Arlette Ney mariée à Maurice Pignard

1910-1936

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1937 : mes parents

d'une guerre à l'autre : de la "der des der" à "la drôle de guerre"

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1) biographie maternelle

1910

Ma grand-mère Georgette Anna LEMARIé, fête ses 16 ans. Ses parents, exploitent une ferme au Mesnil-Durand, village proche de Livarot dans le Calvados. Agriculteurs aisés, ils ont une vingtaine de vaches et élèvent quelques chevaux.

Mais voilà qu'elle tombe follement amoureuse d'un journalier, domestique chez son père, de 9 ans son aîné. Ses parents ont d'autres vues pour elle, plus intéressantes que ce va-nu-pieds qui, comble d'horreur, a une mère sans domicile fixe, allant de ferme en ferme quémander un peu de travail, tendant la main pour vivre, couchant sur la paille dans les granges, décédée indigente dans la cour d'une ferme, abandonnée par un bon à rien de mari. C'est trop !

Ce n'est pas qu'ils soient riches mais, bien au contraire, cela les incite à voir leur fille se marier avec un agriculteur ou un gros propriétaire.

1912

Mais Georgette s'entête envers celui qu'elle croit être l'homme de sa vie, et comme ses parents lui refuse leur consentement pour ce mariage, car elle est mineure, elle met au monde un premier enfant, André, reconnu par le père l'année suivante. Un scandale !

1913

Quelques mois plus tard s'annonce un second bambin (ma mère) et, contraints et forcés, mes arrières grands-parents donnent leur consentement à cette union. Le mariage de Georgette 18 ans avec Georges Joseph NEY, 27 ans, a donc lieu, par une journée grise et maussade, le 24 novembre 1913 à Bellou, le village d'où est originaire le nouvel époux.

20 avril 1914 : c'est une fille..

C'est le printemps, l'air sent bon la fleur de pommier et le soleil tente une timide percée lorsque ma mère, Arlette NEY, voit le jour aux Moutiers-Hubert, une petite commune du Calvados, où mes grands-parents se sont installés comme métayers, car le père Lemarié a mis à la porte sa fille et le galant après un accès violent de colère, à tel point que les lapins s'enfuiaient effrayés... et les chiens hurlaient à la mort...

Mais le bonheur chèrement acquis est de courte durée.

Trois mois plus tard, le samedi 1er Août, les cloches se mettent à sonner. Ce n'est pas un appel pour les vêpres ou pour un mariage, ce n'est pas le glas mais le tocsin, dont les habitants perçoivent l'impérieuse gravité. Aux champs, aux étables, dans les boutiques, dans les foyers la vie s'arrête brutalement et chacun lâche son ouvrage : qui le pis de sa vache, qui le soufflet de sa forge, qui sa fourche...

 

Bellou

 

Tous sont figés dans une même frayeur. On se met à courir aux nouvelles.

Les gens arrivent de partout, des fermes les plus éloignées à pied ou à cheval, l'air un peu égaré se rassemblant devant l'affiche placardée sur le mur de la Mairie. C'est la mobilisation générale, et non la guerre, affirme le Maire, qui tente de rassurer sa population plus accablée par la réquisition des chevaux que par le départ des hommes.

Et la moisson qui est sur pied, s'indignent certains ! Comme si on n'a pas autre chose à faire que de se battre contre les Prussiens que l'on n'a jamais vus ! A quoi ils pensent à Paris ? Espérons qu'à Noël les soldats seront de retour ! Au village, l'optimisme est de rigueur. On pense que la guerre sera si brève qu'on n'aura pas le temps de la voir passer.

 

Les années de guerre : dimanche 2 Août 1914

Le nouveau marié, incrédule, horrifié, incapable d'imaginer l'apocalypse qui guette les hommes, lui compris, est déterminé à se conduire dignement, portant sur son visage la résignation de ceux qui ne reviendront pas. Il détache le cheval dans l'étable et, tenant l'animal par le licol, il descend vers la grande route où se trouvent déjà des dizaines de chevaux dans un enclos délimité par des cordes. Il donne la feuille de réquisition à un gendarme et laisse partir son cheval, les dents et les poings serrés.

Sa femme sanglote. Elle lui a mis quelques nourritures dans une musette, puis, il troque la fourche contre le Lebel et c'est le train, pendant de longues heures, de jour et de nuit, avec le boum-boum continuel des roues qui lui casse les oreilles. Beaucoup partent la fleur au fusil en lançant des slogans fanfarons tandis que mon grand père est anxieux, un mauvais pressentiment.

10 Août 1914 : le front

Les soldats français débarquent dans un endroit inconnu, contents de quitter ces wagons bruyants et puants. Ils sont heureux de se dégourdir les jambes, et vas-y que je te trotte avec le sac, le fusil, la cartouchière, le quart en fer pour boire, bref.. le barda, le tout dans une chaleur étouffante. Ils avancent en silence dans leurs pantalons rouges, la capote aux pans retroussés, mettant un pied devant l'autre, guidés par le tintement mêlé des godillots au sol et des gamelles dans les sacs. Contrairement aux soldats allemands coiffés de casques à pointe, les Français ne portent que des képis bleus.

Il pense à sa femme. Comment va-t-elle se débrouiller, seule avec les deux petits, alors qu'elle est en mauvais termes avec ses parents ? Il marche sombrement en regardant la route. Il faut dire qu'elle est bien étroite et en piteux état, à force d'être défoncée par les camions et les sabots des chevaux.

Il s'inquiète car il sent, désormais, qu'il va vraiment à la guerre. A Berlin, sans doute... En tout cas, il marche depuis tellement longtemps qu'il a perdu le compte des jours.

*****

Puis, c'est le baptême du feu. A cent mètres des maisons d'un village qui semble abandonné. Les toits écroulés fument encore.

Sur quatre colonnes, le commandant leur fait prendre le pas cadencé comme à la parade, au son du tambour qui sonne la charge, baïonnette au canon. Le capitaine marche devant, revolver à la main. Soudain, les mitrailleuses allemandes se mettent à cracher, crépitant avec de courtes flammes. Les premiers rangs s'écroulent brutalement avec des cris de stupeur et de terreur.

Le reste de la troupe s'élance dans une clameur de rage et la poignée d'hommes de l'armée ennemie, postée en avant-garde, se sentant submergée par le nombre, va cesser de tirer et bat en retraite.

Est-ce ainsi que l'on meurt à la guerre, sans jamais voir l'ennemi ?

Sur le champ le spectacle est horrible. Il y a les premiers morts de cette sale guerre mais aussi des blessés graves, incapables de bouger qui appellent à l'aide. Des brancardiers s'agitent, filent au poste de secours en trottinant, ce qui fait hurler les hommes sur les civières, et ils ne sont pas assez nombreux pour faire face à un tel désastre aussi inattendu. Les blessés risquent de mourir dans des souffrances atroces faute de soins et de médicaments.

Les charrettes du service de santé se relaient pour les évacuer. Les blessés légers, hagards, suivent en clopinant.

Et l'hécatombe continue ainsi pendant de longs mois.

Les soldats vont enterrer les canons, les camoufler et ménager les obus dont les stocks sont mesurés tandis qu'ils seront pourchassés, jour et nuit, par les obus allemands dont les stocks semblent inépuisables. Ils connaîtront l'odeur putride des cadavres et les hécatombes de chevaux. Ils attendront des heures la soupe froide au lard, le café au goût de lavace. Ils joueront à d'interminables parties de cartes, attendront Noel, puis Pâques et le courrier qui n'arrive pas.

Les explosions, les marmitages, vont labourer les sillons, les champs sont rouge du sang versé. Les jets de pierre charrient des débris humains et des gravats provoqués par les obus qui éclatent.

mars 1915

L'armée accorde, enfin à mon grand-père, une brève permission, ce qui lui permet de revoir ses enfants, André a désormais trois ans et Arlette, ma mère, juste un an. Les petits ne le reconnaissent pas à cause des longs mois d'absence passés au front. Peureux, ils vont se cacher dans la jupe de leur mère lorsqu'il veut les embrasser. Il lui faut plusieurs jours pour les apprivoiser, mais c'est, déjà, le départ pour un retour vers le front.

Il est jeune, il est beau, la France lui a ordonné de mourir pour elle, de se suicider en toute connaissance de cause, comme, de nos jours, un kamikaze Palestinien.

La guerre est un film d'horreur réalisé sans trucages.

 

28 mars 1915 : Châlons (Marne)

Ce jour là, il pleut des obus.

Quelques jours après cette permission, mon grand père va mourir, à 29 ans, tué par un fracas d'obus lors d'un bombardement sur le camp militaire de Châlons (Marne).

A-t-il été tué sur le coup ? A-t-il été gravement blessé ? A-t-il agonisé, torturé de douleur, allongé sur un talus, à coté d'autres hommes qui ont attendu la mort avec lui ? A-t-il eu le temps, dans sa mémoire ravagée, de penser une dernière fois à sa femme et à ses deux enfants ? ou est-il mort et enterré comme un chien, jeté dans une fosse commune dans la chaux vive ?

 

mai 1915 : veuve de guerre

Les Moutiers-Hubert

Au Moutiers-Hubert (Calvados), où le couple s'est installé après leur mariage, ma grand-mère Georgette, 20 ans, n'a plus de nouvelles de son mari depuis plusieurs semaines. Elle s'inquiète, car le Maire ayant rendu visite à d'autres familles dans le bourg, les massacres sont désormais connus.

Au loin, les chevaux avancent lentement, les gendarmes baissent la tête, pas fiers de leur mission. La peur semble avoir pétrifié le petit village, les rideaux se tirent. Au fond de leurs boutiques les rares commerçants n'osent pas sortir de derrière les comptoirs, ce serait narguer la mort. On préfère s'en tenir à distance.

Quelques vieux se posent la question : "où vont-ils aujourd'hui, dans une de ces maisons isolées au bout du chemin ?"

Ma grand-mère les regarde venir de loin et attend sur le seuil de sa porte, livide, droite, pétrifiée. Le chien flaire l'inquiétude de sa maîtresse et se met à aboyer furieusement. Les oies attirées par ce tapage crient de plus belle.

Le gendarme a pris un ton lugubre "son mari est mort, il a été brave". Elle pense "il n'a pas tenu sa promesse de revenir vivant".

Sa main tremble lorsqu'elle signe le billet aux couleurs tricolores. Le gendarme souhaite lui glisser quelques mots de réconfort, mais devant cette toute jeune femme, maintenant en pleurs, un bébé de quelques mois dans les bras et un autre accroché à sa jupe qui ne comprend pas les larmes de sa mère, il ne trouve plus ses mots, pourtant si souvent répétés depuis le début du conflit...

"Mort pour la France".

La mort, en effet, entre dans la maison, sans défunt, sans explication, sans cercueil. Un mort sans cadavre, sans veillée, sans messe. Voilà ce qui est réservé aux soldats, ces combattants de l'inutile, envoyés à la boucherie par la folie des hommes. Chair à canons, guerre monstrueuse.

Elle a le coeur brisé, fait une prière à Saint Antoine, celui que sa mère implore quand elle perd ses clés. "Il a perdu la vie, rendez-la lui" marmonne-t-elle entre ses dents. Elle ne pourra même pas aller pleurer sur sa tombe dans le petit cimetière communal. Ce deuil est une absence à subir, une source de lettres qui se tarit, un retour à ne plus attendre, une robe noire.

Un grand silence tombe sur la ferme, le temps s'est arrêté.

Elle reste un long moment, secouée par des sanglots, effondrée sur le banc de sa cuisine, les coudes sur la table, la tête dans ses bras. Mais, elle doit se reprendre, car il y a les enfants dont il faut s'occuper, et elle ira se réfugier un temps dans la ferme de ses parents, désormais contrariés d'avoir tant maudit cet homme.

Son mari n'existe plus pour l'armée, on lui renvoie ses papiers personnels. Il ne reste rien, qu'un nom sur un registre et, quelques années plus tard, sur le monument aux morts, au milieu d'une quinzaine d'autres "braves", comme il est désormais convenu de les appeler.

 

Le Tortisambert

 

Ma grand-mère va vivre chichement d'une petite pension de veuve de guerre, logée dans des fermes prises en métayage au Tortisambert (Calvados) puis au Vitou, près de Vimoutiers dans l'Orne. La vie sera rude et ma mère connaîtra une jeunesse difficile allant travailler chez des propriétaires dès ses douze ans.

Ma grand mère Georgette décède à 81 ans, le 20 avril 1975 à Vimoutiers.

Ma mère, toujours rancunière, n'assiste pas à ses obsèques.

Monument aux morts des Moutiers-Hubert sur lequel figure le nom de Joseph Georges Ney mon grand père.

 

 

2) biographie paternelle

1936

 

1er janvier 1916 Paris 14ème : c'est un garçon

Conséquence d'une courte permission de son père, Maurice PIGNARD voit le jour à 6 heures du matin alors que de gros flocons de neige tombent sans discontinuer, engourdissant la ville dans un silence épais. Paris grelotte et croule sous la neige dans un ciel bas et gris d'hiver. La jeune maman est anxieuse, son mari est au front et les nouvelles de la guerre ne sont pas bonnes. Tant de jeunes hommes meurent chaque jour...

Originaires de Normandie, mes grands-parents paternels René PIGNARD et Madeleine GOSNET ont décidé, après leur mariage en avril 1912, d'aller rejoindre, dans la capitale, Juliette la mère du marié. Celle-ci s'est séparée de son époux Arthur, resté à St-Evroult-Notre-Dame-du-Bois dans l'Orne, où il exerce le métier de verrier dans la verrerie du bourg.

Du coté de ma grand-mère Madeleine, il s'agit d'agriculteurs-propriétaires aisés, originaires de Saint-Martin-du-Vieux-Bellême dans l'Orne et ce, depuis au moins le début du 17ème siècle.

 

1917/1918

La guerre contre l'Allemagne qui devait être de courte durée n'en finit pas. Dans les tranchées, c'est un perpétuel jeu de cache-cache avec la mort. Grièvement blessé en août 1916, puis par un éclat d'obus au Mont Cornillet, en mars 1917, mon grand-père René est confronté au gaz moutarde en Août suivant. Ce jour-là sa vie bascule, il suffoque dans le nuage jaunâtre qui envahit la tranchée. Des halètements oppressés, il tente de respirer, mais il a mis son masque trop tard. Gazé, presque agonisant, il est évacué vers l'arrière dans un état alarmant.

A Paris bombardé, la grosse Bertha ébranle tous les jours la capitale de ses roulements sinistres. Aussi, ma grand-mère paternelle Madeleine, en l'absence de son mari mobilisé au front et pour fuir les rationnements et les bombardements, regagne la ferme familiale avec son jeune fils Maurice (mon père).

En avril 1918, résultat des longs mois de convalescence de son époux, et aidée par sa mère et sa belle-soeur Blanche, Madeleine met au monde à Saint-Pierre-des-Loges son deuxième enfant qu'elle prénomme Roger. De retour à l'armée, mon grand-père est muté, au sol, dans l'aviation comme aide-mécano. Au moins, il n'est plus en première ligne.

 

11 novembre 1918 : fin de la guerre

11 heures : moment magique où toutes les cloches des églises se mettent à sonner à toute volée. La guerre est finie, René est vivant et il a la conviction d'en avoir réchappé par miracle. !

 

1919 : Echauffour (orne)

En Normandie, comme partout ailleurs, les hommes manquent dans cette campagne saignée par quatre années de conflit.

Démobilisé, mon grand-père doit renoncer à travailler en usine et encore plus comme ouvrier verrier. Des quintes de toux le secouent régulièrement et ses poumons, détériorés par les gaz, lui imposent de vivre au grand air.

Ils s'installent à Echauffour, village du Désert, dans des fermes isolées qu'ils prennent en métayage et où vont naître leurs trois filles : Odette, Paulette, Renée. Ils ne possèdent rien, sinon leur courage pour travailler. Grâce au petit héritage que sa femme a reçu après le décès de son père, ils peuvent acheter un cheval, un cochon, des lapins et de la volaille. Il apprend à accomplir tous les travaux des champs : les labours de printemps et d'automne, les semailles, les foins, les moissons, les battages, les outils à réparer, les clôtures à relever, bien doser les engrais, ne pas négliger les jachères, utiliser la moindre parcelle de terre... Dur, dur, pour qui n'est pas fils d'agriculteur. Sa femme s'occupe du potager, baratte le beurre, confectionne des fromages qu'elle vend au marché et assure les soins aux volailles.

Toutefois, si le couple n'a pas grand chose, il ne manque de rien, et les enfants grandissent au bon air tout en étant scolarisés.

Un destin, pourtant, qui n'est pas le sien.

 

1925 : l'enfance

 

En normandie, les chemins creux tapissés de bouses de vaches offrent beaucoup d'agréments. Bordés de haies on peut y cueillir, suivant la saison, des noisettes, des mûres ou des prunelles. Par tous les temps, mon père et son frère Roger galopent vers l'école, vêtus d'une blouse grise, d'une cape, avec un béret sur la tête, en étudiant les nuages, les insectes, les vaches, les pierres de la route, les herbes folles et les fleurs sauvages. Ils croisent, aussi, chaque matin, le facteur à cheval, à qui ils disent bonjour, tout en écoutant les oiseaux car ils les reconnaissent à leurs chants..

L'école est surmontée d'un drapeau bleu-blanc-rouge, séparée en deux parties : celle des filles, celle des garçons. Chacune comprend deux classes, un préau, une cour de récréation. Au coup de sifflet, les élèves se mettent sagement en rang pour rentrer en cours et les heures passent, en compagnie des conjugaisons, du système métrique, de l'histoire de France et de la géographie.

Dès l'âge de huit ans, ils savent déjà lire et écrire puis connaîtront le nom des préfectures françaises sur le bout des doigts. Ils sont tout simplement heureux.

 

1928 : Paris, la famille déménage

Mais, mon grand-père René, fils de verrier, verrier lui-même, n'est pas cultivateur dans l'âme. Il ne voit rien d'excitant se profiler dans les champs à regarder les vaches brouter. Il vivote et comme les bovins dans les prés, il rumine, depuis la fin de la guerre sur ces maigres hectares de terre, vu que le travail y est difficile et pas forcément rentable. Que de la sueur et de la fatigue ! Il n'y voit que de l'ennui par beau et mauvais temps.

Alors, il va tout plaquer et filer vers la ville lumière retrouver sa mère et son frère Henri. Il tourne le dos à la guerre et à la terre de ses ancêtres et, par son bagou, fait rêver ma grand mère.

Pas pour longtemps... !

René veut du changement, avoir un métier, devenir ouvrier d'usine en ville, mais il ne sait pas encore qu'ils y seront plus malheureux qu'à la campagne.

Il n'a pas choisi la facilité, face à la dureté de la vie et à la volonté farouche d'exister autrement.

 

le bas Meudon, rue de Vaugirard face à la cristallerie

 

1929 : la crise mondiale

Tandis que la crise financière aux Etats-Unis et la hantise du chômage, commencent à se répercuter en France, la famille se réinstalle en banlieue parisienne, à Nanterre, 37 rue de St-Cloud, où va naître Germain, puis à Meudon, 49 route de Vaugirard, dans des logements mis à disposition par la Verrerie locale, où Raymond le dernier enfant du couple vient au monde en mai 1930. La vie va être de plus en plus difficile. Ils recevront l'aide du bureau de bienfaisance de la Mairie dès septembre 1929 : 20 kilos de pain, 20 litres de lait tous les mois, des chaussures pour les enfants et l'aide médicale gratuite.

Passé douze ans, c'est l'âge pour mon père, l'ainé de cette fratrie, d'être placé en apprentissage chez un volailler. Lever à 5/6 heures du matin pour une longue journée de travail occupé à des tâches ingrates pour apprendre un métier, gagner sa vie, rapporter un peu d'argent à ses parents. Il est nourri, logé dans une soupente.

 

3 septembre 1930 : décès du père

La vie de la famille va basculer brutalement. Mon grand père René est victime d'un grave accident de la circulation sur la commune de Chatenay-Malabry, devant le 175 de la route de Versailles, alors qu'il assure une livraison. Il décède sur le coup, à 41 ans, laissant une veuve et sept orphelins.

Il est enterré au cimetière de Thiais dans la fosse commune.

Ma grand-mère Madeleine, désormais seule, épuisée par les naissances successives, les restrictions alimentaires, le manque d'argent, se remet mal de ce deuil.

Aubervilliers 1932 - mon père Maurice

Le Conseil de famille siégeant à Meudon devant le Juge de Paix se réunit le 4 novembre 1930 et désigne Madeleine Gosnet tutrice de ses enfants. Henri Pignard leur oncle est nommé subrogé-tuteur. Sont présents ou représentés : Henri Pignard, magasinier, oncle des enfants et frère de mon grand père ; Thérèse Pignard épouse d'Etienne Fauverge ; Bérengère Pignard, épouse de Paul Martin et Thérèse Gosnet, concierge, veuve de Julien Morel, leurs tantes ; ainsi que Léon Gosnet, propriétaire, leur oncle et Louis Gosnet, Maître tailleur, un petit cousin.

 

1932 : décès de la mère

Ainsi passent deux années dans le plus grand dénuement. Maurice a désormais 16 ans. Les journées de travail sont longues, épuisantes, mal payées, mais il mange à sa faim. Le patron est exigeant car les moeurs de l'époque sont rudes pour les apprentis. La vie est dure mais il ne se décourage pas. Aussi, au fil des mois, les brimades s'atténuent, heureux d'être considéré comme utile et non plus comme une charge pour sa famille.

Ma grand-mère Madeleine a pris froid dans son logement à peine chauffé. Elle a négligé de se soigner et affaiblie par le manque de nourriture et de soins, elle doit être hospitalisée à Versailles du 31 mars 1932 au 14 avril suivant. C'est une époque où les antibiotiques n'existent pas. On ne dispose que de moyens dérisoires pour soigner. Elle veut revenir chez elle pour s'occuper de ses jeunes enfants tandis que d'atroces quintes de toux l'assaillent, la laissant à bout de souffle, livide, brûlante de fièvre, alors qu'elle lutte de toutes les pauvres forces qui lui restent. Et ce sang sur le linge contre sa bouche ..

Mon père la trouve, un soir, tellement défaite, souffrante, incapable de reprendre son souffle, qu'il comprend qu'elle n'en réchappera pas. Il s'attarde auprès d'elle, ne se résignant pas à la quitter face à l'appel au secours qu'il décèle dans son regard où la lumière s'éteint. Il tente de prononcer quelques mots, veut exprimer à quel point elle a été une bonne mère. Mais, il n'a jamais appris à traduire en paroles ses sentiments. Il l'embrasse furtivement sur le front en lui promettant de s'occuper de ses frères et soeurs, avant de quitter la maison avec la conviction qu'il ne la reverra plus vivante.

Elle est réhospitalisée le 18 avril souffrant également d'érysipèle, une maladie de la peau provoquant jusqu'à 40 de fièvre. Elle est épuisée, moralement et physiquement. Mère douce et aimante, elle est anxieuse car elle sait qu'elle va mourir. Que deviendront ses enfants, le plus jeune n'ayant pas deux ans ?

Elle décède quelques jours plus tard, dans un ultime vomissement de sang, une convulsion générale, à 38 ans, le 25 avril 1932 à l'hôpital de Versailles.

Elle est morte de chagrin, de privations, de la tuberculose, le mal du siècle.

C'est ainsi que mon père entre dans l'âge adulte, bien avant l'heure, consacrant tout son temps à son métier et à de rares loisirs certains dimanches après-midi.

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Je ne sais où elle fut enterrée, et je n'ai jamais retrouvé sa tombe. Je ne me suis jamais résignée à ces deux disparitions totales, ce néant auquel mes grands-parents furent voués. Mon père le savait, évidemment, mais il n'en a jamais parlé. Ce fut comme s'il avait voulu tirer un trait sur les conditions de vie, de mort, de ses parents, définitivement relégués dans le passé, à oublier impérativement.

 

12 juillet 1932 : ultime conseil de famille

Un conseil de famille se réunit, à nouveau, devant le Juge de Paix de Meudon. Juliette Dercourt, leur grand-mère paternelle est désignée tutrice des enfants. Léon Gosnet, leur oncle, nommé subrogé-tuteur, à défaut des grands-parents maternels décédés. La famille est représentée par les mêmes personnes qu'en 1930 lors du décès du père.

Le nombre d'enfants ne permet pas à la famille une prise en charge des orphelins, les conditions de vie de chacun sont difficiles. Juliette Dercourt, leur grand-mère, déjà âgée est de santé fragile et domiciliée chez sa fille Bérengère à Aubervilliers.

Les enfants sont séparés. Mon père travaille déjà depuis plusieurs années. Roger le second fils est placé chez un épicier.

Les trois filles et les deux plus jeunes garçons seront ballottés d'orphelinat en orphelinat : Meudon, Sainte-Gauburge dans l'Orne, rue de Ménilmontant à Paris, et aux Orphelins d'Auteuil. Ils y connaîtront la faim, la soupe infecte, les classes non chauffées où l'on dispute sa place près du poêle, les dortoirs glacials et sinistres où l'on grelotte, les brimades, les mauvais coups, l'indifférence des bonnes soeurs et des curés, les Noëls sans douceur ni cadeau. Jamais une caresse, jamais un mot tendre..

Comment réussir à se construire une vie dans de telles conditions ?

Raymond, sera le plus chanceux, mis en nourrice et adopté. Germain se rebellera, fera les 400 coups et apprendra le métier de cordonnier. Les filles seront initiées à celui de couturière. L'une d'elle, Odette, s'expatriera définitivement en Australie en 1950.

 

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