable, perturbée, suivie par un psychiatre qui affirmait, alors que l'on était à sa recherche et sans nouvelle : "Nadine n'est pas suicidaire" !

Pourtant, l'autopsie prouvera bien qu'elle a mis fin à ses jours ..

Un an après, son frère Bruno, 20 ans, ne supporte pas, lui non plus, la vie sans sa mère et sa soeur. Sans travail, il se tire un coup de revolver en plein coeur avec l'arme de son père, ancien gendarme, qui, présent, n'a rien pu faire pour éviter ce nouveau drame..

La famille est sous le choc, nous sommes anéantis.

 

Août 1983 : le dernier méchoui

Alain, Aurélie

Comme tous les étés, nous organisons le traditionnel méchoui au bord de nos étangs et de la rivière. Toute la famille, les cousins, les copains participent à cette fête en plein air accompagnés de leurs enfants, petits enfants.

C'est en principe une journée joyeuse de vacances et de retrouvailles. Valérie notre fille et Alain son compagnon sont venus passer le week-end et présenter leur joli bébé âgé maintenant de trois mois. Tout le monde s'extasie sur Aurélie, la dernière née de la famille.

Nous sommes une vingtaine de personnes.

Je sens mon mari nerveux, hargneux, froid comme un rocher. Je prévois le pire car tel un chat embusqué devant un trou de souris je vois son regard de biais, mauvais, et je suis sur mes gardes, stressée. Je sais que le moindre incident peut se transformer en chicane. J'essaie de l'ignorer car rien ne va plus entre nous. C'est évident, mais j'essaie encore de ne pas vouloir trop y penser.

Toute la journée j'allais avoir l'impression désagréable de marcher sur un champ de mines. Vivre avec lui devenait une torture continue, silencieuse et souterraine..

Je n'arrivais pas à admettre que mon époux puisse être malveillant à ce point, voire dangereux à l'encontre de notre fille car il ne supportait pas son compagnon ni le bébé.

Il me fallait, un jour ou l'autre, affronter la réalité en face.

 

 

Rozay, tous cousins, à gauche : Sydney Carroy et Fabienne de dos, Michelle Ricez et Christian son mari, Jeanine Lachaize,

en arrière plan : Christine épouse de Dider Barbot, Chantal Ricez de dos, Eliane,

Automne : un week-end pas comme les autres

 

Je vois rarement ma fille et ma petite fille, et je passe en coup de vent chez eux à Palaiseau.

 

Palaiseau : aurélie

Valérie bénéficie des indemnités maternité, puis chômage et je ne veux pas me mêler de leur vie, j'estime en avoir fait assez et ils doivent aussi faire un effort. Toutefois, ils me demandent de garder Aurélie un week-end, le temps pour eux d'aller à un concert avec des copains. J'accepte avec bonheur, tout heureuse de leur rendre ce service et de pouvoir profiter de ma petite fille.

Ce qui ne va pas se passer sans problème..

Mon mari et moi avons des horaires de travail très différents. Le sien calqué sur l'activité saisonnière et l'usine, le mien sur les horaires de ma direction. De ce fait, il lui arrive, hors saison, de ne pas travailler le vendredi ayant, en sa qualité d'agent de maîtrise, (comme pour les ouvriers et employés) droit à des récupérations d'heures. Ce processus, n'est pas admis à l'époque pour les cadres dont je fais partie.

Il est en "RTT" (le mot n'existe pas encore) , et passera sa journée seul à Rozay ce vendredi là, puisque, à contrario, je travaillais.

Lorsque j'arrive à notre domicile, plus tardivement que d'habitude il est vrai, ---et avec le bébé que je suis allé chercher chez ma fille---, mon mari explose ..

Il est hors de lui. "il en a marre de tout, marre de m'attendre, marre de moi"...

Comme je lui demande de m'aider à décharger la voiture, il claque violemment la portière en m'écrasant la main que je n'ai pas eu le temps de retirer.

"Je veux être tranquille chez moi, il n'est pas question d'avoir un bébé à la maison", hurle-t-il.

****

Il est déchaîné et m'interdit de recevoir dorénavant ma fille, son compagnon et notre petite fille.

Pourtant, ma petite étoile est si mignonne, si souriante, si sage.

Je n'ai pas l'intention d'accepter, encore et toujours, ni ses diktats, ultimatum, ni cette ultime soumission qu'il veut m'imposer, pour m'isoler encore plus que d'ordinaire.

Je n'en peux plus... de lui.

De toute façon, dans la journée, il n'est jamais à la maison, toujours sur son champs, avec ses copains, à la pêche ou ailleurs, ne rentrant que pour les repas et dormir.

Nous ne nous parlerons pratiquement pas du week-end et les jours suivants.

Valérie, Aurélie

Noël 1983 : l'araignée au plafond

Chez mon mari, c'est comme une maladie, un grain de folie, une araignée au plafond qui s'agite et reprend du service, processus qui refait surface de temps à autre. Voilà longtemps que mon époux ne s'est pas bagarré comme un chiffonnier avec le premier venu. Et pour cause : nous n'allons plus nul part, nous ne sommes plus invités et nous ne recevons plus personne non plus. Même ma fille ne nous verra pas, alors que c'est le premier Noël d'Aurélie.. Il est invivable, a la contestation dans le sang. J'ai remarqué que ce comportement instable et provocateur s'installe pendant de longs mois, suivi ensuite par une accalmie.

Sauf, que dernièrement, les incidents violents se multiplient ce qui va me pourrir la vie, à nouveau, tout le week-end.

Au sortir d'un bar du centre ville où il est allé prendre l'apéritif avec un des ses copains d'enfance, mon mari s'en prend à un automobiliste qui, malencontreusement, s'est engagé dans la rue principale en sens interdit. La rue vient de changer de sens, ce que l'autre ignorait. De plus, l'homme s'est permis de lui faire remarquer qu'il n'a pas à marcher au milieu de la chaussée, mais sur le trottoir, et l'a légèrement "bousculé", soit disant, avec le capot de sa voiture !

Ultime provocation ! Propos "de parisien" étranger au village, son territoire...

Bref, le ton monte entre les deux hommes : les injures fusent. Il ne faut surtout pas le chercher !

Mon mari, hargneux, lui porte un coup de poing à travers la vitre baissée. L'automobiliste descend de sa voiture, ne se laisse pas tabasser sans réagir, rend coup sur coup. Coups de poings, coups de pieds, coups de tête, tout est bon quant il s'agit de se "défouler" .... et il y a si peu de distractions dans ces petits villages !

Les badauds hilares, puis attentifs et coopératifs, arrivent, enfin, à les séparer.

Ayant la lèvre fendue l'automobiliste va porter plainte chez les gendarmes, où mon mari est fort connu ..

Je vais passer mon week-end à essayer de faire témoigner ses copains, par écrit, au cas où, convoqué à la gendarmerie, il serait inculpé. Comme toujours, je dois prendre faits et causes pour lui et je passe mon week-end de Noël à rédiger des attestations expliquant les faits.. circonstances décrites en sa faveur, bien évidemment.

Le "méchant, le connard, l'abruti", ce n'est jamais lui, bien évidemment, mais l'autre !

En définitive, l'affaire se solutionnera au mieux sans trop de problèmes. Je ne me souviens pas trop comment d'ailleurs. Il est vrai qu'il est connu comme le loup blanc par les gendarmes.

Le comportement agressif de mon époux devient insupportable. Je vis constamment la peur au ventre.

Et les années qui passent n'arrangent rien. Si une solution se trouve à ma portée, je ne vais pas manquer de la laisser passer. Juré, craché !

C'est notre dernier Noël et je ne veux plus vivre dans un tel stress permanent. L'année 1983 s'achève, notre mariage aussi..

L'année 1984 va s'avérer, enfin, celle de tous les changements......Je ne supporte plus cet homme devenu fou..

****

avril 1984 ..1986 cliquez ici : séparation et divorce

 

retour vers la page d'accueil