Biographie de Léon Gosnet

Léon, frère de ma grand-mère paternelle

Chevalier de la légion d'honneur, guerre de 1914/1918

 

22 juin 1877

Léon GOSNET voit le jour à Planches, village du Perche dans l'Orne, Basse-Normandie. C'est l'aîné d'une fratrie de six enfants et frère de ma grand mère.

Fils, petit-fils, arrière-petit-fils de Normands, tisserands dès la première heure, devenus agriculteurs, ceci depuis la nuit des temps, celle des vikings qui remontaient les fleuves, bien avant l'époque des Anglais et des guerres incessantes qui mettaient à feu et à sang les campagnes normandes, brûlant les récoltes, les maisons, tuant les animaux et les hommes.

Son père Emile GOSNET est originaire de St-Martin-du-Vieux-Bellême (Orne) comme tous ses ancêtres avant lui, depuis au moins le 17ème siècle. Cultivateur, il s'installe à Planches, un bourg important, peu de temps après son mariage en 1875 avec Victorine Lebrec, couturière, originaire de cette ville, fille de Victor et Marie Claire Tempier des agriculteurs.

Au fil des années, la famille s'agrandit avec la venue au monde de 7 enfants : Léon, Charles-Paul, Joseph, Lucienne, Aimée, Marin, et enfin Madeleine la petite dernière.

 

1880 : Saint-Pierre-des-Loges,

Lorsque Léon n'est encore qu'un enfant, la famille déménage à quelques kilomètres de là, dans une ferme isolée proche de Saint-Pierre-des-Loges dans l'Orne "La Réaudière", belle bâtisse avec bâtiments d'habitation et d'exploitation, herbages et terres labourables. On y trouve des granges pleines de foin, des étables aux odeurs fortes de vaches laitières, des écuries abritant chevaux, charrues, charrettes, carrioles, baudriers de cheval... Le tout d'une contenance de plus de 7 hectares. Il y a aussi une mare où viennent s'abreuver les bêtes.

Au delà de la mare, s'étalent, jusqu'aux collines voisines, de vastes champs plantés de pommiers où paissent des vaches blanches et rousses dont la queue bat les flancs doucement.

C'est là que décèderont accidentellement ses jeunes frères (18 et 20 ans), et son père bien des années avant lui.

La Réaudière en 2008

 

1887 - l'enfance

Fils d'agriculteur, il pratique, très jeune, les travaux des champs : semailles, foins, moissons, battages, ramassages des pommes, rien ne lui sera épargné, maniant la fourche et le fléau. Le matin il faut se lever tôt, et dès qu'il a six ans il parcourt plusieurs kilomètres à pied pour aller à l'école qui désormais est obligatoire. Il veut savoir lire et compter.

Il est bon élève, a appris à lire et à écrire. Il aime l'ambiance de la classe avec ses pupitres en bois, le poêle avec son long tuyau, la carte de France, celle de la planète aux couleurs vives, les plumiers, les cartables en cuir, les ardoises et l'odeur de la craie et de l'encre.

Léon aime l'histoire, s'étonne de la défaite de 1870 et de l'image de Napoléon III fait prisonnier à Sedan. Il écoute le maître d'école évoquer la nécessité de reprendre l'Alsace et la Lorraine aux Allemands, retrouver les mines de fer indispensables aux forges et à l'industrialisation qui se profile à l'horizon du nouveau siècle.
Dans la cour les garçons jouent à la guerre, et pas un ne doute de la victoire un jour prochain, contre cet ennemi qui s'est emparé de ces deux belles provinces, les plus précieuses pour une France meurtrie par le dernier conflit.

C'est pendant la récréation qu'il apprend à se battre, à maîtriser sa peur, à se montrer solidaire de ses camarades, à montrer du courage dans l'affrontement pour gagner le respect de tous.

En ce temps-là, les maîtres sont sévères et respectés.

 

1890

C'est l'époque où l'on va à la messe le dimanche car les obligations de l'Eglise ne rebutent personne.. Il faut atteler le cheval à la carriole pour emmener toute la famille. Messes chantées, mois de Marie, processions, chemins de croix, confessions, communions, vêpres, jeûnes, génuflexions, dans l'odeur de buis, d'encens, de fleurs fraîches et fanées. C'est aussi l'occasion de grands repas en famille dans la paix béate du dimanche où rien ne presse, avec l'odeur de soupe, de pâtés faits maison, de volailles rôties, de tartes aux pommes.

Dans le village, outre l'école et la Mairie, on rencontre de nombreux artisans : cafetier/épicier, bourrelier, cordonnier, charron, tonnelier, tisserand, couturière, sabotier, forgeron et surtout un maréchal-ferrant, car le bruit attire le regard de tous les enfants, surtout lorsque le cheval se montre rétif en hennissant furieusement. Tous ces petits métiers vont bientôt disparaître.

Puis, un jour, il y aura la première voiture automobile pétaradante, conduite par un homme emmitouflé aux lunettes surprenantes. Elle a effrayé les chiens et les chevaux dans un panache de fumée, laissant la population interdite. Le monde allait changer, s'industrialiser....

 

novembre 1898 - le service militaire

Ce sont des années heureuses jusqu'à son certificat d'étude qu'il obtient à l'âge de 12 ans et la vie s'écoule ainsi jusqu'à son départ pour le service militaire. Il est promu soldat de première classe, matricule 9199, au 101ème Régiment d'Infanterie, le 6 juillet 1899.

Les premiers jours de son incorporation, qui durera en définitif trois ans, il rentre éreinté après huit jours de marches forcées, de manoeuvres, de maniement de fusil, de présentations d'armes, de saluts au drapeau, d'heures d'instruction militaire, ce qui le fait basculer, au retour, dans un sommeil sans rêves.

La promiscuité, la dureté des ordres donnés par les officiers, qui sèment la terreur, ne l'ébranlent pas plus que cela.

 

caserne d'Alençon

 

1899

Il a appris depuis l'enfance à résister à tout. Il se souvient des kilomètres parcourus, l'hiver, dans le froid glacial, pour aller à l'école. Ce qui l'étonne un peu, c'est de disposer, malgré tout, de tant de repos, lui qui travaillait souvent 10/12 heures par jour, voire plus, excepté le dimanche, et encore, pas toujours, quant il faut rentrer les récoltes et que l'orage menace.

A l'armée, il est contraint de se fondre dans de nouvelles habitudes, à n'être qu'un numéro-matricule. Il se méfie des groupes d'hommes soumis à une autorité, à la lâcheté. Il mange à peu près correctement, tout en n'étant pas insensible aux discours revanchards des officiers, issus de la guerre de 1870, qui martèlent une propagande telle que les soldats finissent par espérer la guerre, suivie d'une victoire facile et glorieuse.

Il sait depuis l'école primaire qu'un jour il lui faudra défendre son pays.

 

1900 - retour à la vie civile

 

Discipliné, d'un niveau d'instruction supérieur à la moyenne, des aptitudes exceptionnelles aident Léon à sortir de ce train d'enfer. Il est nommé caporal le 20 septembre 1899, sergent le 27 septembre 1900, puis démobilisé le 21 septembre 1901, en attendant son passage dans la réserve. Un certificat de bonne conduite lui est attribué.

Il retourne avec plaisir à la vie civile, à cette vie laborieuse mais heureuse qu'il pense immuable.

Un premier drame, le décès de son frère Charles, 20 ans, le 5 Août 1900 et sa mère hurlante, en larmes, les cheveux dénoués, ne maîtrisant pas ses sanglots.

 

janvier 1901

Mariage de sa soeur Marie Lucienne, 18 ans, avec Henri Hurel, cultivateur, 27 ans, fils de Pierre et Marie Buffey.

 

avril 1903 - décès successifs

La mort, il l'a connaît à nouveau brutalement, quand son père s'éteint, encore jeune, à 54 ans. Sa mère est désignée tutrice de ses enfants mineurs : Joseph, Thérèse, Madeleine. Lors de l'inventaire après décès, les biens sont estimés à 4993 francs, desquels sera déduite une créance de 1469 francs correspondant au fermage annuel à régler au propriétaire. L'épouse hérite de la moitié du reste et ses enfants, chacun, de 1/5ème du solde.

1904

Puis c'est son frère Joseph qui décède à 18 ans en octobre 1904. Quelque chose d'inacceptable, de contraire à ce qu'il a vécu jusqu'à présent. Ces deuils coup sur coup lui sont très douloureux car il ne s'était pas rendu compte, jusqu'à présent, de la place que ces trois êtres tenaient dans la maison, dans son coeur, tellement habitué à leur présence.

Désormais, il est le seul homme à la maison et c'est au cimetière qu'il a souffert du vide étrange de ces absences devant le poignant désespoir de sa mère, livide dans sa robe noire. Lucienne et Aimée ses soeurs sont désormais mariées et la plus jeune, Madeleine, n'a que neuf ans. Il doit dorénavant s'occuper de tout et il y a tellement à faire à la ferme.

 

7 novembre 1905 - mariage

Il épouse Blanche Delavigne, fille de Paul et Noémie Gouhier, cultivateurs de Ste-Gauburge-Sainte-Colombe, un village situé à quelques kilomètres de la ferme familiale et qui lui donnera, en 1907, un fils prénommé Paul.

 

avril 1912

C'est enfin le mariage de sa soeur cadette, Madeleine, avec René Pignard, fils d'un ouvrier verrier de St-Evroult-Notre-Dame-du-Bois. Le couple partira s'installer sur Paris, vers cette ville lumière dont ils rêvent tant.

Ce sera le début de l'exode rural.

 

1913

On apprend par les journaux l'assassinat de l'Archiduc d'Autriche à Sarajevo. Au début nul ne s'en inquiète, mais les grandes manoeuvres de 1913, le renforcement des armements et des effectifs annoncent un nouveau conflit. Et,
pour essuyer l'affront, l'Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie. On fourbit les armes.. de chaque coté.

 

26 décembre 1913

Décès de sa soeur Lucienne, 31 ans, de la tuberculose. Elle laisse quatre enfants en bas âge : Pierre, Henriette, Andrée, Hélène Hurel.

 

samedi 1er Août 1914 - la guerre

Pour les écoliers, c'est le début des vacances scolaires.

Lorsque le tocsin retentit dans tous les villages d'alentour, annonçant la mobilisation générale, il faut bien se rendre à l'évidence, car les cloches se répondent, comme devenues folles, au dessus des champs, des bois, des hameaux. La réalité cruelle est là. La folie a saisi le monde. Pour les vieux, les anciens de 1870, l'heure de la revanche a sonné, la nation va pouvoir, enfin, récupérer l'Alsace et la Lorraine. L'enfance de Léon a été bercée par les souvenirs douloureux de ses parents à qui les troupes allemandes ont tout pris. Les Prussiens avaient bivouaqué jusqu'en Normandie et même dans leur commune. Les habitants ont été à la merci de l'ennemi, contraints de nourrir et loger les soldats, fournir le foin et l'avoine pour les chevaux que les officiers réquisitionnaient avec les charrettes et les bêtes.

Deux jours plus tard, le 3 août, l'Allemagne envahit le Luxembourg, la Belgique et déclare la guerre à la France. Un mouvement de patriotisme soulève l'armée, l'Etat Major et l'ensemble des Français. Comme tous les soldats, Léon se doit d'aller jusqu'à Berlin, pour rentrer rapidement au pays, son devoir accompli, et y jouir d'une paix véritable et méritée. C'est ce qu'on lui a appris tant à l'école que pendant son service militaire. Il a retenu le message.


Léon a déjà 37 ans et, en principe compte tenu de son âge, il n'est plus mobilisable dans l'armée active mais versé dans la Réserve.
Il devrait être affecté à l'arrière du front, à protéger les gares et les ponts, à assurer le transport des munitions et le ravitaillement vers les premières lignes. Pourtant, il va rapidement être confronté à la dure réalité et, à cause de son grade, il se retrouve dans l'enfer du front.

Il a la conviction profonde qu'il faut défendre sa patrie contre l'agresseur afin de laver l'honneur de la France qui doit être restaurée dans ses frontières d'avant 1870..

De cela, il n'en doute pas !


10 août 1914 - rien ne va plus

Les nouvelles du front ne sont pas bonnes. Les canons lourds de l'artillerie allemande se sont mis à tonner, provoquant de nombreux morts dans les rangs des régiments pas du tout préparés à subir un tel déluge de feu. Les Allemands vont refouler les Français épuisés et ce fut le début d'une débâcle qui s'achèvera seulement sur la Marne. Ils sont loin, très loin, de leurs rêves de victoire facile et rapide.

Il faudra à l'armée quelques jours pour reprendre des forces et ils repartiront à l'assaut, sous le feu des mitrailleuses qui décimèrent des régiments entiers.


septembre 1914 - les mauvaises nouvelles déferlent

Le gouvernement quitte Paris pour se réfugier à Bordeaux, car les Allemands déferlent sur le nord du pays et se trouvent à moins de cent kilomètres de la capitale. La stupeur est générale et un début de panique jette un flot de réfugiés sur les routes.

En ce début septembre, le Maire de la commune de Saint-Pierre-des-Loges commence à recevoir le nom des tués au combat, et tous comprennent rapidement que la vie a basculé dans le malheur, peut-être pour longtemps. La foudre tombe régulièrement, et ce sont des noms familiers, des familles en deuil, des mères, des soeurs et des épouses en pleurs. Cela laisse le Maire livide, sans force, comme anéanti face à de tels événements, messager incontestable d'un malheur trop grand pour les habitants de son petit village. A la ferme, les femmes désormais seules doivent se débrouiller malgré le manque de bras, de chevaux et de boeufs, les réquisitions ayant vidé les étables et les écuries.

 

16 octobre 1914

Léon est nommé Adjudant. Il faut remplacer les gradés tués au combat et les pertes sont de plus en plus lourdes dans les régiments d'infanterie montant à l'assaut des lignes allemandes.

 

Noël 1914

La population a compris que la guerre allait durer, les armées se sont enterrées, depuis la mer du Nord jusqu'à la frontière suisse et rien ne bouge sur le front d'où n'est pas revenu en permission le moindre soldat, exceptés quelques blessés en convalescence figés dans un silence hostile.

 

1915 - 2ème année de guerre

Grâce à son courage, Léon est porté au grade de sous-lieutenant le 2 janvier 1915.

Maintenant, il vit dans un univers que personne n'a imaginé l'été précédent. Le plus difficile c'est d'admettre que la guerre va durer, que beaucoup d'hommes vont mourir, que les illusions du mois d'Août ont laissé place à la folie. La violence a fait entrer des hommes paisibles dans une horreur douloureuse à laquelle rien ne les a préparés.

Pourtant, Léon va s'efforcer de lutter afin de rester en vie, pour sa femme, sa mère, dont il imagine l'angoisse. Il doit, aussi, songer aux hommes de sa compagnie dont il sent souvent le regard fixé sur lui au coeur du danger. Il ne peut pas les décevoir. Il s'efforce de développer un esprit de décision afin de ne pas renoncer.

Enfin, il obtient une permission, la première depuis la mobilisation. Il retrouve avec bonheur l'odeur des foins coupés, le bruit des charrettes qui rentrent en cahotant sur le chemin pierreux, prolongeant la paix du soir.

Il a beaucoup de difficulté à s'habituer au silence, à la vie toute simple de la ferme. Il s'émerveille de la rosée du matin, de la chanson du vent dans les feuilles d'un arbre, de la douceur des draps, de l'odeur si délicieuse de la soupe au lard, du parfum de la paille fraîche, du meuglement des vaches, du vol du martinet qui rase les toits, du rire joyeux de son fils. Rien de bien important, mais à cent lieues de ce qu'il a vécu ces derniers mois : les offensives folles et meurtrières du printemps.

Autour de lui, sa famille, si éloignée du front, ne peut imaginer ce qui se passe là-bas. Elle ignore tout du miaulement des obus, du crachement des mitrailleuses, des plaintes des blessés, des râles des mourants, du frôlement des rats rongeant les morts, de la morsure des poux.

Léon ne parle pas, comme si une part de lui restait dans les tranchées, dans le fracas des bombes et l'horreur quotidienne, dans la folie des attaques quand les fusils s'entrechoquent, alors que les hommes hurlent pour se donner du courage, puisqu'ils sont achevés à coup de baïonnette. Lorsqu'il faudra s'exposer à découvert, il s'est souvenu de ce désespoir qui les pousse, lui et ses hommes, à courir le plus vite possible vers un abri aléatoire, un trou d'obus, une nouvelle tranchée, un mur en ruine.

Aussi, il désire profiter de chaque seconde de ce repos bien mérité, tout en aidant aux travaux quotidiens de la ferme, car ce dont il est sûr, c'est qu'il n'est pas possible de passer au travers des balles et des obus si longtemps. Va-t-il se réveiller de ce long cauchemar, car il ne peut qu'avoir rêvé de si funestes combats ?

Il faut repartir, il n'aime pas les quais de gare, il promet à sa femme de revenir vivant et lui demande d'être courageuse pour voir grandir son fils.

La guerre s'enlise dans la boue. Il retrouve le front, les camarades, la solidarité, car ensemble ils partagent les mêmes terreurs, les mêmes souffrances, sous un déluge de fer, huit jours sous des bombardements incessants, sans rien à manger ou presque, des hommes coupés en deux, des jambes et des bras arrachés, du sang mêlé à la boue, des cadavres par dizaine, par centaine, sur lesquels on marche sans plus y prêter attention.

Léon échappera à ce carnage, malgré des pertes effroyables.

 

30 octobre 1915

 

Les Français reprennent l'offensive mais se heurtent aux barbelés et aux mitrailleuses allemandes. Aussi, ils vont s'habituer au fracas des obus sur les abris de fortune et maîtriser leur peur. Et lorsque l'Etat-major décide, enfin, de mettre fin à cette hécatombe, des régiments entiers ont été décimés, des milliers hommes anéantis.

 

Novembre 1915 : Autant essayer de conquérir la lune !

Le front s'est figé, les troupes se sont enterrées et Léon apprit, comme les autres, à vivre dans la terre, à peine protégé par des parapets de bois récupérés parmi les troncs d'arbres déracinés et déchiquetés pendant les combats, mais aussi par des sacs de terre entassés au-dessus d'eux. Il veut survivre. Pour cela il s'enterre, mais peut-être mieux que d'autres. Au lieu d'un trou, il creuse des niches qu'il étaye avec des rondins, ne laissant dépasser qu'une partie du visage pour que la bouche aspire juste le volume d'air indispensable.

Il a conscience qu'il peut mourir à chaque instant, de jour comme de nuit, sous une bombe ou à cause d'une balle perdue, du simple fait de la fatalité, ou pire encore, agoniser des heures et même la nuit entière, accroché dans les barbelés, éventré par un obus, sans le moindre secours et dans le froid glacial.

1916 - 3ème année de guerre

L'hiver, interminable, a été rude avec des ciels de cendre. La pluie et la neige ont changé le terrain en une mer de boue, profonde et collante, mais le front semble calme.

Au printemps le soleil est revenu, ramenant un peu d'espoir. A l'arrière, les familles pensent que, depuis ces longs mois de conflit, les hommes ont du s'habituer au danger du front. Ils doivent être devenus plus aguerris, désormais plus prudents.
Curieusement, le vent de mars a cédé un peu à la grisaille et tout annonce une belle journée ensoleillée. Pourtant, à l'horizon, un nuage jaune se déplace rapidement vers les lignes françaises. Ce sont les gaz que les Allemands ont testés sur le front Russe. Pourtant, l'Etat-major français était persuadé qu'ils n'oseraient pas les employer. Aussi, c'est la panique dans les tranchées et sur le front, les hommes quittant en courant des positions occupées depuis des mois.

Il faut, au plus vite, organiser l'évacuation des hommes touchés plus gravement, soigner ceux qui toussent à en perdre le souffle, la vie, mettre des bandeaux humides sur les yeux qui brûlent, faire monter en première ligne les troupes de réserve qui rechignent.

Dorénavant, il prendra l'habitude, d'observer d'où vient le vent, gardant toujours à portée de main, le masque dont les officiers ont équipé la troupe, tous ces gradés que l'on ne voit jamais sur la ligne de front.

*****

Le 5 Août 1916, Léon sera cité à l'ordre de la 51ème division :

"officier d'une rare énergie et d'un grand courage. Dans la nuit du 27 au 28 juillet a érigé, avec un calme parfait, un barrage à la grenade qui a empêché le développement d'une attaque allemande contre nos lignes".

Puis ce sera le 27 septembre 1916 :

"officier remarquable par son sang-froid et son intrépidité. Déjà cité pour une action d'éclat, s'est distingué en défendant à la grenade un boyau nouvellement pris à l'ennemi".

 

1917 - 3ème année de guerre

Il sera blessé le 2 juin 1917 au Mont Cornillet par de multiples plaies à la face.
et le 12 septembre, sera cité à l'ordre de la 132ème division :

"officier brave et énergique, autant que modeste. Placé dans un poste périlleux dans un secteur non organisé et soumis à un bombardement ininterrompu, a fait preuve constamment de sang froid et d'intrépidité. Le 2 juin 1917, étant à son poste de combat, a été gravement blessé à la figure de plusieurs éclats d'obus qui lui ont occasionné une diminution sensible de la vue et a fait preuve, une fois de plus, de calme et d'abnégation qui lui sont coutumiers."

*****

L'automne va succéder aux beaux jours de l'été. Il y aura encore de nombreuses pertes, sous un déluge d'acier et de pluie glacée. Léon s'étonne, encore une fois, d'être toujours en vie, puis il tente de se persuader que le conflit va bientôt cesser.

Plusieurs régiments, découragés, décimés, se révoltent et refusent de repartir au combat. Certains soldats désertent préférant parfois mourir tous seuls dans les fourrés plutôt que d'être hachés menu par les obus.. L'Etat-major mettra en marche des conseils de guerre. Il y aura des déserteurs et des meneurs passés par les armes. Une centaine de fusillés.

La reprise en mains de l'armée par l'Etat-major sera terrible.

Au fil des mois, d'autres permissions lui sont accordées, mais Léon est méconnaissable. A chacun de ses retours, il est plus étrange, plus lointain. La mort lui est devenue familière et une insensibilité froide l'habite désormais, dressant un mur invisible entre lui et les autres. Même sa femme a du mal à le rejoindre dans cette contrée lointaine où il s'est enfermé. Si elle lui parle de la guerre, il répond de mauvaise grâce et le plus souvent il ne répond même pas.

Comment imaginer que ces mains, qui se font douces la nuit, ont égorgé, tué, massacré ? Comment le ramener vers des petites choses, des petites pensées, des devoirs étroits : le nouveau petit chapeau de son épouse, une histoire de domestique, le dîner de dimanche en famille ? Qu'en a-il à faire de leurs petits soucis, de leurs petits bonheurs : du gâteau qui n'est pas assez cuit, de la petite tâche sur la jolie robe de sa femme, des mailles de ses bas qui sautent, alors que là-bas c'est l'enfer d'où on retire les soldats, de temps à autre, comme des poissons d'un aquarium ?.

Alors, on parle de tout et de rien, mais surtout pas de la guerre. Les huit/dix jours de permission sont insuffisants pour lui faire oublier que le front existe, que des hommes, ses copains, meurent à chaque instant dans d'horribles souffrances.

Désormais, toutes les familles redoutent la venue du Maire, drapé de son écharpe tricolore, une enveloppe du Ministère à la main, venant annoncer l'horrible nouvelle. Le village s'est recroquevillé sur lui-même, courbant l'échine dans l'attente d'un nouveau décès. Toutes les semaines, des soldats disparaissent et de nouvelles familles prennent le deuil dans un flot de sanglots et de larmes..

L'hiver est revenu, le gel durcit la terre des tranchées comme de la pierre. Les survivants des autres compagnies sont regroupés pour former de nouveaux régiments.

 

1918 : 4ème année de guerre

Janvier est glacial paralysant l'armée. Un temps de Sibérie.

Même les canons semblent avoir gelé. L'alcool, seul, aide les hommes à se réchauffer. La paix apparaît bien lointaine pour ces soldats qui souffrent du froid car l'hiver est terrible, bien plus rigoureux que le précédent. Les Etats-majors attendent le printemps pour en découdre avec l'ennemi.

Puis, sur le front, le temps se remet à passer, sans véritables offensives, avec des marmitages subits, des obus imprévus, des camarades qui meurent déchiquetés.

Léon n'a plus peur, il attend la mort et ne croit plus en Dieu. Il obtient les galons dorés de Lieutenant le 12 février 1918 et la croix de guerre trois étoiles d'argent.

Au printemps, les Américains entrent dans le conflit aidés par les Anglais. Les bonnes nouvelles se succèdent, l'espoir renaît, suivies malheureusement aussitôt par des mauvaises, car l'armée française, comme au tout début de septembre 1914, fait retraite de façon incompréhensible.

Aussi, la surprise des Parisiens est grande lorsque la capitale est bombardée par des avions ou des zépelins ennemis. Entre le 23 mars et le 9 août, trois canons à très longue portée pilonnent Paris. Plus de 400 obus sont lancés, 350 atteignent la capitale et le 29 mars 1918, 16 h 27, un obus provoque l'effondrement de la voûte de l'église Saint-Gervais pendant l'office du Vendredi saint : une centaine de tués, 70 blessés.

C'est la panique dans la population tétanisée.

Les hommes au front ressentent la désagréable impression de revenir au tout début de la guerre, quand les Allemands sont arrivés jusque sur les bords de la Marne. Quatre années, tant de morts, de sacrifiés, pour se retrouver au point de départ.

C'est trop à supporter.

Mais l'armée française reprend l'offensive que l'on dit finale. Les Américains s'engagent sérieusement. Désormais, on en est sûr, la guerre se termine. L'été s'achèvera dans un automne très doux et bientôt les nouvelles du front se font plus rassurantes.

La victoire est désormais proche...

 

11 novembre 1918 : fin de la guerre

Alors que le brouillard se lève sur le front, laissant passer un timide rayon de soleil, Léon se retrouve vivant, comme un miraculé. L'armistice est signé le 11 novembre 1918 et les hostilités cessent à 11 heures précises. Moment magique.

Dans le petit village de Saint-Pierre-des-Loges, les femmes de la famille sursautent quand les cloches se mettent à sonner à toute volée, n'osant pas croire que cette maudite guerre est finie. Les cloches des églises d'alentour se répondent confirmant la nouvelle tant attendue et si longuement espérée.
Les maris, les frères, les fils, ceux qui ont eu la chance de rester en vie vont revenir, reprendre la vie là où elle s'est arrêtée quatre ans plus tôt.

La France comptera 1.500.000 morts au champ d'honneur ou de leurs blessures. Dans les années qui suivirent 500.000 autres succomberont ; 6.500.000 blessés regagneront leurs foyers, certains très handicapés ne reprendront jamais d'activité professionnelle normale.
Le conflit laissait 3 millions de veuves, 6 millions d'orphelins français et allemands réunis.

A cette hécatombe s'ajoutera, dans l'hiver 1918-1919, 400.000 victimes de la grippe espagnole. La maladie est foudroyante, on rencontre les gens le matin et l'après-midi on apprend qu'ils sont morts.

Mais, comme toujours, la vie finit par avoir le dessus.

Après sa démobilisation Léon reprend son métier d'agriculteur, il fera à nouveau les foins, les moissons, s'occupera de ses bêtes, ira à la chasse. Il a l'impression d'avoir quitté sa famille depuis dix ans et de ne pas avoir vu son fils grandir.

Pour tous, la vie ne sera jamais plus aussi douce qu'avant ces événements tragiques. Le monde va profondément changer, l'industrie se développer.

Un monde d'ouvriers va remplacer celui des paysans.

 



1920
Léon sera décoré de la légion d'honneur.

1er octobre 1925 : Décès de Victorine Léontine Lebrec, à Echauffour, au lieu-dit "Le Moulin Féron", mère de Léon.

L'héritage est séparé entre les 3 enfants restant en vie : Léon, Madeleine, Thérèse et ses quatre petits-enfants, descendants de sa fille Lucienne décédée, épouse Hurel.

 

1943 - réunion de famille

vers 1940 : Léon Gosnet, la tante Blanche, son fils Paul et sa femme,

1er rang : Arlette Pignard, Jean petit fils de Léon, Germain Pignard, Paulette ou Renée Pignard ?

 

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29 janvier 1951 : décès de Léon Gosnet,

2 janvier 1972 : décès de Blanche Delavigne, sa femme,

 

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guerre de 1914/18 un très beau site : http://www.lesfrancaisaverdun-1916.fr

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