Quelques scoops et vérités... 1959/1965

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1959

Le mouvement Révolutionnaire de Fidel Castro et de Che Guévara prend le pouvoir à La Havane.

La Vème République voit le jour et choisi une nouvelle Constitution. De Gaulle est de retour au pouvoir. La France se reconstruit avec du travail pour tout le monde.

 

Un mariage vite mené : 19 Octobre 1959 - Courbevoie

Nous sommes déjà en automne, le ciel gris est gonflé de nuages. Il pleut par intermittence.

Après la Mairie, et les alliances à peine passées au doigt, on file à l'église se faire bénir des Dieux. J'ai 19 ans et lui 23.

A l'époque, le mariage, c'est comme jouer à la roulette russe. Pas question d'essai préalable comme les couples d'aujourd'hui. Il faut avoir la bague au doigt pour perdre sa vertu et jeter son bonnet par dessus les moulins. Lui marié ? Ses copains sont stupéfaits....

J'ai l'impression qu'ils me plaignent. N'est-il pas considéré comme un peu caractériel, cherchant la bagarre et les provocations, traînant derrière lui une réputation un peu tapageuse et violente. Il aime tuer les chats en leur cognant la tête sur les murs !

Mais, cela, je ne le sais pas encore.

Le curé nous a fait jurer fidélité, aide et assistance. Je porte désormais un anneau sans bien connaître l'homme qui me l'a glissé au doigt ni le sens donné à cette folle promesse. Mon époux m'a accordé sa vie, ne doit-il pas m'aimer ? Que de mensonges affirmés ce jour là.

Puis, il y a le repas, mais la mayonnaise ne prend pas entre nos deux familles quasi inconnues. En outre ma nouvelle belle-mère est contrariée par la présence de son ancien mari qu'elle n'a pas revu depuis des décennies. Ce ne sera donc pas un de ces mariages joyeux, plein de rires, chansons, champagne, danses et photos.. Il n'y a rien de tout cela, ni dragées, ni voyage de noce et lune de miel à Venise ou ailleurs.

Et guère de cadeaux. Un mariage bien modeste dans lequel je me suis lancée avec naïveté, par convenance, parce qu'à l'époque il faut se marier, être docile et cela semble, en définitif, arranger mes parents. Etant mineure, j'ai eu besoin de leur autorisation.

Quelle rage, quel orgueil, quel mépris de ma vie m'ont forcée à croire que je m'accoutumerais à cet homme là.

Cela commence bien mal. Mes parents font grise mine, seuls pour assurer les frais du mariage, mon beau-père s'étant défilé comme toujours. Il ne s'est jamais occupé de son dernier fils qu'il n'a pas revu depuis 15 ans, n'a jamais donné un sou à sa mère, pourquoi financerait-il sa noce ?

Mes parents l'ont espéré, ont cru en sa parole pour partager les frais, mais ils déchantent.

Et j'ai toujours du mal à comprendre pourquoi ma mère qui m'avait mis la pression pour que je me marie, a par la suite changé d'avis, sans m'en donner les raisons... Aucun dialogue pour éclaircir ce malentendu.. J'arrive à croire qu'ils cherchaient à tout prix à me "caser" pour être enfin libérés de toute contrainte !

Il est vrai que mes bonnes études commencent à me donner le verbe, le raisonnement, et nos goûts sont différents.

Je lis Sagan, "bonjour tristesse", et "les fleurs du mal" ... et bien d'autres, ma mère lit "Nous deux". J'écoute Brassens ou Brel alors que mes parents sont fous de Gloria Lasso et d'Yvette Horner. Je recopie des poêmes dont ma mère ne comprend même pas le sens. Eux resteront cloisonnés dans des principes que je ne partage pas forcément et moi je serai en avance sur les miens. Alors, forcément, il m'arrive de faire l'insolente, sans baisser les yeux, avec l'arrogance de la jeunesse.

Et, je ne suis pas toujours décidée à filer droit sans détour !

Rapidement, j'avais la réponse : une claque, une torgnole bien sentie de la part de ma mère. Quant elle ne se déchaîne pas à coups redoublés. "Frappes la, frappes la", criait-elle à mon père, sans succès, lui qui n'intervenait jamais. C'était pour des faits anodins : un retour à la maison un peu tardif parce que la séance de cinéma s'est poursuivie en longueur ou une tendre lettre d'amoureux trouvée dans mon sac de sport... Rien de bien méchant ne pouvait justifier de tels emportements. Aujourd'hui, on finirait devant les tribunaux.

Depuis bien longtemps déjà leurs week-ends, se passaient sans moi, mais est-ce la seule explication ? Suis-je un tel fardeau pour eux ? Je donnais désormais une grande partie de ma paie à ma mère et je ne partais plus en vacances avec eux.

L'ambiance familiale ne se prêtait guère aux démonstrations d'affection, aux explications... je n'ai manqué de rien, sauf de câlins et de tendresse.

 

Le jour d'après

Le lendemain de notre mariage, alors que des trombes d'eau se déversent sur Paris, je découvre le fait de partager le quotidien avec quelqu'un, qui reste dormir et manger.. ! et mon époux constate que je ne sais pas faire la cuisine.. et pour cause, ma mère ne m'a rien appris !

Tant mieux, la sienne est bonne cuisinière et il se mettra rapidement aux fourneaux pour pallier mes carences, s'il ne voulait pas mourir de faim.

J'étais disposée, pourtant, à nager dans le sens du courant, c'était nouveau et j'ai toujours aimé la nouveauté !!

Il est vrai qu'à cette époque, le mariage était le statut obligatoire pour une femme dès qu'elle cessait ses études.

Mairie de Courbevoie où nous nous sommes mariés

 

Novembre 1959 : c'est quoi le mariage ?

Très vite, je m'aperçois que je me suis trompée sur les qualités potentielles de mon époux, car en réalité je ne le connaissais pas.

Sa vie se passait exclusivement en Seine-et-Marne, la mienne à Courbevoie, et nous ne nous sommes côtoyés réellement que quelques mois sur Paris à son retour du service militaire. Désormais marié, il ne cache plus son jeu, ni ce qu'il est vraiment.

Il précise qu'il n'est pas d'un naturel démonstratif et je découvre qu'il ne supporte pas les gestes tendres, les baisers et les câlins.

C'est un homme sans tendresse ou il le cache bien.. Aussi, ne me fera-t-il jamais monter au septième ciel, mais je ne lui en demandais pas tant !

En définitive, il me tolère dans son "clan", à condition que je l'admire, que je cède à tous ses desiderata, que je sois docile, que je le serve.

Serais-je un appareil ménager mis à sa disposition et le mariage un esclavage déguisé de l'exploitation de la femme par l'homme ?

A la rigueur, il veut bien se laisser aimer et, en attendant des jours meilleurs, il est changeant, ni affectueux ni tendre, se mettant en colère pour un rien, n'acceptant aucune contradiction. Gentil parfois, distant, glacial, agressif dès la moindre contrariété. Alors qu'avec ses amis et sa famille il peut se montrer aimable, enjoué et plutôt conciliant. Cela me déroutait...

Un bi polaire dirait-on aujourd'hui, une maladie psychiatrique qui allait s'aggraver au fil des circonstances et des années ..?

Mais ça, je ne le savais pas encore et j'étais incapable de mettre des mots sur un tel comportement.

Moi qui pensais qu'avec le mariage je deviendrais une femme libre, je n'étais devenue en réalité qu'une chèvre attachée à un piquet, une prisonnière. Mon mari attendait de moi que je sois une "bonne petite épouse" soumise, humble et obéissante qui ne devait jamais dire un mot plus haut que l'autre..

Mon caractère ne se prêtait guère à la docilité, mais, au fil du temps j'allais trouver les moyens pour briser ces chaînes.

 

Rue du Commerce : une proie si facile

Alors qu'à Prague on déboulonne la statue de Staline, je tente de faire face à ma nouvelle situation.

Nous emménageons dans une "chambre-cuisine" de 30 m2 avec vue sur la rue du Commerce dans le 15ème arrondissement.

Pas tout à fait le rêve : l'eau et les toilettes sur le palier.

Je trouve un emploi de comptable chez un grossiste en produits alimentaires dont les bureaux sont proches de notre domicile et j'essaie d'être une épouse modèle comme l'exigent les convenances de l'époque. Dorénavant, je vais découvrir les repas dominicaux en famille chez ma belle-mère, le rôti de boeuf ou le gigot-haricots verts, le fromage et le dessert dans une ambiance gaie et conviviale, si loin de l'arrière-cuisine de la boutique familiale où je déjeunais seule la plupart du temps.

A contrario, fini les séances de cinéma le dimanche comme dans ma jeunesse, et les flâneries sur les grands boulevards parisiens. Aller chez sa mère tous les week-ends en Seine-et-Marne, c'est pour mon époux surtout retrouver tous ses copains !

Pour l'instant, nous ne sommes pas en conflit ouvert, mais cela ne saurait tarder, car avec le mariage, je souhaite améliorer mon mode de vie. Cependant, je me heurte rapidement, et à tout propos, au "Non" catégorique de mon époux, sans discussion possible et sans raison valable. Mais je ne suis pas décidée à céder sur tout, faisant souvent des concessions pour ne pas l'affronter ouvertement.

 

***

Et je l'ai aimé pour ses défauts qui me deviendront rapidement insurportables : directif mais rassurant. Il adore faire la fête avec ses copains.. un peu trop même.

Son plaisir doit être forcément le mien.

A l'époque il faut l'accord de son époux pour travailler, faire un achat, ouvrir un compte bancaire, reprendre des études éventuelles. Divorcer est une vraie galère, inconcevable pour nos familles. Pourtant, il n'est pas question, pour moi, de passer mon temps libre à astiquer le parquet à la paille de fer.. et je projette l'achat d'un grand tapis mais aussi un téléviseur, inconnu chez nos parents --(n'ayant pas assez de moyens)-- ce qui va demander de longues discussions avec mon époux pour obtenir, enfin, son accord.

Comment ai-je pu être aussi docile, moi connue pour ne pas me laisser marcher sur les pieds ?

Il faudra une loi pour que le carcan, dans lequel les femmes sont enfermées, se desserre et 25 années pour retrouver ma liberté.

Le divorce par consentement mutuel sera enfin, plus ou moins, entré dans les moeurs en ...... 1984, date de notre séparation. !

 

1960 - La télé : la boite magique

La guerre d'Algérie se termine.

Elvis Presley, l'idole de ma jeunesse à la voix veloutée, au sourire d'adolescent et à la sensualité torride, fait son service militaire en Allemagne.

 

Une fois ces premières acquisitions effectuées, l'ambiance du foyer s'est améliorée.

Mon époux apprécie, en réalité, la télévision en noir et blanc et les rumeurs du monde sont entrées dans notre vie.

On commence à regarder les feuilletons -mon mari aime les westerns et Thierry la fronde- et nous comprenons très vite, avec l'émission "Cinq colonnes à la une" que notre planète ne tourne pas forcément rond. Grâce à la violence de la musique du générique, l'annonce des catastrophes à grands coups de grosse caisse, nous laisse pétrifiés et scotchés sur nos chaises.

Le monde n'a rien d'un paradis et le petit écran nous dévoile la complexité de nos sociétés. Personne, dans cette seconde historique, ne peut imaginer le chambardement que la télévision allait procurer à toute la société française. Catherine Langeais, la speakerine, apparut dans toute sa blondeur, les femmes admirèrent sa coiffure et les hommes son sourire.

Nous avions, en effet, fait entrer le loup dans la bergerie et, depuis, il y est resté.

Pourtant, cette paix apparente dans notre couple n'allait guère durer.

 

Première tromperie ?

 

Un soir, lorsqu'il rentre du travail, je remarque que mon époux ne porte plus son alliance.

Stupéfaite, j'ai le coeur qui flotte dans mon corps, comme s'il voulait s'y noyer.

Bien évidemment, je lui en fais la remarque et je le vois mal à l'aise. Il devient agressif, voire méchant et invente une histoire à dormir debout. La vérité me saute au nez : il a oublié de remettre l'anneau qui se trouve au fond de sa poche. Il ne le portera plus jamais. Mais moi, je tiens aux symboles. Sans eux, à quoi sert le papier signé conjointement à la Mairie et à l'Eglise ? Il tente de m'expliquer que cela ne change rien.

Pour lui, certes non... rien n'a changé.

Il a juste remplacé sa mère vieillissante par une épouse pour améliorer son confort personnel.

Et moi, à cet instant je suis sceptique, car je sais, au son de sa voix légèrement plus sourde, qu'il ment.

Je le découvre peu à peu, car, en réalité, nous ne nous connaissons pas. J'apprends rapidement qu'il a croisé une autre femme sur le chemin du travail. Voilà l'explication de l'alliance glissée au fond de sa poche. C'est une dispute terrible, la première, mais elle m'a dévoilé l'homme qu'il est vraiment. Il aime séduire, flatté de plaire aux femmes et ne s'en privera pas tout au long de notre vie commune, cela rassurait son égo.

Constamment, il va me souffler le chaud et le froid et ce n'est sûrement pas cela que j'attendais du mariage.

Je sais que ce comportement ne me conviendra pas, mais dans l'immédiat je me laisse amadouer par ses fausses promesses. je choisis de relativiser et de pardonner. La crainte d'être seule, probablement, m'empêche de suivre mon intuition. Je suis bien trop jeune pour faire face, et le rapport de force est inégal.

Je suis naîve... il est roublard !

 

Avril 1960 : mes 20 ans !

C'est mon anniversaire, le premier en tant que femme mariée, mais mon époux oublie de me le souhaiter.

Il faut que je m'y habitue, car il n'y pensera jamais en vingt cinq ans de vie commune. Son excuse : "Je n'ai pas été habitué à ce que l'on souhaite le mien....", ce qui est probablement faux. Le problème réel est ailleurs : il n'a surtout pas envie de me faire plaisir, c'est superflu !

Pourtant, je ne demande pas grand chose : une douce attention, un petit bouquet de fleurs, une rose parfumée...

Toutefois, il n'aurait pas compris et m'aurait fait probablement des reproches, si j'avais oublié le sien !

 

Juillet 1960 : ni la passion, ni l'amour fou

Nos liens sont distants et je sens bien que la vie conjugale lui pèse.

C'est un homme qui n'a jamais connu de contraintes auprès d'une mère qui l'a élevé seule avec difficulté.

Elle lui a laissé toute liberté dès son plus jeune âge. C'est le genre de gamin qui laisse tomber sa cuillère pour que sa mère la ramasse. Et qui recommence, recommence, recommence, même si on le lui interdit, pour voir jusqu'où il peut aller avant de recevoir une fessée ! Or, sa mère ne lui a jamais donné de torgnole. La seule qu'il ait reçue, c'est une volée donnée par son père lorsqu'il était enfant, l'unique souvenir qu'il ait gardé de lui.

Ainsi, dès le début de notre union, les dés sont jetés. En réalité, il va s'avérer bloqué, figé et ne voudra pas évoluer.

Nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre même si, curieusement, nos chemins se sont croisés à plusieurs reprises.

Nous n'avons rien de commun et, entre nous, rien ne "colle". Je suis franche, il va se révéler dissimulateur, sournois et menteur. Il est routinier, j'ai l'esprit constructeur. Il se contente de ses acquis, je souhaite améliorer notre situation. Il est dominateur, je suis timide. Il aime la campagne, j'aime la ville. Il est casanier, je rêve d'horizons lointains. Il est bagarreur, frimeur, réputé coureur de jupon et pilier de bistrot, j'aime le sport, les films à la mode, la lecture. Il est du matin, je suis du soir...

Il n'a guère suivi de scolarité, alors que je vais, très vite, reprendre ma formation initiale et poursuivre mes études et m'affranchir de lui. .

Le bélier que je suis ne va pas tarder à fulminer et enfoncer la porte de cette vie cloisonnée.

 

Août 1960 : la "de deuche"

Les projets de vacances dont j'ai rêvé sont tombés à l'eau.

Je ne veux pas me confronter sans cesse à lui, car c'est la guérilla et j'en sors à chaque fois démolie. Pourtant, nous aurions pu partir en Corse, avec sa soeur et son mari. Ils s'y rendent chaque été. J'aurais aimé revoir Ajaccio, Sartène, Propriano où j'ai passé de si agréables vacances en 1958 chez les parents de mon amie de collège, Nicole. J'aurais pu renouer des liens distendus depuis la fin de nos études.

Rien, ni personne, même sa soeur, ne le fera changer d'avis.

Pourquoi est-il si rigide, dès que l'on parle de modifier cette routine ?

Pour compenser cette nouvelle désillusion, je tente de faire des projets : trouver un logement plus confortable, tandis que mon mari convoite une voiture. Quelques mois plus tard, nous achetons une 2CV Citroën, la "de deuche" et je vais passer mon permis de conduire.

Il faut savoir patienter, les délais de livraisons n'en finissent pas de s'allonger. Elle est bleu layette, ne va pas à une vitesse folle, 70 km/heure au plus et si la route est plate ! L'intérieur est très spartiate, le tableau de bord rudimentaire, mais elle consomme peu et l'entretien est quasiment nul.

La voiture idéale pour un jeune couple.

 

1961

L'Algérie s'enfonce dans le chaos, On édifie le mur de Berlin.

La menace d'un troisième conflit mondial pèse sur le monde, l'Europe est en pleine guerre froide.

 

Au pays des machos

Pour trouver l'amour de cet homme que je connais depuis l'adolescence que vais-je pouvoir inventer pour me battre à armes égales, me hisser à égalité, lui qui ne cesse d'affirmer que nous ne sommes pas du même milieu. Le sien, bien évidemment, supérieur au mien ! Et, pourtant, si mes parents sont commerçants, son père est peintre en bâtiment et sa mère fait des ménages.

Il est bercé par je ne sais quel rêve de grandeur passé et possède un orgueil démesuré venu du fonds des temps, d'avant la Révolution, à l'époque de la famille "De la Chèse", petite noblesse de province dont d'ailleurs il ignore à peu près tout. Il en a juste gardé l'orgueil et un certain sentiment de supériorité.

Toujours est-il que, rapidement, il refuse de se rendre dans ma famille car seule la sienne compte. Si j'insiste, ses propos sont toujours violents, car il sait utiliser le mot qui blesse, me ravage, me brise. La guerre psychologique commence entre nous et c'est un dominant. Je suis bien trop jeune, bien trop vulnérable pour lui tenir tête. Il est vindicatif et autoritaire, habitué à ce que l'on cède devant lui comme le fait sa mère et tous ses copains.

Mais, à vouloir me soumettre, il joue avec le feu. Je vais y mettre du temps, certes, mais j'allais changer !

Petites et grandes humiliations, le passif augmentera au fur et à mesure des années. Aussi, pour me protéger, je vais, pierre par pierre, élever une muraille entre nous. Les dernières années de notre mariage nous ne partagerons plus rien, sauf la nuit le lit conjugal, de plus en plus froid, et qui s'agrandira au fil des mois.

C'est sur : je ne serai ni bonne perdante, ni bonne joueuse.

Pour l'instant, il y a des hauts et des bas. Quand je suis en bas, je me demande s'il m'aime ? Quand je suis en haut, s'il peut vraiment ne pas m'aimer ? Pourquoi se serait-il marié ? N'affirme-t-il pas qu'il n'aime personne et c'est vrai qu'il ne me l'a jamais dit.

La réponse, je l'aurai vingt cinq ans plus tard. Je lui garantissais sa pitance et améliorais son confort.

Pourtant, dans l'immédiat, je n'arrive pas à me convaincre que ce mariage est une terrible erreur. J'ai rapidement eu envie de le quitter mais, parce que je ne suis pas autonome, que mes revenus ne me permettent pas de vivre seule, que seul le mariage est le statut acceptable pour une femme, que par dessus tout je tiens à cette vie familiale que je n'ai pas connu enfant, que le divorce amiable n'existe pas encore, et sûrement parce que je dois encore l'aimer un peu, nous continuerons de vivre à deux malgré nos différences.

Comment ai-je pu vivre tant d'années de vie commune les doigts pris dans une porte. Comment ai-je pu tenir si longtemps sans craquer ? Je suis restée avec lui par manque de confiance en moi, ensuite pour l'enfant qui va naître et, à la fin, on tient parce que, jour après jour, année après année, on a tenu.

Je pardonne car j'ai une part de responsabilité face à ma naïveté et mes propres faiblesses, mais je n'oublie pas.

 

Mars 1961 : la cité des oiseaux

Après avoir visité, en vain, nombre d'appartements, ma belle-soeur nous propose de reprendre leur trois pièces-cuisine, salle d'eau, situé à Bagneux dans une cité construite juste après la dernière guerre et qui porte un joli nom : "La cité des oiseaux". Les voisins comme les commerçants sont très gentils, la violence ne fait pas partie du paysage. Les dealers et la drogue n'ont pas encore investi les lieux. Les voitures dorment sagement dans la rue sans avoir à craindre qu'elles soient incendiées par de jeunes loubards. Les lieux sont plutôt paisibles.

Le chômage n'existe pas, et c'est l'époque des "Trente Glorieuses".

Les bâtiments n'engendrent pas la folle gaieté, mais enfin l'eau courante, le plaisir de prendre une douche, c'est-à-dire le confort, à coté de notre logement précédent qui ne fut pas "un petit nid d'amour" vu le caractère en dent de scie de mon époux. Ma belle-soeur nous laisse pas mal d'aménagements ce qui nous facilite la vie. Nous faisons rapidement l'acquisition d'un réfrigérateur (que nous n'avons pas connu, non plus, chez nos parents), de quelques jolis meubles modernes payés à crédit et, luxe suprême, ultime nouveauté, nous disposons enfin du téléphone.

Le caractère difficile de mon mari n'allait pas s'améliorer pour autant.

Seul bémol à ces "cages à lapins" : des minces cloisons qui résonnent comme des tambours lorsque les portes claquent et l'on perçoit régulièrement les bruits de la télé, de la chasse d'eau et les disputes des voisins.. Je me suis remise au dessin et à la peinture à l'huile afin de décorer les murs de notre appartement de tableaux inspirés d'artistes peintres connus, car nous n'avons pas les moyens d'en acheter.

Pour compléter ce nouvel horizon, consciente que ma progression professionnelle ne peut se faire qu'en changeant régulièrement d'employeur, en monnayant à la hausse mes expériences, je recherche un nouvel emploi. Je déniche un poste de secrétaire-comptable chez un marchand de bateaux installé sur la N20 près de notre domicile.

De ce coté là, heureusement, tout va bien et cela m'aidera à tenir bon tout le long de mon existence.

 

Avril 1961 : l'Alsace

C'est Pâques, nous décidons de partir quelques jours en Alsace pour rôder la "de deuche".

Il fait beau et nous sillonnons la route des vins, admirons les paysages, les vignobles et apprécions le petit vin blanc. Nous traversons de pimpants villages aux maisons à colombages, déjeunons dans des auberges avec poulet à la crème et frites servis dans des assiettes où sont peintes des scènes de la vie quotidienne, les labours, les travaux des champs, un bal ! Nous passons la nuit dans des hôtels rustiques au charme très germanique avec des lits hauts, étroits, recouverts d'édredons rouges. . Les conversations en alsacien nous sont incompréhensibles et nous visitons des villes chargées d'histoire, des châteaux fabuleux et le Haut-Koenisbourg.

Ce sera quelques jours heureux, mais partis à deux, nous revenons à trois... au grand déplaisir de mon mari qui ne veut pas d'enfants, pas de liens.

A l'époque la pilule n'existe pas, et encore moins l'avortement légalisé.

Mon époux va devoir se faire à l'idée d'être papa, il a neuf mois pour y penser. Il a déjà du mal à s'accepter en mari, aussi, il se voit encore moins en père. Surtout, il ne veut pas prendre le risque de s'attacher. Quant à moi, c'est avec une fausse assurance que je traverserai cette période d'attente de mon premier enfant.

 

Août 1961 : on part quand en vacances ?

vacances dans les Pyrénées

Daniel

Après moût discussions, mon époux consent, enfin, à partir en vacances car il n'est pas question, pour moi, de passer, comme l'année précédente, nos vacances chez sa mère, alors que nous allons, sans exception, tous les dimanches en Seine-et-Marne sans rien faire d'autre que de rencontrer ses copains. Mais, il ne veut toujours pas partir en Corse (le bateau soit disant, mauvais souvenir du voyage à Dakar lors de son service militaire ! Nous optons pour les Pyrénées et le camping.

L'essentiel est de sortir du quotidien, de larguer les amarres. Nous sommes éblouis par la beauté des paysages.

Cependant, les orages gâtent notre plaisir. Les pieds dans l'eau, trempés jusqu'aux os, nous plions bagages et nous nous retrouvons à Perpignan où le vent violent arrache les parasols et les tentes. La baignade est dangereuse. Retour sur Paris. Le camping est définitivement banni de nos projets et nous finirons nos vacances chez ma belle-mère, dans son logement sans confort, avec les toilettes à la turque dans la cour !

 

Octobre 1961 : bientôt Papa

Mon époux effectue une période militaire à Pau, ce qui me renvoie à mon vieux démon : cette solitude honnie qui m'angoisse depuis mon adolescence et que j'ai voulu fuir en me mariant. Vivre en couple me rassure. Je me sens protégée.

Déstabilisée, je passe une quinzaine de jours sans un coup de téléphone ni courrier.

Lors de son retour à la maison, il se dit content d'avoir retrouvé ses copains de régiment, effectué quelques sauts en parachute, bu quelques bières en se rappelant les bons vieux souvenirs du service armé passé à Dakar au Sénégal. Quel genre de sentiment l'attache à moi alors qu'il va bientôt être père. Il est parfois si distant..

Et je sais pertinemment, au fond de moi, que je ne lui ai pas manqué, ou, alors, il le cache bien.

 

Novembre 1961 : coup de blues

Les déplacements me sont désormais interdits, mais le dimanche mon époux ne reste pas à mes cotés. Il continue de se rendre chez sa mère pour rencontrer ses copains. Il n'y a aucune bienveillance de sa part à la veille de ce qui est pour moi un si grand événement : la naissance de notre enfant.

J'occupe mes journées comme je peux, je tricote la layette : un point à l'endroit, à l'envers, en bleu, en blanc. Pas de rose, mon époux ne souhaite qu'un garçon. J'essaie de conjurer le sort. Petites brassières, chaussons à quatre aiguilles avec des trou-trous pour y glisser un ruban de satin. Je peins des dessins pour égayer la chambre de notre enfant : Tom et Jerry, Sylvestre, Titi. Je les trouve bien rigolos et je me contente de ces modestes preuves d'amour envers mon futur bébé.

Au retour d'une de ces escapades dominicales, je trouve mon conjoint bien sombre, bien lointain. Je tente de le questionner, mais il m'affirme qu'il n'a pas de motif à cet état. Cependant, je vois bien qu'il a envie de parler, de lui, de moi, de nous. Dès lors qu'il s'agit de sentiments, les mots se bloquent au fond de sa gorge. Puis, à mon grand étonnement, ses lèvres tremblent et il se met à pleurer. Je sais qu'il a rencontré les copains/copines de sa soeur et de mon beau-frère, donc une journée agréable pleine de rires et de jolies filles. Il n'a jamais voulu m'expliquer ses doutes, ses blocages.

Il persiste à dire qu'il n'a rien... Il ne m'a jamais parlé de ses ex-copines..

Regrette-t-il, lui aussi, ce mariage ? A cet instant, je le crois vraiment.

 

11 décembre 1961 : bonjour ma fille

Pourquoi avoir choisi une maternité dans Paris, alors que nous habitons Bagneux ?

Ma belle-soeur ayant eu son deuxième enfant dans cette clinique m'en a vanté les mérites et, heureuse de suivre ses conseils, je me plie à ses recommandations. Cette décision me sécurise d'autant qu'un médecin pratique "l'accouchement sans douleur", ce qui suppose quelques séances préparatoires où on m'apprend à respirer et haleter comme un petit chien. D'après ce médecin, je ne devrais quasiment rien sentir à la venue au monde du bébé. ...

Enfin, le jour arrive, tous les signes sont bien là. Il est minuit. Le déplacement en voiture m'a paru interminable malgré le peu de véhicules à cette heure tardive. J'ai peur, je souffre terriblement. Mon mari me dépose à la clinique aux bons soins des infirmières qui me relèguent dans une petite pièce grise, en attendant que "le travail" se fasse.

Le futur papa est déjà reparti.

Puis, ce sont de longues heures de solitude, d'angoisse, de torture, naviguant entre la peur de mourir et les douleurs, par vagues de plus en plus fortes et rapprochées, qui me rejettent en sueur et hurlante sur l'oreiller. En réalité, les infirmières s'en foutent et pratiquent l'accouchement à l'ancienne en laissant hurler les femmes comme au temps de nos aïeules. Personne pour me réconforter, personne pour me consoler ou me tenir la main. En outre, je me fais houspiller par la sage-femme lorsque celle-ci daigne enfin venir me voir. "Un peu de courage me dit-elle, vous n'êtes pas la première à passer par là", tout en m'appuyant brutalement sur le ventre pour expulser le bébé.

Et d'un seul coup, tout le monde s'affole, un bruit de galop dans le couloir, un médecin arrive.

"Vite on l'anesthésie". Je suis à bout de force. Ce sera les forceps.

Il est 4 heures du matin et ce sera une fille ! Je voulais l'appeler "Ambre".

Son père l'inscrira sur le registre d'état civil sous le prénom de Valérie, Juliette, Arlette, portant ainsi les prénoms de ses deux grands-mères, comme la tradition l'exige.

****

En fin de matinée, endormie, rassasiée, lovée au creux de mes bras, je fais connaissance avec ma fille. Mon coeur bat très fort. Je n'ose bouger. Elle pèse trois kilos, mesure cinquante centimètres. Comme toutes les mamans du monde je la trouve bien jolie avec ses yeux bridés et sa peau soyeuse.

Ma toute belle.. je n'en reviens pas qu'elle soit si réussie. Je cherche à deviner la couleur de ses pupilles, je caresse le duvet si doux de sa tête, je suis en extase devant ses longs doigts aux ongles si minuscules. Elle est vivante, en bonne santé et j'invente mes premières caresses, mes premiers baisers, mon premier souffle de maman. Je la serre dans mes bras, elle est si petite, si fragile, je n'ai jamais aimé aussi fort ce bébé que ce jour-là. Quelle joie !

La nouvelle de mon refus d'allaiter a provoqué la fureur des infirmières qui veulent me faire changer d'avis. Pas de bon lait maternel, mais des biberons. La peur des seins qui se déforment..mais aussi d'un mari qui n'aime pas l'allaitement et la nécessité de retravailler très vite.

Et "l'heureux papa" ?

Il a téléphoné à la clinique dans la matinée, mais on ne me l'a pas passé. A l'annonce "C'est une fille", la réponse fuse : "un merde" retentissant, Cela fait rire l'infirmière, moi, beaucoup moins, car je connais d'avance sa désillusion. Il n'est pas un père heureux.. !

Est-ce pour cela qu'il n'a pas voulu me parler ?
Le "joyeux" papa viendra tard dans la soirée sans fleurs ni cadeau. Il est déçu : "Une pisseuse", il avait espéré un garçon pour pouvoir, plus tard, parler foot, voiture et se retrouver ainsi entre "mecs". Il se penche sur le berceau, les lèvres boudeuses, avec son air des mauvais jours, rassuré pourtant après avoir vérifié que le bébé a bien cinq doigts aux pieds et aux mains.

25 ans après, il me reprochera toujours de ne pas avoir mis au monde un garçon !

Le jour d'après

Je regarde avec tristesse ma voisine de chambre, très entourée par un mari aimant, disponible, anxieux. Il lui tient la main, la couvre de baisers, en extase devant leur bébé. Pour moi, rien de tout cela. Je ne m'habituerai jamais à l'indifférence de mon époux.

Le plus difficile sera la journée du Dimanche, car il n'a même pas l'excuse d'être retenu à son travail. Pourtant, je reste seule la journée entière, jusque tard le soir. Pas un coup de fil, ma voisine et sa famille venue en grand renfort, s'étonnent de cette absence. Je ne sais quoi répondre. J'ai les larmes au bord des yeux car je n'ai personne à qui montrer mon joli bébé. Ma belle-soeur n'est pas venue, qui, comme tous les dimanches, doit être chez sa mère. Je me sens délaissée, pitoyable.

Mon époux arrive enfin, tardivement, tout joyeux. Le papa a arrosé l'événement, un peu "pompette", m'expliquant qu'il a déjeuné chez des cousins où il a passé "une journée très agréable"... Il ne m'a pas tenu la main, même quelques secondes. Il n'aime ni les hôpitaux ni les maternités, il est déjà sorti dans le couloir, me laissant seule avec mon vague à l'âme.

Que suis-je donc pour lui, moi qui ai tant besoin de tendresse ?

Le lundi, mes parents sont venus me rendre visite à la maternité, un bouquet de fleurs à la main. Ma mère est là, assise près de mon lit et commente "Cela s'est bien passé, tant mieux. Aujourd'hui, vous, les jeunes femmes, vous êtes gâtées ; avec l'accouchement sans douleur, on ne sent rien, le bébé passe comme une lettre à la poste. Désormais, il suffit de savoir respirer. A notre époque, on souffrait comme des bêtes ! ".

J'ai souri, trop fatiguée pour la détromper, car les forceps ce n'est pas vraiment l'accouchement sans douleur.

Bagneux 1962

Après quelques jours de clinique, nous rentrons à la maison avec notre précieux bout de chou endormi dans son couffin. Ma fille prend possession de la chambre que j'ai aménagée avec tout l'amour dont je suis capable.
Dès le 1er janvier suivant, je retravaille. C'est une des conditions de mon embauche chez le marchand de bateaux et je tiens à garder cet emploi situé près de chez moi. Je dois trouver une nounou et déjà me séparer de ma fille. Mais les journées sont longues, je suis si fatiguée, si vulnérable, le bébé dans les bras hurlant de faim. Je chante des berceuses, mais elles ne bercent que moi. Je m'endors dès que je suis assise. Je pleure souvent sans motif, écrasée par la montagne de couches à laver à mon retour du travail, car celles à jeter n'existent pas encore et nous n'avons pas de machine à laver le linge.

Pourtant, contrairement à ce que j'ai pu penser, cet homme si peu préparé à endosser le rôle que je l'oblige à prendre, se montre coopératif, me relayant souvent la nuit lorsqu'il faut donner le énième biberon de la journée. Je peux enfin dormir.

C'est le temps des cernes sous les yeux.

 

1962

En Algérie la cohabitation est impossible, C'est "la valise ou le cercueil", un million d'européens vont tout quitter,

C'est le cessez le feu. Les accords d'Evian sont signés.

Et tous les soldats français engagés dans cette guerre ne sont pas des fous furieux, ce sont juste de jeunes soldats de chez nous qui veulent que cette guerre odieuse finisse vite pour rentrer chez eux. Ils tenteront de chasser des images, d'oublier les odeurs de paille brûlée, les regards apeurés, les cris, les pleurs, les râles, les silences trop longs...

Ils souhaitent juste que leur mémoire les laisse en paix.

Pour les Européens, c'est un monde qui s'effondre, qu'ils ont pensé éternel. Ils n'y croient pas à la fin de l'Algérie française, ni de devoir partir sans l'avoir choisi et sans l'espoir d'un retour. Les hommes pleurent sur le pont des bateaux, leurs femmes avec les enfants dans les bras. Les harkis que l'armée abandonne malgré les promesses, ils ne croient pas non plus à cette trahison de la France.

En revanche, les Algériens, fous de liberté, découvrent l'indépendance, leur drapeau blanc et vert et laissent exploser leur joie dans le cri des youyous et des klaxons de voitures. C'est fini, croient-ils, du moins ils espèrent en la paix à l'heure du départ des troupes françaises.

J'ai connu plusieurs de ces soldats, amis de mon époux, pas fiers du tout de ce qu'ils ont été contraints de faire là-bas et ils font

comme si l'Algérie n'avait jamais existé.

 

Janvier 1962 - premiers échecs, premières rancoeurs, premiers accrocs,

Le grand-père maternel de mon époux décède alors qu'il avait toujours, malgré son grand âge, une petite activité dans son entreprise de serrurerie où mon mari travaillait depuis ses 14 ans jusqu'à son départ au service militaire.

Mon il n'a pas l'intention de reprendre l'affaire et doit non seulement vider les locaux, se séparer du matériel et de la veille forge, mais également libérer le logement au propriétaire. Aussi, il décide de prendre un congé sans solde d'une quinzaine de jours pour s'atteler à cette tâche qui le ramène en Seine-et-Marne.

En fait, ce congé de deux semaines va durer un an et demi. Mon patron actuel, le marchand de bateaux, (recordman du monde de vitesse, champion de France et d'Europe) lui suggère de profiter de cette opportunité pour créer des remorques à bateaux copiées sur le modèle américain. Il a l'intention de faire homologuer les prototypes en France pour en assurer la distribution.

Cette proposition est sensée améliorer à terme sa situation. Mais je suis loin d'imaginer qu'en replongeant mon époux dans son milieu d'adolescent sans contraintes, retrouvant ses amis et copines d'enfance, il allait redevenir l'homme qu'il a toujours été, poursuivi par ses démons, avec pour règle de vie, une activité en dents de scie, parfois active, parfois faible ou inexistante..., à géométrie variable.

Ne sachant pas se contraindre, ni se discipliner, sans véritable projet d'avenir, le village de son enfance s'avère son unique horizon, son ultime point d'ancrage.

l'atelier se trouve sur la gauche de l'allée

Je change de situation, je quitte le marchand de bateaux pour un poste de comptable chez DEM, à Montreuil, un fabricant de distributeurs automatiques (boissons, confiserie...). J'améliore ma qualification et mes appointements, ce qui s'avère indispensable car mon mari a de faibles revenus et les charges familiales s'accroissent depuis la naissance de notre fille.

Dans l'immédiat, l'atelier de serrurerie est en activité, et je passe tous les week-ends chez ma belle-mère, seule avec ma fille.

Quant à mon époux il épate les copains et les filles, se passionne pour les courses de karting, rêve de voitures de sport. C'est plus facile et agréable à gérer que les affaires. Rapidement, l'atelier se transforme en construction, adaptation et réparation de karts, à titre gratuit. Les rues du bourg qui entourent cette ancienne ville fortifiée servent de pistes d'essais et l'activité "remorques à bateaux" stagne tranquillement.

Le dimanche, c'est le circuit de kart et les compétition avec notre beau frère et ses potes.

Aussi, le principal concurrent dépose un brevet et fait homologuer ses modèles, bien évidemment identiques.
La partie est perdue, l'atelier ferme définitivement.

Une voiture de sport décapotable, une route de campagne, un virage mal négocié, un fossé, plusieurs blessés, ainsi se termine leur folie du karting.

 

Juin 1962 - C'est un beau dimanche, l'été gagne du terrain.

Me promenant sur les boulevards ombragés de la petite ville, avec ma fille dans son landau, j'ai la mauvaise idée de me rendre à son atelier pour discuter avec ses amis pour tenter de me distraire, car je les connais tous. A peine arrivée, mon époux m'interpelle brutalement d'un ton sans réplique "Dégage, tu n'as rien à faire ici, fous le camp...".

Je reste interdite, une douche froide m'a fouettée de la tête aux pieds. Ses propos sont d'une telle violence que l'un de ses copains d'enfance, intervient pour le faire taire. Je suis incapable d'articuler un mot, je ne dis rien : trop jeune, trop faible, trop polie pour manifester quoique ce soit.

Je recule en pleurant, mes larmes roulant dans des rigoles de rimmel.

Je pleure, je pleure, je pleure en silence, des larmes salées qui glissent sur mes joues comme des gouttes de pluie...

Mon mariage sombre.

****

Il a retrouvé son autorité de coq de village, de chef de bande et ne supporte pas ma présence.

Le ciel m'est tombé sur la tête. C'est la première fois que je lui vois ce regard de pierre, tout en se laissant aller à des paroles d'une violence extrême. Ce ne sera pas la dernière. Plus tard, pour expliquer son humeur, il va s'empêtrer dans des paroles mielleuses, il redeviendra amical. Il sait être si convaincant. Mon mari est un séducteur, il peut être désinvolte, déroutant, mentant d'une voix égale.

Blessée, humiliée, écoeurée, je ne remettrai jamais les pieds dans son atelier et, pour pallier ma solitude, je vais me lier d'amitié avec Simone une amie d'enfance de ma belle-soeur de dix ans mon aînée. On papote, profitant de son jardin l'été. Elle est au courant de tous les ragots qui circulent dans le village. En effet, elle emploie une trentaine de femmes dans l'atelier de confection dont elle est la patronne. Alors, vous pensez bien : les rumeurs, les dénonciations, les nouvelles vraies ou fausses, les coups fourrés, les adultères, les haines, elle connaît et en rigole en famille le soir au souper !!

Aussi, c'est elle qui m'apprendra : "Ton mari te trompe avec la fille de la dentiste". Malgré ma stupeur, je dois me rendre à l'évidence : ses sources s'avèrent exactes. Mon mari, l'air innocent, fait tout d'abord l'étonné, franc comme un âne qui recule, mais n'ose pas démentir devant l'âme charitable de la bonne amie de sa soeur.

Voilà probablement les raisons de ses sautes d'humeur et de son comportement violent. Touchée en plein coeur, je ne m'abaisse pas à rencontrer ma rivale. Je suis juste une femme jalouse, bafouée, être trompée c'est douloureux et déplaisant !

Ce jour là, j'ai décidé que je lui rendrai la pareille : oeil pour oeil, dent pour dent.

Certes, sur le moment, et devant ses fausses promesses de cesser ce petit jeu de séduction, je fais semblant de pardonner. Que puis-je faire d'autre d'ailleurs ? Je sais déjà qu'une telle vie n'est pas faite pour me convenir longtemps et je supporte difficilement son manque de tendresse. J'ai compris que mon mari est un mufle, car, d'ordinaire, on trompe sa femme discrètement, en respectant les convenances.

Pas lui : la fidélité n'est pas un de ses traits de caractère, la courtoisie non plus, la gentillesse encore moins.

J'ai appris depuis qu'on ne doit pas épouser Casanova si on n'a pas le caractère qui pousse à l'indulgence. Et ce n'est pas vraiment mon cas. Toutefois, je n'arrive pas à me convaincre que mon mari ne m'aime pas, car il me souffle le chaud et le froid. Il ne m'embrasse jamais, comme cela pour rien, dans un élan de tendresse. Seules nos nuits nous rapprochent, des caresses menteuses, des gestes qui manquent d'inspiration.


L'idée d'une séparation commence à faire son chemin : comment faire pour le quitter ? Je n'arrive pas à comprendre pourquoi j'en suis arrivée là. Je n'ai personne à qui me confier, chez qui chercher refuge. Ma mère, à qui j'en ai parlé, m'a répondu "une fois mariée, on ne divorce pas, ne compte pas sur nous" et encore "tu ne fais peut-être pas ce qu'il faut pour que ça aille bien" !

Bref, d'après elle c'est ma faute. Je me sens prise au piège. Le divorce amiable n'existe pas encore.

Le divorce, à l'époque, n'est pas une mince affaire. Il faut trouver, avec ses avocats respectifs, des arguments irréfutables, de sérieux griefs, qu'il faut étayer par de multiples témoignages d'amis ou de voisins. Et personne ne souhaite témoigner contre lui.

 

Décembre 1962 - Bagneux

Notre fille fête ses un an.

Son premier cheval

 

John Kennedy, le Président des Etats Unis, élu en 1960 est assassiné à Dallas au Texas.

Son frère Robert quelques années plus tard. On en recherche toujours les motifs.

 

Juin 1963 - retour dans mon adolescence

J'étouffe dans un mariage raté qui fait naufrage et les éternels dimanches en Seine-et-Marne me pèsent de plus en plus.

Je ne veux pas devenir sa chose car je m'enfonce dans la non-réaction, par peur, et je finis par ne plus rien faire.. pour lui plaire, ou plutôt pour ne pas lui déplaire. Je vais me réfugier dans la solitude de la lecture et, comme nos aïeules, dans la broderie. Mais, comme ces seules distractions me permettent de ne plus voir passer les heures, j'en use et en abuse, ce qui fera dire à mon époux : "quand tu lis, j'ai l'impression que tu m'échappes". Tout est dit.

Que cela lui plaise ou non, je continue à lire, dans une espèce de résistance, de force nouvelle car je n'accepte pas la cage où il veut m'enfermer.

Dans ce désert affectif, où mon mari m'isole, mes parents me manquent car je les vois peu. Mon époux refuse, depuis les premiers jours de notre mariage d'aller déjeuner chez eux. Il ne veut pas, non plus, me laisser y aller seule. Et pour éviter les heurts, n'osant pas lui tenir tête, je cède et je laisse faire pour avoir la paix.

Lorsque mes parents s'aventurent pour dîner chez nous, mon conjoint m'en dit du mal, dans leur dos, car il les déteste. Il les accuse d'avarice, de connerie, de mesquinerie.... J'ai droit, après leur départ, à des réflexions désobligeantes, faites pour me blesser, car l'ironie peut faire plus de mal que les injures ou les coups. Il faudrait lui tenir tête, me moquer de lui, de sa famille, devenir plus méchante que lui, mais je n'y arrive pas, ce n'est pas mon tempérament. Et cela dégénérait en brutalités.

Il sait qu'il me fait du mal, et j'ai besoin d'air.

Je ne veux pas vivre ni sous la terreur, ni sous la contrainte d'un homme qui ne m'aime pas, ou si peu.

J'ai envie de revoir ma famille, mes cousins, mes amis d'enfance, revisiter les lieux où j'ai grandi. Cela devient une obsession.

Je suis déterminée, je veux retrouver, même l'espace d'un instant, l'insouciance de ma jeunesse. J'ai écrit à Nicole mon amie d'enfance, à Claude mon amour de jeunesse, j'ai décidé de les retrouver. Je ne sais pas encore comment je m'y rendrai, ni quand je pourrai, mais ce dont je suis sûre, c'est que j'irai.

L'occasion se présente, un samedi où mon conjoint travaille. Je dispose de la 2CV et j'ai décidé de transgresser ses interdits.

J'ai emmené ma fille pour la première fois chez mes parents. Je respire l'air de mon enfance en retrouvant les rues, le bord de Seine, le Pont de Neuilly. J'ai le coeur léger et je suis toute étonnée de constater combien le quartier à changé à cause des expropriations en cours.

Les immeubles vétustes, les usines délabrées, les petits commerces, les bistrots pouilleux, sont rasés progressivement. A leur place viendront s'implanter des tours orgueilleuses aux noms prestigieux : Elf, Total... Le quartier des affaires de la Défense est en pleine gestation. Même la boutique familiale que je n'ai pas revue depuis tant de mois, d'années, me paraît attrayante. Je suis heureuse d'être là. Je déjeune en famille.

Ma fille, ravie de cette occasion, joue à la marchande avec les sacs de lentilles et de pois cassés.

 

Un homme, une femme.

la rampe du pont de Neuilly

le café l'avenir face au commerce de mes parents

 

Plus tard, j'ai donné rendez-vous à Claude, à l'endroit où nous nous retrouvions adolescents pour aller à la piscine, à la patinoire, au cinéma. Voilà cinq ans que nous ne sommes pas revus. Sera-t-il là ? la question m'angoisse...

Mon coeur s'emballe. Appuyé au parapet, il y a un homme qui attend une femme qui ne parvient pas à l'oublier.
Cet homme, je le sens, je le sais, n'a jamais cessé de m'aimer. Notre histoire reprenait, annulant tous les épisodes intermédiaires. Cette émotion, ce tremblement, ce regard, la bouche de l'autre que l'on ne peut quitter des yeux. Pour le moment, je ne pense qu'à l'instant où il me serrera dans ses bras, abolissant l'absence, si longue qu'elle ait été.

Nous roulons en silence, intimidés. Je lui explique mon mariage qui ne m'apporte pas le bonheur espéré, mes déceptions, ma vie.

Et lui, qu'est-il devenu depuis son départ en Algérie dans les parachutistes et les bérets verts ?
Quel homme a-t-il été ? Pourquoi n'écrivait-il jamais ?

La question me hante depuis tant d'années.

*****

J'ai besoin de sa réponse pour continuer à vivre. Mais elle est lourde de souvenirs enfouis, de blessures mal cicatrisées, peut-être de remords.

"Là-bas, me dit-il, en Algérie, nous n'avions pas le temps d'écrire. Les couteaux croisaient le fer avec les mitraillettes ; les grenades relayaient les bombes ; les balles perdues engendraient des carnages. Les militaires tiraient sans distinction sur les civils pour récupérer chaque mètre carré perdu, alors que soufflait la panique sur la communauté européenne et que les premiers départs vers l'exil s'effectuaient dans une anarchie indescriptible".

"J'ai honte de ce que j'ai été amené à faire. C'était eux ou nous. Au début, on tire sur n'importe quoi, n'importe où, parce qu'on a la trouille. Ensuite, on vise pour tuer, pour massacrer."

"Le soldat craque ou devient pierre".

Aurait-il participé à ces tueries, ces tortures, ces viols collectifs dont les journaux commencent à parler ? Il m'explique qu'il est revenu en France avec des grenades dans son paquetage, mais, dénoncé par un de ses camarades sur le bateau de retour, il a eu de gros problèmes. Que voulait-il en faire ? "Souvenirs" précisera-t-il sans autre explication.

Le soldat devient-il un fauve lorsqu'il fait la guerre ? Je reste silencieuse, car j'ai du mal à l'imaginer dans un tel contexte.

C'est en roulant doucement dans la chaleur de ce début d'été qu'il m'apprend le décès accidentel de ses parents l'hiver précédent, asphyxiés par les émanations d'un poêle à charbon qui a mal fonctionné. Je le sens meurtri, secoué, je suis bouleversée.

Nous nous arrêtons quelques instants chez les parents de Nicole à La Garenne. Elle est désormais mariée et maman d'un petit garçon. Rapidement nous arrivons à Bezons mais la maison silencieuse est vide de toute vie familiale. Ma fille s'est endormie dans mes bras et nous la bordons dans le lit que nous lui avons préparé. A la tendre lumière de cette fin d'après-midi, nous continuons notre bavardage, à voix basse, pour ne pas la réveiller.

J'ai rêvé que le temps s'arrête : nous refaisons connaissance. Nous sommes le centre du monde. Les gestes se font doux, les paroles apaisantes.

Je suis à des années lumières de l'indifférence de mon époux. Cependant, nos corps sont trop proches pour ne pas se brûler, nos sentiments trop violents pour ne pas flamber. Je passe la nuit dans ses bras, corps contre corps, peau contre peau et ses draps garderont mon parfum.

Ce n'est qu'une bouffée d'oxygène, un plongeon dans mon passé d'adolescente. Il a remonté la couverture sur mes épaules, geste venu du fond des âges, du temps des cavernes. L'homme va veiller sur moi et sur ma fille pour me protéger.

 

le nouveau Courbevoie

 

Comme pour les fusées, le plus délicat, c'est le retour dans l'atmosphère

Au matin, je fais face à la réalité, je n'ai aucun bagage.

Cette journée n'a été qu'une parenthèse, coupable seulement de désertion. Bizarrement, je n'ai pas peur, je me sens plus forte. J'ai osé briser mes chaînes. Je ne fournirai guère d'explications à mon époux sur les motifs de cette escapade, lui précisant seulement que j'ai dîné chez des amis où j'ai passé la nuit.

Curieusement, il ne me fait pas de scène, pas de reproches. Il n'y a pas de cris. Il ne me demande rien. Il ne veut pas savoir.

Il est vrai qu'il ne m'aime pas, c'est plus facile !

Il a sûrement, lui aussi, des choses à se reprocher, je n'en doute pas. Il semble accuser le choc et ne cherchera pas, non plus, à vérifier mes dires. Il renonce à instruire le procès de la coupable. Je n'instruis pas le sien non plus. Pourtant, j'aimerais bien qu'il souffre un peu, ne serait-ce que d'amour propre. C'est inévitable. Et comme j'en suis la cause, il faudra bien que je paie. Entre nous, rien n'est donc résolu. Je ne suis simplement plus béate devant celui qui n'est pas vraiment le prince charmant.

Après quatre années sans harmonie, sans tendresse, sans chaleur, alors que nous n'avons ni les mêmes goûts ni les même idées, je songe à me séparer de lui mais il faut affronter la réprobation des familles, car le divorce est mal accepté, voire banni, dans une société rigide, ou la morale et l'hypocrisie sont de rigueur.

Pourquoi m'a-t-il épousé ? Pour avoir dans son lit une femme gratuite et docile, qui travaille et le sert ?

Aussi, je me promets de partir, un jour que je n'en pourrai plus, tenant ma fille par la main pour tout bagage.

 

Juillet 1963 : divorce ou non ?

Les liens d'amour sont difficiles à briser, mon coeur ne cesse de balancer car je suis attachée par un fil à la patte que je n'ose pas encore rompre n'ayant pas la trempe d'une aventurière et mon mari ne veut pas divorcer.

Il m'affirme "je vais changer" !

Et, pour montrer sa bonne foi, il accepte, enfin, de partir en vacances en Espagne, avec sa soeur et mon beau-frère car je n'aurais pas accepté de retourner, encore une fois, passer mes congés d'été chez ma belle-mère à Rozay, lui à la pêche et moi à tricoter.

J'ai cru en sa parole, mais il mentait et je m'aveuglais en ne voulant pas voir la réalité en face. En réalité, il n'avait aucune raison de changer d'attitude puisqu'il avait la certitude que je supporterais tout.

Avec lui, sur le chemin de la vérité, j'aurai toujours un train de retard et lui un mensonge d'avance. Quant à obtenir le divorce, c'est une autre histoire. Seuls l'adultère ou les violences physiques peuvent être retenus par un Juge à l'encontre du conjoint. Encore faut-il obtenir des preuves.. et ce ne sont pas ses copains qui accepteront de témoigner contre lui.

Je m'accorde le mois d'août pour réfléchir et prendre une décision.

Mon époux ferme définitivement l'atelier de serrurerie faute de s'être investi suffisamment dans la construction des remorques à bateaux. Fini le karting, les copains, la fille du dentiste.. Il doit revenir travailler sur Paris, à la Compagnie Générale de Radiologie, son ancien employeur. Moi-même, je quitte la société DEM et cherche un nouvel emploi plus proche de notre domicile de Bagneux.

Nous tournons la page sur quatre années de "cohabitation" guère harmonieuses et pourtant je sais déjà, au fond de moi, que cet époux coureur, bagarreur, frimeur, possessif, narcissique, avec des accès de colère qu'il ne sait pas maîtriser, n'a aucune raison de songer à changer.

La routine familiale allait reprendre de plus belle..

Qu'allais-je inventer pour briser ce carcan et les éternels week-ends en Seine et Marne ?

En réalité, je m'exposais à revivre ce que j'avais déjà vécu. J'avais un problème de forte dépendance envers lui et une faible estime de moi quant à mes capacités de rompre et de pouvoir vivre seule avec ma fille, avec en sus la désapprobation de mes parents.

Il faudra attendre 1984, pour que le divorce par consentement mutuel soit enfin autorisé. Je pouvais, enfin, me libérer de mes états d'âme.

Encore 20 ans à subir un mariage raté, en faisant quelques détours !

 

Août 1963 - L'Espagne

Ces vacances auraient du me mettre la puce à l'oreille. Mon époux est froid, distant, indifférent, moqueur, parfois blessant. Un étranger.

J'ai droit à des rebuffades et mes larmes recommencent à couler. Je baigne dans la totale confusion des sentiments.

Ma belle-soeur, de dix ans mon aînée, gère tout son monde, avec autorité, sous peine de représailles. Nos maris respectifs doivent faire preuve de bonne volonté car ils ont tendance à déserter le logis en permanence sous prétexte de plongée sous-marine et de bronzage sur la plage, nous laissant les enfants, les courses, la cuisine et les travaux ménagers.

Elle y mettra bon ordre ! Ils se chargèrent dorénavant des courses.. On fit quelques randonnées à cheval...

Par hasard, dans un journal français qui traîne sur la table, alors que je le parcoure d'un oeil distrait, mon regard tombe tout à coup sur une annonce de comptable, poste proposé par une entreprise agro-alimentaire de Montrouge à quelques stations d'autobus de notre domicile de Bagneux.

Je rédige un courrier et propose ma candidature, incertaine qu'une lettre venue d'Espagne puisse être prise en considération par la direction de la société.

 

Daniel et Valérie

randonnée : Claude mon beau frère

 

Septembre 1963 : nouveau job

Dès notre retour, je prends contact avec les dirigeants. Je suis recrutée sur le champ, le comptable part à la retraite et un autre, en remplacement, trouve qu'il y a trop de travail. Les dés sont jetés...

Quelques jours plus tard, j'entre en fonctions dans cette société dans laquelle je resterai trente cinq ans.

Immédiatement, l'organisation va s'avérer complètement obsolète. La femme du jeune PDG nouvellement en poste, est une ancienne HEC. Ma formation Chambre de Commerce de Paris, complétée par mon expérience en mécanographie, l'ancêtre de l'ordinateur, influence favorablement leur décision, malgré une rémunération que je veux imposer (la même que chez DEM), et que ces dirigeants trouvent un peu excessive.

Après quelques réticences, ils cèdent voulant réorganiser les services administratifs et comptables, la comptabilité étant toujours tenue sur des livres manuscrits comme à l'époque de grand-papa.

Pourquoi ne pas faire aussi, les additions avec un boulier ?

Je tourne la page, je ne reverrai pas Claude, je fais taire mon coeur. J'écoute ma raison et je préfère souffrir sans me l'avouer vraiment.

Au fil des années ses traits se sont brouillés, son odeur s'est enfuie. Il s'évanouit dans mes rêves, je ne suis pas encore prête à remettre en cause cette vie familiale, même boiteuse, à laquelle j'ai tant aspiré dans ma jeunesse, mais je n'oublierai jamais les tendres souvenirs de mon adolescence.

En réalité, j'enfouissais mon chagrin et je m'obstinais à ne pas regarder la vérité en face. Claude restera tapi dans un coin de mon coeur, même si j'allais essayer de penser à autre chose. Ce nouvel emploi m'y aidera car j'allais m'y investir totalement.

Les Dirigeants de la société me feront confiance, ils me laisseront carte blanche sur le choix du système et du matériel à mettre en place. La réorganisation s'imposera dans tous les services administratifs (personnel, compta, commercial...), alors même que la société développera ses activités.

**

Coté familial, la routine a repris ses droits...

**

Dix ans plus tard, l'informatique remplacera la mécanographie. Le contrôle de gestion s'imposera à l'ensemble de l'entreprise. Au fil des années, je serai confrontée à de nombreuses formations en informatique, droit du travail, Social, Fiscal, Juridique, Finances .... Je serai affectée à différentes fonctions et promue dès 1968 Agent de Maîtrise. Je passerai rapidement Cadre, terminant ma carrière en qualité de Secrétaire Générale.

C'est donc une carrière professionnelle de femme moderne du XXème siècle, passionnante mais très prenante qui s'offrait à moi, sortie du carcan passéiste et archaïque de nos aïeules. Je ne réalisais pas encore qu'on allait m'offrir la clé des champs, me permettant, surtout, de prendre confiance en moi et, le jour venu, de briser définitivement mes chaînes.

Les années passant, mon époux et moi n'aurons plus rien de commun, chacun creusant ses différences. Moi allant vers le haut, lui cumulant des échecs professionnels et la rancoeur l'entraînant vers le bas. Aussi, lorsque je choisirai d'aller à droite, lui décidera d'aller à gauche.

Le fil fragile qui nous unissait encore se brisera fatalement.

Des années plus tard, je serai, enfin, capable de trouver une autre niche, je remplirai seule ma gamelle, je n'aurai plus de laisse ni de collier. Je choisirai de ne plus être humiliée car les paroles destructrices sont redoutables. Je ne craindrai plus les humeurs maussades et belliqueuses de mon époux. Je ne serai plus effrayée de le quitter et je partirai solitaire et meurtrie, mais je ne pourrai plus jamais être apprivoisée.

***

Je découvrirai trop tardivement la liberté et n'aurai plus jamais confiance en aucun homme. J'avais épuisé ma capacité à aimer.

 

Sydney et Valérie

 

 

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