Arlette Ney mariée à Maurice Pignard
1910-1936
(cliquer sur les photos pour agrandir)
1937 : mes parents
d'une guerre à l'autre : de la "der des der" à "la drôle de guerre"
1) biographie maternelle
1910
Ma grand-mère Georgette Anna LEMARIé, fête ses 16 ans. Ses parents, exploitent une ferme au Mesnil-Durand, village proche de Livarot dans le Calvados. Agriculteurs aisés, ils ont une vingtaine de vaches et élèvent quelques chevaux.
Mais voilà qu'elle tombe follement amoureuse d'un journalier, domestique chez son père, de 9 ans son aîné. Ses parents ont d'autres vues pour elle, plus intéressantes que ce va-nu-pieds qui, comble d'horreur, a une mère sans domicile fixe, allant de ferme en ferme quémander un peu de travail, tendant la main pour vivre, couchant sur la paille dans les granges, décédée indigente dans la cour d'une ferme, abandonnée par un bon à rien de mari. C'était trop !
Ce n'est pas qu'ils soient riches mais, bien au contraire, cela les incitait à voir leur fille se marier avec un agriculteur ou un gros propriétaire.
1912
Mais Georgette s'entête envers celui qu'elle croit être l'homme de sa vie, et comme ses parents lui refuse leur consentement pour ce mariage, car elle est mineure, elle met au monde un premier enfant, André, reconnu par le père l'année suivante. Un scandale !
1913
Quelques mois plus tard s'annonce un second bambin (ma mère) et, contraints et forcés, mes arrières grands-parents donnent leur consentement à cette union. Le mariage de Georgette 18 ans avec Georges Joseph NEY, 27 ans, a donc lieu en novembre 1913 à Bellou, le village d'où est originaire le nouvel époux.
![]() |
|---|
| église de Bellou |
20 avril 1914
C'est le printemps, l'air sent bon la fleur de pommier et le soleil tentait une timide percée lorsque ma mère, Arlette, voit le jour aux Moutiers-Hubert, une petite commune du Calvados, où mes grands-parents s'étaient installés comme métayers, car le père Lemarié avait mis à la porte sa fille et le galant après un accès violent de colère, à tel point que les lapins s'enfuyaient effrayés... et les chiens hurlaient à la mort...
Mais le bonheur chèrement acquis fut de courte durée.
Trois mois plus tard, le samedi 1er Août, les cloches se mirent à sonner. Ce n'était pas un appel pour les vêpres ou pour un mariage, ce n'était pas le glas mais le tocsin, dont les habitants percevaient l'impérieuse gravité. Aux champs, aux étables, dans les boutiques, dans les foyers la vie s'arrêta et chacun lâcha son ouvrage : qui le pis de sa vache, qui le soufflet de sa forge, qui sa fourche...
Bellou
Tous étaient figés dans une même frayeur. On se mit à courir aux nouvelles.
Les gens arrivèrent de partout, des fermes les plus éloignées à pied ou à cheval, l'air un peu égaré se rassemblant devant l'affiche placardée sur le mur de la Mairie. C'était la mobilisation générale, et non la guerre, affirmait le Maire, qui tentait de rassurer sa population plus accablée par la réquisition des chevaux que par le départ des hommes.
Et la moisson qui est sur pied, s'indignèrent certains ! Comme si on n'avait pas autre chose à faire que de se battre contre les Prussiens que l'on n'avait jamais vus ! A quoi ils pensent à Paris ? Espérons qu'à Noël les soldats seront de retour ! Au village, l'optimisme prévalait. On pensait que la guerre serait si brève qu'on n'aurait pas le temps de la voir passer.
Dimanche 2 Août 1914
Le nouveau marié, incrédule, horrifié, incapable d'imaginer l'apocalypse qui guettait les hommes, lui compris, était déterminé à se conduire dignement, portant sur son visage la résignation de ceux qui ne reviendraient pas. Il détacha le cheval dans l'étable et, tenant l'animal par le licol, il descendit vers la grande route où se trouvaient déjà des dizaines de chevaux dans un enclos délimité par des cordes. Il donna la feuille de réquisition à un gendarme et laissa partir son cheval, les dents et les poings serrés.
Sa femme sanglotait. Elle lui avait mis quelques nourritures dans une musette, puis, il troqua la fourche contre le Lebel et c'est le train, pendant de longues heures, de jour et de nuit, avec le boum-boum continuel des roues qui lui cassait les oreilles. Beaucoup partirent la fleur au fusil en lançant des slogans fanfarons. Mais mon grand père était anxieux, un mauvais pressentiment.
10 Août 1914
Les soldats français débarquèrent dans un endroit inconnu, contents de quitter ces wagons bruyants et puants. Ils étaient heureux de se dégourdir les jambes, et vas-y que je te trotte avec le sac, le fusil, la cartouchière, le quart en fer pour boire, bref.. le barda, le tout dans une chaleur étouffante. Ils avancaient en silence dans leurs pantalons rouges, la capote aux pans retroussés, mettant un pied devant l'autre, guidés par le tintement mêlé des godillots au sol et des gamelles dans les sacs. Contrairement aux soldats allemands coiffés de casques à pointe, les Français ne portaient que des képis bleus.
Il pensait à sa femme. Comment allait-elle se débrouiller, seule avec les deux petits, alors qu'elle était en mauvais termes avec ses parents ? Il marchait sombrement en regardant la route. Il faut dire qu'elle était bien étroite et en piteux état, à force d'être défoncée par les camions et les sabots des chevaux.
Il s'inquiétait car il sentait, désormais, qu'il allait vraiment à la guerre. A Berlin, sans doute... En tout cas, il marchait depuis tellement longtemps qu'il avait perdu le compte des jours.
*****
Puis, ce fut le baptême du feu. A cent mètres des maisons d'un village qui semblait abandonné. Les toits écroulés fumaient encore.
Sur quatre colonnes, le commandant leur fait prendre le pas cadencé comme à la parade, au son du tambour qui sonne la charge, baïonnette au canon. Le capitaine marchait devant, revolver à la main. Soudain, les mitrailleuses allemandes se mirent à cracher, crépitant avec de courtes flammes. Les premiers rangs s'écroulèrent brutalement avec des cris de stupeur et de terreur.
Le reste de la troupe s'élança dans une clameur de rage et la poignée d'hommes de l'armée ennemie, postée en avant-garde, se sentant submergée par le nombre, allait cesser de tirer et battit en retraite.
Est-ce ainsi que l'on meurt à la guerre, sans jamais voir l'ennemi ?
Sur le champ le spectacle était horrible. Il y avait les premiers morts de cette sale guerre mais aussi des blessés graves, incapables de bouger qui appelaient à l'aide. Des brancardiers s'agitaient, filaient au poste de secours en trottinant, ce qui faisait hurler les hommes sur les civières, et ils n'étaient pas assez nombreux pour faire face à un tel désastre aussi inattendu. Les blessés risquaient de mourir dans des souffrances atroces faute de soins et de médicaments.
Les charrettes du service de santé se relayaient pour les évacuer. Les blessés légers, hagards, suivaient en clopinant.
Et l'hécatombe continua ainsi pendant de longs mois.
1915
L'armée accorda, enfin à mon grand-père, une brève permission, ce qui lui permis de revoir ses enfants, André avait désormais trois ans et Arlette, ma mère, juste un an. Les petits ne le reconnaissaient pas à cause des longs mois d'absence passés au front. Peureux, ils iront se cacher dans la jupe de leur mère lorsqu'il voulu les embrasser. Il lui fallu plusieurs jours pour les apprivoiser, mais c'était, déjà, le départ pour le retour au front.
Il était jeune, il était beau, la France lui avait ordonné de mourir pour elle, de se suicider en toute connaissance de cause, comme, de nos jours, un kamikaze Palestinien.
La guerre est un film d'horreur réalisé sans trucages.
28 mars 1915
Quelques jours après cette permission, il allait mourir, à 29 ans, tué lors d'un bombardement sur le camp militaire de Châlons (Marne). Ce jour là, il pleuvait des obus et sera enterré comme un chien mort, jeté dans une fosse commune, dans la chaux vive.
mai 1915
Les Moutiers Hubert
Au Moutiers-Hubert (Calvados), où le couple s'était installé après leur mariage, ma grand-mère Georgette, 20 ans, n'avait plus de nouvelles de son mari depuis plusieurs semaines. Elle s'inquiètait, car le Maire ayant rendu visite à d'autres familles dans le bourg, les massacres étaient désormais connus.
Au loin, les chevaux avançaient lentement, les gendarmes baissaient la tête, pas fiers de leur mission. La peur semblait avoir pétrifié le petit village, les rideaux se tiraient. Au fond de leurs boutiques les rares commerçants n'osaient pas sortir de derrière les comptoirs, ce serait narguer la mort. On préférait s'en tenir à distance.
Quelques vieux se posaient la question : "où vont-ils aujourd'hui, dans une de ces maisons isolées au bout du chemin ?"
Ma grand-mère les vit venir de loin et attendait sur le seuil de sa porte, livide, droite, pétrifiée. Le chien flairant l'inquiétude de sa maîtresse se mit à aboyer furieusement. Les oies attirées par ce tapage criaient de plus belle.
Le gendarme a pris un ton lugubre "son mari est mort, il a été brave". Elle pense "il n'a pas tenu sa promesse de revenir vivant".
Sa main tremble lorsqu'elle signe le billet aux couleurs tricolores. Le gendarme voudrait lui glisser quelques mots de réconfort, mais devant cette toute jeune femme, maintenant en pleurs, un bébé de quelques mois dans les bras et un autre accroché à sa jupe qui ne comprend pas les larmes de sa mère, il ne trouve plus ses mots, pourtant si souvent répétés depuis le début du conflit "Mort pour la France".
La mort, en effet, entrait dans la maison, sans défunt, sans explication, sans cercueil. Un mort sans cadavre, sans veillée, sans messe. Voilà ce qui était réservé aux soldats, ces combattants de l'inutile, envoyés à la boucherie par la folie des hommes. Chair à canons, guerre monstrueuse.
Elle a le coeur brisé, fait une prière à Saint Antoine, celui que sa mère implore quand elle perd ses clés. "Il a perdu la vie, rendez-la lui" marmonne-t-elle entre ses dents. Elle ne pourra même pas aller pleurer sur sa tombe dans le petit cimetière communal. Ce deuil était une absence à subir, une source de lettres qui se tarit, un retour à ne plus attendre, une robe noire.
Un grand silence tomba sur la ferme, le temps s'était arrêté.
Elle resta un long moment, secouée par des sanglots, effondrée sur le banc de sa cuisine, les coudes sur la table, la tête dans ses bras. Mais, elle devait se reprendre, car il y avait les enfants dont il fallait s'occuper, et elle ira se réfugier un temps dans la ferme de ses parents, désormais contrariés d'avoir tant maudit cet homme.
Son mari n'existait plus pour l'armée, on lui renverra ses papiers personnels. Il ne restera rien, qu'un nom sur un registre et, quelques années plus tard, sur le monument aux morts, au milieu d'une quinzaine d'autres "braves", comme il était désormais convenu de les appeler.
Le Tortisambert
Ma grand-mère vivra chichement d'une petite pension de veuve de guerre, logée dans des fermes prises en métayage au Tortisambert (Calvados) puis au Vitou, près de Vimoutiers dans l'Orne. La vie sera rude et ma mère connaîtra une jeunesse difficile allant travailler chez des propriétaires dès ses douze ans.
Ma grand mère décédera à 81 ans, le 20 avril 1975 à Vimoutiers.
Ma mère, toujours rancunière, n'assistera pas à ses obsèques.
Monuments aux morts des Moutiers Hubert sur lequel figure le nom de Joseph Georges Ney mon grand père
2) biographie paternelle
1er janvier 1916 Paris 14ème
Conséquence d'une courte permission de son père, Maurice PIGNARD (mon père) voyait le jour à 6 heures du matin alors que de gros flocons de neige tombaient sans discontinuer, engourdissant la ville dans un silence épais. Paris grelottait et croulait sous la neige. La jeune maman était anxieuse, son mari était au front et les nouvelles de la guerre n'étaient pas bonnes. Tant de jeunes hommes mouraient chaque jour...
Originaires de Normandie, mes grands-parents paternels René et Madeleine GOSNET avaient décidé, après leur mariage en avril 1912, d'aller rejoindre, dans la capitale, Juliette la mère du marié. Celle-ci s'était séparée de son époux Arthur, resté à St-Evroult-Notre-Dame-du-Bois dans l'Orne, où il exerçait le métier de verrier dans la verrerie du bourg.
Du coté de ma grand-mère Madeleine, il s'agissait d'agriculteurs-propriétaires aisés, originaires de Saint-Martin-du-Vieux-Bellême dans l'Orne et ce, depuis au moins le début du 17ème siècle.
1917
La guerre contre l'Allemagne qui devait être de courte durée n'en finissait pas. Dans les tranchées, c'était un perpétuel jeu de cache-cache avec la mort. Grièvement blessé en août 1916, puis par un éclat d'obus au Mont Cornillet, en mars 1917, mon grand-père René sera confronté au gaz moutarde en Août suivant. Ce jour-là sa vie basculait, il suffoquait dans le nuage jaunâtre qui envahissait la tranchée. Des halètements oppressés, il tentait de respirer, mais il avait mis son masque trop tard. Gazé, presque agonisant, il sera évacué vers l'arrière dans un état alarmant.
A Paris, la grosse Bertha ébranlait tous les jours la capitale de ses roulements sinistres. Aussi, ma grand-mère paternelle Madeleine, en l'absence de son mari mobilisé au front et pour fuir les rationnements, regagna la ferme familiale avec son jeune fils Maurice (mon père).
1918
En avril 1918, résultat des longs mois de convalescence de son époux, et aidée par sa mère et sa belle-soeur Blanche, elle mettait au monde à Saint-Pierre-des-Loges son deuxième enfant qu'elle prénomma Roger. De retour à l'armée, mon grand-père fut muté, au sol, dans l'aviation comme aide-mécano. Au moins, il n'était plus en première ligne.
11 novembre 1918
11 heures : moment magique où toutes les cloches des églises se mirent à sonner à toute volée. La guerre était finie, il était vivant et il avait la conviction d'en avoir réchappé par miracle. !
1919 : Echauffour (orne)
Démobilisé, mon grand-père renoncera à travailler en usine et encore plus comme ouvrier verrier. Des quintes de toux le secouaient régulièrement et ses poumons, détériorés par les gaz, lui imposaient de vivre au grand air. En Normandie, comme partout ailleurs, les hommes manquaient dans cette campagne saignée par quatre années de conflit.
Ils s'installèrent à Echauffour, village du Désert, dans des fermes isolées qu'ils prirent en métayage et où vont naître leurs trois filles : Odette, Paulette, Renée. Ils ne possédaient rien, sinon leur courage pour travailler. Grâce à l'héritage que sa femme avait reçu après le décès de son père, ils purent acheter un cheval, un cochon, des lapins et de la volaille. Il apprit à accomplir tous les travaux des champs : les labours de printemps et d'automne, les semailles, les foins, les moissons, les battages, les outils à réparer, les clôtures à relever, bien doser les engrais, ne pas négliger les jachères, utiliser la moindre parcelle de terre... Dur, dur, pour qui n'est pas fils d'agriculteur. Sa femme s'occupera du potager et des soins aux volailles.
Toutefois, si le couple n'avait pas grand chose, il ne manquait de rien, et les enfants grandissaient au bon air tout en étant scolarisés.
Un destin, pourtant, qui n'était pas le sien.
1927
Mon père et son frère Roger devaient faire plusieurs kilomètres par jour, à pied et par tous les temps, par les chemins creux, pour aller à l'école. Le chemin, tapissé de bouses de vaches, offrait beaucoup d'agréments car bordé de haies où l'on pouvait cueillir, suivant la saison, des noisettes, des mûres, des prunelles. Ils galopaient vêtus d'une blouse grise, d'une cape, avec un béret sur la tête en étudiant les nuages, les insectes, les vaches, les pierres de la route, les herbes folles, les fleurs sauvages. Ils écoutaient les oiseaux et reconnaissaient leurs chants. Ils croisaient, aussi, chaque matin, le facteur à cheval à qui ils disaient bonjour.
Ils arrivaient à l'école surmontée d'un drapeau bleu-blanc-rouge. Elle était séparée en deux parties : celle des fille, celle des garçons. Chacune comprenait deux classes, un préau, une cour de récréation. Au coup de sifflet, ils se mettaient sagement en rang pour rentrer en classe. Le midi, la maîtresse faisait réchauffer les gamelles de soupe sur le poële et les heures passaient en compagnie des conjugaisons, du système métrique, de l'histoire de France et de la géographie. Ils étaient heureux.
Dès l'âge de huit ans ils savaient déjà lire et écrire puis connurent le nom des préfectures françaises sur le bout des doigts.
1928
Mais, mon grand-père René, fils de verrier, verrier lui-même, n'était pas cultivateur dans l'âme. Il ne voyait rien d'excitant se profiler dans les champs à regarder les vaches brouter. Il vivotait depuis la fin de la guerre sur ces maigres hectares de terre, vu que le travail y est difficile et pas forcément rentable. Que de la sueur et de la fatigue ! Il n'y voyait que de l'ennui par beau et mauvais temps. Alors, il allait tout plaquer et filer vers la ville lumière retrouver sa mère et son frère Henri. Il tournait le dos à la guerre et à la terre de ses ancêtres et, par son bagou, faisait rêver ma grand mère.
Pas pour longtemps... !
René voulait du changement, avoir un métier, devenir ouvrier d'usine en ville, mais il ne savait pas encore qu'ils y seront plus malheureux qu'à la campagne.
Il n'avait pas choisi la facilité, face à la dureté de la vie et à la volonté farouche d'exister autrement.
le bas Meudon, rue de Vaugirard face à la cristalerie
1929
La famille se réinstallera en banlieue parisienne, à Nanterre, 37 rue de St Cloud, où va naître Germain, puis à Meudon, 49 route de Vaugirard, dans des logements mis à disposition par la Verrerie locale, où Raymond le dernier enfant du couple viendra au monde en mai 1930. La vie sera de plus en plus difficile, et ils recevront l'aide du bureau de bienfaisance de la Mairie dès septembre 1929 : 20 kilos de pain, 20 litres de lait tous les mois, des chaussures pour les enfants et l'aide médicale gratuite.
Passé douze ans, c'est l'âge pour mon père, l'ainé de cette fratrie, d'être placé en apprentissage chez un volailler. Lever à 5/6 heures du matin pour une longue journée de travail occupé à des tâches ingrates pour apprendre un métier, gagner sa vie, rapporter un peu d'argent à ses parents. Il est nourri, logé dans une soupente.
Tandis que la crise financière aux Etats Unis et la hantise du chômage, commencent à se répercuter en France.
3 septembre 1930
La vie de la famille allait basculer : mon grand père René sera victime d'un grave accident de la circulation sur la commune de Chatenay-Malabry, devant le 175 de la route de Versailles, alors qu'il assurait une livraison. Il décèdera sur le coup, laissant une veuve et sept orphelins. Il a 41 ans.
J'ai enfin trouvé le lieu de son inhumation, il fut enterré au cimetière de Thiais. Il m'a fallu dix ans !
Ma grand-mère Madeleine, désormais seule, épuisée par les naissances successives, les restrictions alimentaires, le manque d'argent, se remettait mal de ce deuil.
4 novembre 1930
Le Conseil de famille siégeant à Meudon devant le Juge de Paix désignera Madeleine Gosnet tutrice de ses enfants. Henri Pignard leur oncle fut nommé subrogé-tuteur. Etaient présents ou représentés : Henri Pignard, magasinier, oncle des enfants et frère de mon grand père, Thérèse Pignard épouse d'Etienne Fauverge, Bérengère Pignard, épouse de Paul Martin et Thérèse Gosnet, concierge, veuve de Julien Morel, leurs tantes ainsi que Léon Gosnet, propriétaire, leur oncle et Louis Gosnet, Maître tailleur, un petit cousin.
Aubervilliers 1932 - mon père Maurice
1932
Ainsi passèrent deux années. Mon père Maurice avait désormais 16 ans. Les journées de travail étaient longues, épuisantes, mal payées, mais il mangeait à sa faim. Le patron était exigeant car les moeurs de l'époque étaient rudes pour les apprentis et les brimades fréquentes. La vie était dure mais il ne se découragera pas. Aussi, au fil des mois, les brimades s'atténuèrent, heureux d'être considéré comme utile et non plus comme une charge pour sa famille.
Ma grand-mère Madeleine avait pris froid dans son logement à peine chauffé. Elle avait négligé de se soigner et affaiblie par le manque de nourriture et de soins, elle devra être hospitalisée à Versailles le 31 mars 1932, d'où elle sortira le 14 avril suivant. C'était une époque où les antibiotiques n'existaient pas. On ne disposait que de moyens dérisoires pour soigner. Elle voulait revenir chez elle pour s'occuper de ses jeunes enfants tandis que d'atroces quintes de toux l'assaillaient, la laissant à bout de souffle, livide, brûlante de fièvre alors qu'elle luttait de toutes les pauvres forces qui lui restaient.
Mon père la trouva, un soir, tellement défaite, souffrante, incapable de reprendre son souffle, qu'il comprit qu'elle n'en réchapperait pas. Il s'attarda auprès d'elle, ne se résignant pas à la quitter face à l'appel au secours qu'il décelait dans son regard où la lumière s'éteignait. Il tenta de prononcer quelques mots, voulut exprimer à quel point elle avait été une bonne mère. Mais, il n'avait jamais appris à traduire en paroles ses sentiments. Il l'embrassa furtivement sur le front en lui promettant de s'occuper de ses frères et soeurs, avant de quitter la maison avec la conviction qu'il ne la reverrait plus vivante.
Elle sera réhospitalisée le 18 avril souffrant également d'érysipèle, une maladie de la peau provoquant jusqu'à 40 de fièvre. Elle était épuisée, moralement et physiquement. Mère douce et aimante, elle était anxieuse car elle savait qu'elle allait mourir. Que deviendront ses enfants, le plus jeune n'ayant pas deux ans ?
Elle décéde quelques jours plus tard, à 38 ans, le 25 avril 1932 à l'hôpital de Versailles. Elle est morte de chagrin, de privations, de la tuberculose, le mal du siècle.
Je ne sais où elle fut enterrée, et je n'ai jamais retrouvé sa tombe. Je ne me suis jamais résignée à ces deux disparitions totales, ce néant auquel mes grands-parents furent voués. Mon père le savait, évidemment, mais il n'en a jamais parlé. Ce fut comme s'il avait voulu tirer un trait sur les conditions de vie, de mort, de ses parents, définitivement relégués dans le passé, à oublier impérativement.
Ce fut ainsi que mon père entra dans l'âge adulte, bien avant l'heure, consacrant tout son temps à son métier et à de rares loisirs certains dimanches après-midi.
12 juillet 1932
Un conseil de famille se réunissait, à nouveau, devant le Juge de Paix de Meudon. Juliette Dercourt, leur grand-mère paternelle fut désignée tutrice des enfants. Léon Gosnet, leur oncle, nommé subrogé-tuteur, à défaut des grands-parents maternels décédés. La famille était représentée par les mêmes personnes qu'en 1930 lors du décès du père.
Le nombre d'enfants ne permettait pas à la famille une prise en charge des orphelins, les conditions de vie de chacun étant difficiles. Juliette Dercourt, leur grand-mère, déjà âgée était de santé fragile et domiciliée chez sa fille Bérengère à Aubervilliers.
Les enfants furent séparés. Mon père travaillait depuis plusieurs années. Roger le second fils sera placé chez un épicier.
Les trois filles et les deux plus jeunes garçons furent ballottés d'orphelinat en orphelinat : Meudon, Sainte-Gauburge dans l'Orne, rue de Ménilmontant à Paris, et aux Orphelins d'Auteuil. Ils y connaîtront la faim, la soupe infecte, les classes non chauffées où l'on dispute sa place près du poêle, les dortoirs glacials et sinistres où l'on grelottait, les brimades, les mauvais coups, l'indifférence des bonnes soeurs et des curés, les Noëls sans douceur ni cadeau. Jamais une caresse, jamais un mot tendre..
Comment réussir à se construire dans de telles conditions ?
Raymond, sera le plus chanceux, mis en nourrice et adopté. Germain se rebellera, fera les 400 coups et apprendra le métier de cordonnier. Les filles seront initiées à celui de couturière.
*******
voir la suite : 1936/1945 : cliquez ici