Biographie de Léon Gosnet
Léon, frère de ma grand mère paternelle
Chevalier de la légion d'honneur, guerre de 1914/18
22 juin 1877
Léon GOSNET a vu le jour à Planches, village du Perche, Basse-Normandie. C'est l'aîné d'une fratrie de six enfants.
Assez grand pour l'époque, 1m73, Léon avait les yeux bleus, les cheveux châtain, comme tous ses parents avant lui. Fils, petit-fils, arrière-petit-fils de Normands, tisserands dès la première heure, devenus agriculteurs, ceci depuis la nuit des temps. Celle des vikings qui remontaient les fleuves, bien avant l'époque des Anglais et des guerres incessantes qui mettaient à feu et à sang les campagnes normandes, brûlant les récoltes, les maisons, tuant les animaux et les hommes.
Son père Emile GOSNET était né à St-Martin-du-Vieux-Bellême (Orne) comme tous ses ancêtres avant lui, depuis au moins le 17ème siècle. Cultivateur, il était venu s'installer à Planches, un bourg important, peu de temps après son mariage en 1875 avec Victorine Lebrec, couturière, originaire de cette ville, fille de Victor et Marie Claire Tempier des agriculteurs.
Au fil des années, la famille s'agrandira avec la venue au monde de Charles, Joseph, Lucienne, Aimée et enfin Madeleine la petite dernière, ma grand-mère.
1880
Lorsque Léon n'était encore qu'un enfant, la famille avait déménagé à quelques kilomètres de là, dans une ferme isolée proche de Saint-Pierre-des-Loges dans l'Orne "La Réaudière", belle bâtisse avec bâtiments d'habitation et d'exploitation, herbages et terres labourables. On y trouvait des granges pleines de foin, des étables aux odeurs fortes de vaches laitières, des écuries abritant chevaux, charrues, charrettes, carrioles, baudriers de cheval..., Le tout d'une contenance de plus de 7 hectares.
Les dépendances étaient importantes : laiterie pour baratter le beurre, écurie, garennière, clapier, poulailler, porcherie, jardin-potager. Il y avait aussi une mare où venaient s'abreuver les bêtes. Au delà de la mare, s'étalaient de vastes champs jusqu'aux collines voisines où paîssaient des vaches blanches et rousses dont la queue battait les flancs doucement.
C'est là que décèderont accidentellement ses jeunes frères (18 et 20 ans), et son père bien des années avant lui.
La Réaudière en 2008
1887
Fils d'agriculteur, il allait pratiquer, très jeune, les travaux des champs : semailles, foins, moissons, battages, ramassages des pommes, rien ne lui sera épargné, maniant la fourche et le fléau. Il appréciait tout particulièrement le mois de juillet, ses ciels bleus couleur dragée, sous le feu du soleil d'été, les longues soirées si douces, le parfum des roses grimpant le long de la façade de la ferme, l'odeur du chevrefeuille ou des foins étendus dans les prés.
Il aimait les champs plantés de pommiers, les collines douces, les bois où il allait chasser à l'automne le lièvre, le garenne, le faisan, le perdreau, tout d'abord avec son père, puis plus tard avec son fils Paul. Toujours avec ses chiens sur les talons. Il fabriquait ses cartouches sous la lampe à pétrole, en économisant la poudre et le plomb.
1889
Le matin il fallait se lever tôt, et dès qu'il eu six ans il parcourait plusieurs kilomètres à pied pour aller à l'école qui désormais était obligatoire. Il voulait savoir lire et compter.
L'hiver Léon rentrait alors que la nuit tombait, courant pour se réchauffer, et le matin il arrivait toujours à l'heure malgré le chemin gelé. Il aimait voir sa mère préparer le repas du soir lorsqu'il rentrait de l'école. Elle lui coupait de belles tranches de pain doré recouvertes de confitures faites à la maison qui embaumaient délicatement.
Ensuite, il s'installait dans la grande salle-à-manger pour faire ses devoirs et, le soir, après le dîner pris en famille, il allait se coucher dans une chambre simple qui sentait la cire d'abeille. Il s'endormait heureux, dans la chaleur des bouillottes, sous le grand édredon de plumes.
1890
C'était l'époque où l'on allait à la messe le dimanche. Il fallait atteler le cheval à la carriole pour emmener toute la famille. Messes chantées, mois de Marie, processions, chemins de croix, confessions, communions, vêpres, jeûnes, génuflexions, dans l'odeur de buis, d'encens, de fleurs fraîches et fanées, car les obligations de l'Eglise ne rebutaient personne.
C'était aussi l'occasion de grands repas en famille dans la paix béate du dimanche où rien ne presse, avec l'odeur de soupe, de pâtés faits maison, de volailles rôties, de tartes aux pommes.
Puis, un jour, il y eu la première voiture automobile pétaradante, conduite par un homme emmitouflé aux lunettes surprenantes. Elle avait effrayé les chiens et les chevaux dans un panache de fumée, laissant la population interdite.
Le monde changeait, s'industrialisait ....
1891
Dans le village, outre l'école et la Mairie, on rencontrait de nombreux artisans : cafetier/épicier, bourrelier, cordonnier, charron, tonnelier, tisserand, couturière, sabotier, forgeron et surtout un maréchal-ferrant, car le bruit attirait le regard de tous les enfants surtout lorsque le cheval se montrait rétif en hennissant furieusement. Ces petits métiers allaient bientôt tous disparaître.
Il était bon élève, avait appris à lire et à écrire. Il aimait l'ambiance de la classe avec ses pupitres en bois, le poêle avec son long tuyau, la carte de France, celle de la planète aux couleurs vives, les plumiers, les cartables en cuir, les ardoises et l'odeur de la craie et de l'encre.
En ce temps-là, les maîtres étaient sévères et respectés. Ils portaient des moustaches en guidon-de-bicyclette, une blouse grise, un col dur. Des punitions, des lignes à écrire pour le lendemain, tombaient sur les mauvais élèves et les indisciplinés.
1897
Léon aimait l'histoire, s'étonnait de la défaite de 1870 et de l'image de Napoléon III fait prisonnier à Sedan. Il écoutait le maitre d'école évoquer la nécessité de reprendre l'Alsace et la Lorraine aux Allemands, retrouver les mines de fer indispensables aux forges et à l'industrialisation qui se profilait à l'horizon du nouveau siècle.
Dans la cour les garçons jouaient à la guerre, et pas un ne doutait de la victoire un jour prochain, contre cet ennemi qui s'était emparé de ces deux belles provinces, les plus précieuses pour une France meurtrie par le dernier conflit.
C'est dans la cour qu'il apprendra à se battre, à maîtriser sa peur, à se montrer solidaire de ses camarades, à montrer du courage dans l'affrontement pour gagner le respect de tous.
novembre 1898
Ce furent des années heureuses jusqu'à son certificat d'étude qu'il obtiendra à l'âge de 12 ans et la vie s'écoulera ainsi jusqu'à son départ pour le service militaire. Il sera promu soldat de première classe, matricule 9199, au 101ème Régiment d'Infanterie d'Alençon dès le 6 juillet 1899.
Les premiers jours de son incorporation, qui durera en définitif trois ans, il rentrait éreinté après huit jours de marches forcées, de manoeuvres, de maniement de fusil, de présentations d'armes, de saluts au drapeau, d'heures d'instruction militaire, ce qui le faisait basculer, au retour, dans un sommeil sans rêves.
La promiscuité, la dureté des ordres donnés par les officiers, qui semaient la terreur, ne l'ébranlaient pas plus que cela.
caserne d'Alençon
1899
Il avait appris depuis l'enfance à résister à tout. Il se souvenait des kilomètres parcourus dans le froid glacial de l'hiver pour aller à l'école. Ce qui l'étonnait un peu, c'était de disposer, malgré tout, de tant de repos, lui qui travaillait souvent 10/12 heures par jour, voire plus, excepté le dimanche, et encore, pas toujours, quant il fallait rentrer les récoltes et que l'orage menaçait.
A l'armée, il était contraint de se fondre dans de nouvelles habitudes, à n'être qu'un numéro-matricule. Il se méfiait des groupes d'hommes soumis à une autorité, à la lâcheté. Il mangeait à peu près correctement, tout en n'étant pas insensible aux discours revanchards des officiers, issus de la guerre de 1870, qui martelaient une propagande telle que les soldats finissaient par espérer la guerre, suivie d'une victoire facile et glorieuse.
Il savait depuis l'école primaire qu'un jour il lui faudrait défendre son pays.
1900
Discipliné, d'un niveau d'instruction supérieur à la moyenne, des aptitudes exceptionnelles aidèrent Léon à sortir de ce train d'enfer. Il sera nommé caporal le 20 septembre 1899, sergent le 27 septembre 1900, puis démobilisé le 21 septembre 1901, en attendant son passage dans la réserve. Un certificat de bonne conduite lui sera attribué.
Il retournera avec plaisir à la vie civile, à cette vie laborieuse mais heureuse qu'il croyait immuable.
Un premier drame, le décès de son frère Charles, 20 ans, le 5 Août 1900 et sa mère livide, en larmes, les cheveux dénoués, ne maîtrisant pas ses sanglots.
janvier 1901
Mariage de sa soeur Marie Lucienne, 18 ans, avec Henri Hurel, cultivateur, 27 ans, fils de Pierre et de Marie Buffey.
avril 1903
La mort, il l'a connue à nouveau brutalement, quand son père s'est éteint, encore jeune, à 54 ans. Sa mère sera désignée tutrice de ses enfants mineurs : Joseph, Thérèse, Madeleine. Lors de l'inventaire après décès, les biens sont estimés à 4993 francs, desquels sera déduit une créance de 1469 francs correspondant au fermage annuel du au propriétaire et à quelques frais. L'épouse héritera de la moitié du reste et les enfants chacun de 1/5ème du solde.
1904
Puis ce fut son frère Joseph qui décèdera à 18 ans en octobre 1904. Quelque chose d'inacceptable, de contraire à ce qu'il avait vécu jusqu'à présent. Ces deuils coup sur coup lui furent très douloureux car il ne s'était pas vraiment rendu compte de la place que ces trois êtres tenaient dans la maison, dans son coeur, tellement habitué à leur présence.
C'est au cimetière qu'il avait souffert du vide étrange de ces absences devant le désespoir de sa mère.
Désormais, il était le seul homme de la maison. Lucienne et Aimée ses soeurs étaient mariées. Restaient sa mère dans sa robe noire, dans sa douleur, et sa plus jeune soeur, Madeleine, qui n'avait que neuf ans. Il devait dorénavant s'occuper de l'organisation de l'exploitation, et il y avait tellement à faire à la ferme.
7 novembre 1905
Il épousera Blanche Delavigne, fille de Paul et Noémie Gouhier, cultivateurs de Ste-Gauburge-Sainte-Colombe, un village situé à quelques kilomètres de la ferme familiale et qui lui donnera, en 1907, un fils prénommé Paul.
avril 1912
Sa soeur cadette, Madeleine, se mariera avec René Pignard, fils d'un verrier de St-Evroult-Notre-Dame-du-Bois, et le couple partira s'installer sur Paris, vers cette ville lumière dont ils rêvaient tant.
C'était le début de l'exode rural.
Puis, on appris l'assassinat de l'Archiduc d'Autriche à Sarajevo. Au début, nul ne s'en inquiétait, mais les grandes manoeuvres de 1913, le renforcement des armements et des effectifs annonçait un conflit.
Puis l'Autriche-Hongrie déclara la guerre à la Serbie.
26 décembre 1913
Décès de sa soeur Lucienne, 31 ans. Elle laisse 4 enfants en bas âge : Pierre, Henriette, Andrée, Hélène Hurel.
samedi 1er Août 1914
Pour les écoliers, c'était le début des vacances scolaires.
Lorsque le tocsin retentit dans tous les villages d'alentour, annonçant la mobilisation générale, il fallu bien se rendre à l'évidence, car les cloches se répondaient, comme devenues folles, au dessus des champs, des bois, des hameaux. La réalité cruelle était là. La folie avait saisi le monde. Pour les vieux, les anciens de 1870, l'heure de la revanche avait sonné, la nation allait, enfin, récupérer l'Alsace et la Lorraine.
Deux jours plus tard l'Allemagne envahissait le Luxembourg, la Belgique et déclarait la guerre à la France. Un mouvement de patriotisme soulevait l'armée, l'état major, l'ensemble des Français.
Léon avait déjà 37 ans et la conviction profonde qu'il défendait sa patrie contre l'agresseur. Il ira donc jusqu'à Berlin et rentrera rapidement au pays, son devoir accompli, pour y jouir d'une paix véritable et méritée, l'affront de 1870 enfin lavé, l'honneur de la France restauré.
Cependant, l'élan patriotique des premiers jours allait s'amenuiser tout au long de l'interminable voyage en train vers l'Est et les Vosges, puis les longues marches à pied, barda de trente kilos sur le dos, pour rejoindre le front.
10 août 1914
Brutalement, les canons lourds de l'artillerie allemande se mirent à tonner, provoquant une première hécatombe dans les rangs des régiments pas du tout préparés à subir un tel déluge de feu. Les Allemands refoulèrent les Français épuisés et ce fut le début d'une débâcle qui allait s'achever seulement sur la Marne. Ils étaient loin, très loin, de leurs rêves de victoire.
Ce qui avait aidé Léon dans ces journées tragiques, c'était de traverser des champs, des prés, des villages où, en cette fin août 1914, l'odeur de la terre encore chaude de l'été lui permettait de penser à son pays, sa ferme, sa famille.
Il échappait, quelques minutes, à l'angoisse qui le hantait en se rappelant les ravages de la guerre de 1870, car les Prussiens étaient venus jusqu'en Normandie, et même dans leur commune. Les habitants avaient été à la merci de l'ennemi, contraints de nourrir et loger les soldats, fournir le foin et l'avoine pour les chevaux que les officiers prussiens réquisitionnaient avec les charrettes et les bêtes. Son enfance avait été bercée par les souvenirs douloureux de ses parents à qui les troupes Allemandes avaient tout pris.
septembre 1914
Il fallu à l'armée française quelques jours pour reprendre des forces et ils repartirent à l'assaut, sous le feu des mitrailleuses qui décimèrent sa compagnie en quelques heures. Si bien que, le soir venu, il fut étonné d'être encore vivant. Mais le destin en avait décidé autrement, la mort l'avait épargné alors qu'elle avait fauché tant de ses camarades. Pourtant, il ne s'était pas ménagé, fidèle à l'idée qu'il se faisait de son pays à défendre.
En ce début de septembre 1914, le gouvernement quittait Paris pour se réfugier à Bordeaux, car les Allemands déferlaient sur le nord du pays et se trouvaient à moins de cent kilomètres de la capitale. La stupeur fut générale et un début de panique jeta un flot de réfugiés sur les routes.
Vers la fin de septembre 1914, le Maire de la commune de Saint-Pierre-des-Loges commencera à recevoir le nom des tués au combat, et tous comprirent rapidement que la vie avait basculé dans le malheur, peut-être pour longtemps. Dès lors, la foudre tombait régulièrement, car c'étaient des noms familiers, des familles en deuil, des mères, des soeurs et des épouses en pleurs.
Cela laissait le Maire livide, sans force, comme anéanti face à de tels événements, messager incontestable d'un malheur trop grand pour les habitants de son petit village.
A la ferme, les femmes désormais seules devaient se débrouiller malgré le manque de bras, de chevaux et de boeufs, les réquisitions ayant vidé les étables et les écuries.
16 octobre 1914
Léon sera nommé Adjudant, car il fallait remplacer les gradés tués au combat, puis, grâce à son courage, il sera porté au grade de sous-lieutenant le 2 janvier 1915.
Maintenant, il vivait dans un univers que personne n'eut imaginé l'été précédent. Le plus difficile c'était d'admettre que la guerre allait durer, que beaucoup d'hommes allaient mourir, que les illusions du mois d'Août avaient laissé place à la folie. La violence avait fait entrer des hommes paisibles dans une horreur douloureuse à laquelle rien ne les avait préparés.
Désormais, Léon allait s'efforcer de lutter afin de rester en vie, pour sa femme, sa mère, dont il imaginait l'angoisse, mais il devait, aussi, songer aux hommes de sa compagnie dont il sentait souvent le regard fixé sur lui au coeur du danger. Il ne pouvait pas les décevoir, il s'efforçait de développer un esprit de décision afin de ne pas renoncer.
Noël 1914
La population avait compris que la guerre allait durer, les armées s'étaient enterrées, depuis la mer jusqu'à la frontière suisse et rien ne bougeait sur le front d'où n'était pas revenu en permission le moindre soldat, excepté quelques blessés en convalescence figés dans un silence hostile.
30 octobre 1915
Les Français reprirent l'offensive mais se heurtèrent aux barbelés et aux mitrailleuses allemandes, ils durent s'habituer au fracas des obus sur les abris de fortune et maîtriser leur peur. Autant essayer de conquérir la lune !
Mais, lorsque l'état-major décidera, enfin, de mettre fin à cette hécatombe, des régiments entiers étaient décimés, les hommes anéantis.
Novembre 1915
Le front s'était figé, les troupes s'étaient enterrées et Léon avait appris, comme les autres, à vivre dans la terre, à peine protégé par des parapets de bois récupéré parmi les troncs d'arbres déracinés et déchiquetés pendant les combats, mais aussi par des sacs de terre entassés au-dessus d'eux. Il voulait survivre. Pour cela il s'enterra, mais peut-être mieux que d'autres. Au lieu d'un trou, il creusait des niches qu'il étayait avec des rondins, ne laissant dépasser qu'une partie du visage pour que la bouche aspire le volume d'air indispensable.
Il avait pris conscience qu'il pouvait mourir à chaque instant, de jour comme de nuit, sous une bombe ou à cause d'une balle perdue, du simple fait de la fatalité, ou pire encore, agoniser des heures et même la nuit entière, accroché dans les barbelés, éventré par un obus, sans le moindre secours et dans le froid glacial.
1916
L'hiver avait été rude avec des ciels de cendre. Les pluies et la neige avaient changé le terrain en une mer de boue, profonde et collante. Il parut interminable, mais le front était calme.
Au printemps le soleil était revenu, ramenant un peu d'espoir. A l'arrière, les familles pensaient que, depuis ces longs mois de conflit, les hommes avaient du s'habituer au danger du front. Ils devaient être devenus plus aguerris, désormais plus prudents.
Puis, le vent de mars avait cédé un peu à la grisaille et tout annonçait une belle journée. Le ciel était couleur pastel et, pourtant, à l'horizon, un nuage jaune se déplaçait rapidement vers les lignes françaises. C'étaient les gaz que les Allemands avaient testés sur le front Russe. Pourtant l'état-major français était persuadé qu'ils n'oseraient pas les employer. Ce fut la panique dans les tranchées et sur le front. Les hommes quittaient en courant des positions occupées depuis des mois.
Ce jour là, Léon était à l'arrière. Il fut rattrapé par le nuage qui le faisait tousser, l'empêchant de respirer. Ses yeux pleuraient, ses poumons piquaient. Il fallait organiser l'évacuation des hommes touchés plus gravement, soigner ceux qui toussaient à en perdre le souffle, la vie, mettre des bandeaux humides sur les yeux qui brûlaient, faire monter en première ligne les troupes de réserve qui rechignaient.
Dorénavant, il n'oubliera jamais, et pris l'habitude, d'observer d'où venait le vent, gardant toujours à portée de main, le masque dont les officiers avaient équipé la troupe, tous ces gradés que l'on ne voyait jamais sur la ligne de front.
*****
Enfin, Léon obtint une permission, la première depuis la mobilisation. Il retrouva l'odeur des foins coupés, le bruit des charrettes qui rentrent cahotant sur les chemins pierreux, prolongeant la paix du soir.
Il eut beaucoup de difficulté à s'habituer au silence, à la vie toute simple de la ferme. Il s'émerveillait de la rosée du matin, de la chanson du vent dans les feuilles d'un arbre, de la douceur des draps, de l'odeur si délicieuse de la soupe au lard, du parfum de la paille fraiche, du meuglement des vaches, du vol du martinet qui rase les toits, du rire de son fils, rien de bien important, mais à cent lieues de ce qu'il avait vécu cette dernière année, les offensives folles du printemps.
Mais autour de lui, sa famille, si éloignée du front, ne pouvait imaginer ce qui se passait là-bas. Elle ignorait tout du miaulement des obus, du crachement des mitrailleuses, des plaintes des blessés, des râles des mourants, du frôlement des rats rongeant les morts, de la morsure des poux.
Aussi, Léon ne parlait pas, comme si une part de lui était restée dans les tranchées, dans le fracas des bombes et l'horreur quotidienne, dans la folie des attaques quand les fusils s'entrechoquaient, alors que les hommes hurlaient pour se donner du courage, puisqu'ils étaient achevés à coup de baïonnette. Il se souvenait, lorsqu'il a fallu s'exposer à découvert, de ce désespoir qui le poussait, lui et ses hommes, à courir le plus vite possible vers un abri aléatoire, un trou d'obus, une nouvelle tranchée, un mur en ruine.
Aussi, il voulait profiter de chaque seconde de ce repos bien mérité, tout en aidant aux travaux quotidiens de la ferme, car ce dont il était sûr, c'est qu'il n'était pas possible de passer au travers des balles et des obus si longtemps. Allait-il se réveiller de ce long cauchemar, car il ne pouvait qu'avoir rêvé de si funestes combats ?
Il fallut repartir, il n'aimait pas les quais de gare, il promis à sa femme de revenir et lui demanda d'être courageuse. Il voulait demeurer vivant pour voir grandir son fils.
Il retrouva le front où la guerre s'était enlisée dans la boue, les camarades, la solidarité, car ensemble ils partageaient les mêmes terreurs, les mêmes souffrances. Il se retrouvera sous un déluge de fer, huit jours sous des bombardements incessants, sans rien à manger ou presque, des hommes coupés en deux, des jambes et des bras arrachés, du sang mêlé à la boue, des cadavres par dizaine, par centaine, sur lesquels on marchait sans plus y prêter attention. Léon échappera à ce carnage, malgré des pertes effroyables.
Août 1916
Le 5 Août 1916, il sera cité à l'ordre de la 51ème division :
"officier d'une rare énergie et d'un grand courage. Dans la nuit du 27 au 28 juillet a érigé, avec un calme parfait, un barrage à la grenade qui a empêché le développement d'une attaque allemande contre nos lignes".
Puis ce sera le 27 septembre 1916 :
"officier remarquable par son sang-froid et son intrépidité. Déjà cité pour une action d'éclat, s'est distingué en défendant à la grenade un boyau nouvellement pris à l'ennemi".
1917
Il sera blessé le 2 juin 1917 au Mont Cornillet par de multiples plaies à la face.
et le 12 septembre, sera cité à l'ordre de la 132ème division :
"officier brave et énergique, autant que modeste. Placé dans un poste périlleux dans un secteur non organisé et soumis à un bombardement ininterrompu, a fait preuve constamment de sang froid et d'intrépidité. Le 2 juin 1917, étant à son poste de combat, a été gravement blessé à la figure de plusieurs éclats d'obus qui lui ont occasionné une diminution sensible de la vue et a fait preuve, une fois de plus, de calme et d'abnégation qui lui sont coutumiers."
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L'automne allait succéder aux beaux jours de l'été. Il y eut encore de nombreuses pertes, sous un déluge d'acier et de pluie glacée. Léon s'étonnera, encore une fois, d'être toujours en vie, puis il tenta de se persuader que le conflit allait bientôt cesser.
Certains régiments, découragés, décimés, se révolteront et refuseront de repartir au combat, certains soldats déserterons préférant parfois mourir tous seuls dans les fourés plutôt que d'être hachés menus par les obus.. L'état-major avait mis en marche des conseils de guerre. Il y eut des déserteurs et des meneurs passés par les armes. Une centaine de fusillés.
La reprise en mains de l'armée par l'état-major sera terrible.
Au fil des mois, d'autres permissions lui seront accordées, mais Léon était méconnaissable. A chacun de ses retours, il devenait plus étrange, plus lointain, plus étranger. La mort lui était devenue familière et une insensibilité froide l'habitait désormais, dressant un mur invisible entre lui et les autres.
Même sa femme avait du mal à le rejoindre dans cette contrée lointaine où il s'était enfermé. Si elle lui parlait de la guerre, il répondait de mauvaise grâce et le plus souvent il ne répondait pas.
Comment imaginer que ces mains, qui se faisaient douces la nuit, avaient égorgé, tué, massacré ? Comment le ramener vers des petites choses, des petites pensées, des devoirs étroits : le nouveau petit chapeau de son épouse, une histoire de domestique, la visite à faire chez la tante Lucie, le dîner de dimanche en famille ? Qu'en avait-il à faire de leurs petits soucis, de leurs petits bonheurs : du gâteau qui n'est pas assez cuit, de la petite tâche sur la jolie robe de sa femme, des mailles de ses bas qui sautent, alors que là-bas c'était l'enfer d'où on retire les soldats, de temps à autre, comme des poissons d'un aquarium ?.
Il avait envie de hurler, la colère le prenait parfois et, désormais, il avait une manière de balayer tout cela d'un geste brutal de la main : "Aucune importance" disait-il. C'était devenu ses mots favoris. Alors, on parlait de tout et de rien, mais surtout pas de la guerre.
Les huit/dix jours de permission étaient insuffisants pour lui faire oublier que le front existait, que des hommes, ses copains, mouraient à chaque instant dans d'horribles souffrances.
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Désormais, toutes les familles redoutaient la venue du Maire, drapé de son écharpe tricolore, une enveloppe du Ministère à la main, venant annoncer l'horrible nouvelle. Le village s'était recroquevillé sur lui-même, courbant l'échine dans l'attente d'un nouveau décès, car désormais, toutes les semaines, il y avait des soldats qui disparaissaient et de nouvelles familles en deuil.
L'hiver était revenu, les survivants des autres compagnies seront regroupés pour reformer d'autres régiments. Le gel durcissait la terre des tranchées comme de la pierre.
1918
Janvier sera glacial paralysant l'armée. Un temps de Sibérie. Même les canons semblaient avoir gelé. L'alcool, seul, aidait les hommes à se réchauffer. La paix semblait loin pour ces soldats qui souffrirent beaucoup du froid car l'hiver était terrible, bien plus rigoureux que le précédent. On n'entendait plus rien, les états majors attendaient le printemps pour en découdre avec l'ennemi.
Puis, sur le front, le temps se remit à passer, sans véritables offensives, avec des marmitages subits, des obus imprévus, des camarades qui mouraient déchiquetés. Léon n'avait plus peur, il attendait la mort et ne croyait plus en Dieu.
Léon obtiendra les galons dorés de Lieutenant le 12 février 1918 et la croix de guerre trois étoiles d'argent.
Au printemps, les Américains étaient entrés dans le conflit aidés par les Anglais. Les bonnes nouvelles se succédèrent, l'espoir allait renaître, suivies malheureusement aussitôt par des mauvaises, car l'armée française, comme au tout début de septembre 1914 faisait retraite de façon incompréhensible.
Aussi, quelle ne sera pas la surprise des Parisiens lorsque la capitale sera bombardée par des avions ou des zépelins ennemis. Entre le 23 mars et le 9 août, trois canons à très longue portée pilonneront Paris. Plus de 400 obus sont lancés, 350 atteignent la capitale et le 29 mars 1918, 16 h 27, un obus provoque l'effondrement de la voûte de l'église Saint-Gervais pendant l'office du Vendredi saint : une centaine de tués, 70 blessés. Ce fut la panique dans la population.
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Les hommes au front ressentir la désagréable impression de revenir au tout début de la guerre, quand les Allemands étaient arrivés jusque sur les bords de la Marne. Quatre années, tant de morts, de sacrifiés, pour se retrouver au point de départ. C'était trop à supporter.
Mais l'armée française reprit l'offensive que l'on disait finale. Les Américains s'étaient également engagés sérieusement. Désormais, on en était sûr, la guerre allait finir. L'été s'achèvera dans un automne très doux et bientôt les nouvelles de la guerre se firent plus rassurantes. La victoire était proche.
11 novembre 1918
Léon s'est retrouvé vivant comme un miraculé, lorsque l'armistice fut signé le 11 novembre 1918, alors que le brouillard se levait sur le front, laissant passer un timide rayon de soleil. Les hostilités cessèrent à 11 heures précises. Moment magique. La guerre était enfin finie.
Dans le petit village de Saint-Pierre-des-Loges, les femmes de la famille sursautèrent quand les cloches se mirent à sonner à toute volée, n'osant pas croire que cette maudite guerre était enfin terminée. Les cloches des églises d'alentour se répondaient confirmant la nouvelle tant attendue, si longuement espérée.
Les maris, les frères, les fils, ceux qui avaient eu la chance de rester en vie allaient revenir, reprendre la vie là où elle s'étaient arrêtée quatre ans plus tôt.
La France comptait 1.500.000 morts au champ d'honneur ou de leurs blessures. Dans les années qui suivirent 500.000 autres succomberont des suites de leurs blessures ou de maladies contractées sur le front ; 6.500.000 blessés regagneront leurs foyers, certains très handicapés ne reprendront jamais d'activité professionnelle normale.
Le conflit laissait 3 millions de veuves, 6 millions d'orphelins français et allemands réunis.
A cette hécatombe allait s'ajouter, dans l'hiver 1918-1919, 400.000 victimes de la grippe espagnole. La maladie était foudroyante, on rencontrait les gens le matin et l'après-midi on apprenait qu'ils étaient morts.
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Mais, comme toujours, la vie finit par avoir le dessus.
Après sa démobilisation Léon allait reprendre son métier d'agriculteur, il fera à nouveau les foins, les moissons, s'occupera de ses bêtes, ira à la chasse. De retour à la maison, il avait l'impression d'avoir quitté sa famille depuis dix ans et de ne pas avoir vu son fils grandir.
Pour tous, le vie ne sera jamais plus aussi douce qu'avant ces événements tragiques. Le monde allait profondément changer, l'industrie se développer. Un monde d'ouvriers allait remplacer celui des paysans.
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1920
Léon sera décoré de la légion d'honneur.
1er octobre 1925 : Décès de sa mère Victorine Léontine Lebrec, à Echauffour, au lieu-dit "Le Moulin Féron".
L'héritage est séparé entre ses 3 enfants en vie : Léon, Madeleine, Thérèse et ses quatre petits-enfants, descendants de sa fille Lucienne décédée, épouse Hurel.
29 janvier 1951 : décès de Léon Gosnet,
2 janvier 1972 : décès de Blanche Delavigne, sa femme,
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voir le site : l'art du poilu : armement et habillement 1914/1918
voir généalogie GOSNET sur le site "http://gw.geneanet.org/elianepignard"