Quelques scoops et vérités... 1959/1965

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1959

Le mouvement Révolutionnaire de Fidel Castro et de Che Guévara prend le pouvoir à La Havane.

La Vème République voit le jour avec une nouvelle Constitution. De Gaulle est de retour au pouvoir.

La France se reconstruit avec du boulot pour tout le monde.

*****

19 Octobre 1959 Courbevoie (Hauts-de-Seine)

Ce jour-là, le ciel est gris, il pleuvait par intermittence, nous étions déjà en automne. Mariage pluvieux, mariage heureux précise le dicton..

Pas si sûr !

J'avais 19 ans et lui 23. A l'époque, le mariage, c'était comme jouer à la roulette russe, et pas question d'essai préalable comme les couples d'aujourd'hui. Il fallait avoir la bague au doigt pour perdre sa vertu et jeter son bonnet par dessus les moulins.

Ses copains sont stupéfaits ! Lui marié ?. J'ai l'impression qu'ils me plaignent. N'est-il pas considéré comme un peu caractériel, cherchant la bagarre et les provocations, traînant derrière lui une réputation un peu tapageuse.

Le curé nous a fait promettre fidélité, aide et assistance. Mon époux m'a promis sa vie par erreur, ne devait-il pas m'aimer ? Que de mensonges affirmés ce jour là, quelle rage, quel orgueil, quel mépris de ma vie m'ont forcée à croire que je m'habituerai à cet homme là.

Puis, il y eu le repas, mais la mayonnaise ne prenait pas entre nos deux familles. Ma nouvelle belle-mère était contrariée par la présence de son ancien mari qu'elle n'avait pas revu depuis des décennies et nos familles ne s'appréciaient guère. Ce ne fut pas un de ces mariages joyeux, plein de rires, chansons, champagne, danses et photos.. Il n'y eut rien de tout cela, ni dragées, ni voyage de noce à Venise ou ailleurs, ni lune de miel, ni bague de fiançailles, guère de cadeaux.

Cela commençait mal ! Mes parents faisaient grise mine, seuls pour assurer les frais de la noce, mon beau-père s'étant défilé comme toujours. Il ne s'était jamais occupé de son dernier fils, n'avait jamais donné un sou à sa mère, ce n'était pas pour payer la moitié des frais de ses épousailles. Ma mère l'avait espéré, elle déchantait !

Donc un mariage bien modeste !

Un grand nombre d'années sont désormais passées et j'ai toujours du mal à comprendre pourquoi ma mère me mettait la pression pour que je me marie, et pourquoi avec lui ? Etais-je un tel fardeau pour eux ? Bien sûr, désormais je travaillais, je ne partais plus en vacances en famille et, depuis bien longtemps déjà, leurs week-end se passaient sans moi, mais était-ce la seule explication ?

Il est vrai que mes bonnes études commençaient à me donner le verbe, le raisonnement, et nos goûts divergeaient. Eux cloisonnés dans des principes que je ne partageais pas forcément et moi en avance sur les miens. Alors il m'arrivait de faire l'insolente, sans baisser les yeux, avec l'arrogance de la jeunesse et mon abus de différence.

Et, vlan, j'avais la réponse : une claque, une torgnole bien sentie de la part de ma mère. Quant elle ne se déchaînait pas contre moi, à coups redoublés. "Frappes là, frappes là", criait-elle à mon père, sans succès, lui qui n'intervenait jamais. C'était pour des faits anodins ; un retour à la maison un peu tardif parce que la séance de cinéma c'était poursuivie un peu tard, une lettre d'amoureux trouvé dans mon sac de sport...

Rien de bien méchant qui puisse justifier de tels emportements. Aujourd'hui, on finirait devant les tribunaux.

 

Mairie de Courbevoie où nous nous sommes mariés

 

Novembre 1959

Désormais, mon mari ne cache plus son jeu, ni ce qu'il est vraiment. Rapidement, je découvre qu'il ne supporte pas les gestes tendres, repousse les baisers. Aussi, ne me fera-t-il jamais monter au septième ciel, mais je ne lui en demande pas tant !

En définitive, il me tolère dans son "clan", à condition que je l'admire, que je cède à tous ses desiderata, que je sois docile, que je le serve. Serais-je un appareil ménager mis à sa disposition et le mariage un esclavage déguisé de l'exploitation de la femme par l'homme ? A la rigueur, il veut bien se laisser aimer et, en attendant des jours meilleurs, il est changeant, ni affectueux ni tendre, encore moins amoureux, gentil c'est tout et parfois distant, glacial, agressif dès la moindre contrariété.

Moi qui croyais qu'avec le mariage j'allais devenir une femme libre, je n'étais en réalité qu'une chèvre attachée à un piquet. Mais, en 1960, c'était l'air du temps.., les femmes passaient de l'autorité des parents à celle de leur époux. Il faudra une loi pour que le carcan se desserre et 25 années pour que je retrouve une totale liberté.

 

janvier 1960

Alors que la guerre d'Algérie tire à sa fin et qu'Elvis Presley, l'idole de ma jeunesse à la voix veloutée, au sourire d'adolescent et à la sensualité torride, fait son service militaire en Allemagne et alors qu'à Prague on déboulonne la statue de Staline, je tente de faire face à ma nouvelle situation.

Nous emménageons dans une "chambre-cuisine" de 30 m2. Pas tout à fait le rêve : l'eau et les toilettes sur le palier, avec vue sur la rue du Commerce dans le 15ème arrondissement . Je trouve un emploi de comptable chez un grossiste en produits alimentaires dont les bureaux sont proches de notre domicile et j'essaie d'être une épouse modèle comme l'exige les convenances de l'époque.

Nos revenus bien que modestes, nous permettent de vivre simplement mais correctement.

Mars 1960

Très vite, je m'aperçois que je me suis trompée sur lui. Aussi, comme avec ma mère, j'allais développer la ruse, j'apprendrai à me taire. Pour l'instant, nous ne sommes pas en conflit ouvert, mais cela ne saurait tarder, car avec le mariage, je souhaite améliorer mon mode de vie. Or, je me heurte rapidement aux "Non" catégoriques de mon époux, à tout propos, mais je ne suis pas prête à céder sur tout, même si je dois faire des concessions pour ne pas l'affronter ouvertement. Et mon caractère ne se prête pas à la docilité.

A cette époque, le mariage était le statut obligatoire pour une femme et il fallait l'accord de son époux pour travailler, faire un achat, ouvrir un compte bancaire, reprendre des études éventuelles. Une vraie galère. Mais, pas question, pour moi, de passer mon temps libre à astiquer le parquet à la paille de fer, aussi, je projette l'achat d'un grand tapis et un téléviseur, inconnu chez nos parents --pas assez de moyens, priorité à la nourriture--ce qui allait demander de longues discussions avec mon époux, pour, en définitive, prendre seule la décision.

avril 1960

C'est mon anniversaire, le premier en qualité de femme mariée, mais mon époux oublie de me le souhaiter. Il faudra que je m'y habitue, car il n'y pensera jamais en 25 ans de vie commune. Son excuse "Je n'ai pas été habitué à ce que l'on me souhaite le mien....", ce qui était probablement faux. Le problème réel était ailleurs, il n'avait pas envie de me faire plaisir, c'était superflu !

Mais il n'aurait pas compris, m'aurait fait des reproches, si j'avais oublié le sien.

juin 1960

Une fois ces premières acquisitions effectuées, l'ambiance du foyer s'est améliorée, car mon époux apprécie, en réalité, la télévision en noir et blanc et les rumeurs du monde sont entrées dans notre vie. On a commencé à regarder les feuilletons -mon mari aimait les westerns et Thierry la fronde- et nous avons compris que notre planète ne tournait pas forcément rond avec les "Dossiers de l'écran".

Nous avions fait entrer le loup dans la bergerie et, depuis, il y est resté.

Pourtant, cette relative paix n'allait guère durer.

Un soir, lorsqu'il rentre du travail, je remarque qu'il ne porte plus son alliance. Stupéfaite, j'ai le coeur qui flotte dans mon corps, comme s'il voulait s'y noyer.

Comme je lui en fait la remarque, je le vois mal à l'aise, il devient agressif, voire méchant, car il est évident qu'il a oublié de remettre l'anneau qui se trouve au fond de sa poche. Il ne le portera plus jamais. Mais moi, je tenais aux symboles. Sans eux, à quoi sert le papier signé conjointement à la Mairie, à l'Eglise ?. Il tente de m'expliquer que cela ne change rien. Je suis sceptique, car je sais qu'il ment.

Daniel

juillet 1960

Nos liens sont distants, la vie conjugale lui pèse. C'est un homme qui n'a jamais connu de contraintes auprès d'une mère qui l'a élevé seule avec difficulté et qui lui a laissé toute liberté dès son plus jeune âge. Or, il aime séduire, flatté de plaire aux femmes et ne s'en privera pas tout au long de notre vie commune, cela le rassurait.

Je le découvre peu à peu, car, en réalité, nous ne nous connaissons pas. J'apprendrai rapidement qu'il a connu une autre femme croisée sur le chemin du travail. Voilà l'explication de l'alliance au fond de sa poche. Ce fut une dispute terrible, la première, mais elle m'a dévoilée l'homme qu'il était vraiment ; violent, fourbe, menteur.

Constamment, il va me souffler le chaud et le froid et ce n'était pas cela que j'attendais du mariage.

J'étais naïve et romantique, il était roublard. J'étais franche, il était dissimulateur. Il était routinier, j'avais l'esprit constructeur. Il se contentait de ses acquis, je souhaitais améliorer notre situation. Il était dominateur, j'étais accessible. Il aimait la campagne, j'aimais la ville. Il était casanier, je rêvais d'horizons lointains. Il était bagarreur, frimeur, réputé coureur de jupon et pilier de bistrot, j'aimais le sport, les films à la mode, la lecture. Il était du matin, j'étais du soir...

Ainsi, dès le début de notre union, les dés étaient pipés. Il n'avait guère suivi de scolarité, j'allais poursuivre mes études.

Nous n'étions pas faits l'un pour l'autre même si, curieusement, nous étions destinés l'un à l'autre. Entre nous, rien ne "collait". J'étais juste, une opportunité lui permettant de venir travailler à Paris.

Août 1960

Les projets de vacances dont j'ai rêvésont tombés à l'eau et je ne veux pas me confronter à lui, car c'est la guérilla et j'en sors à chaque fois démolie. Pourtant, nous aurions pu partir en Corse, avec sa soeur et son mari. Ils s'y rendaient chaque été. J'aurais aimé revoir Ajaccio, Sartène, Propriano où j'avais passé de si agréables vacances en 1958 chez les parents de mon amie de collège, Nicole. J'aurais pu la revoir, renouer des liens distendus depuis la fin de nos études communes. Rien, ni personne, même pas sa soeur, ne le fera changer d'avis.

Pourquoi bloque-t-il ainsi dès que l'on parle de changer la routine ?

Pour compenser cette nouvelle désillusion, j'essaie de faire des projets : trouver un logement plus confortable, tandis que mon mari convoite une voiture. Quelques mois plus tard, nous achètons une 2CV Citroën, la "deudeuche" et j'allais passer mon permis de conduire.

Il faut savoir patienter, les délais de livraisons n'en finissent pas de s'allonger. Elle ne va pas à une vitesse folle, 70 km/heure au plus et si la route est plate ! L'intérieur est très spartiate, le tableau de bord rudimentaire, mais elle consomme peu et l'entretien est quasiment nul. La voiture idéale pour un jeune couple.

Septembre 1960

Pour trouver l'amour de cet homme que je connaissais depuis l'adolescence qu'allais-je pouvoir inventer pour me hausser à égalité, lui qui ne cessait d'affirmer que nous n'étions pas du même milieu. Le sien, bien évidemment, supérieur au mien ! Et, pourtant, si mes parents étaient commerçants, ses aîeux avaient été artisans et son père n'était que peintre en bâtiment, sa mère faisait des ménages. Il était bercé par je ne sais quel rêve de grandeur passée et possédait un orgueil démesuré.

Toujours est-il que, rapidement, il refusera de se rendre dans ma famille. Seule la sienne comptait. Si j'insistais, ses propos étaient toujours violents, car il savait utiliser le mot qui blesse, me ravage, me brise. La guerre psychologique commençait entre nous et il me dominait. J'étais trop jeune pour lui tenir tête, car il était vindicatif et autoritaire, habitué à ce que l'on cède devant lui comme le faisait sa mère et tous ses copains.

Mais, à vouloir me soumettre, il jouait avec le feu.

décembre 1960

Petites et grandes humiliations, le passif augmentera au fur et à mesure des années. Pour me protéger, j'allais, pierre par pierre, élever une muraille entre nous. Les dernières années de notre mariage nous ne partagerons plus rien, sauf la nuit le lit conjugal qui s'agrandissait au fil des mois.

Pour l'instant, il y a, bien sûr, des hauts et des bas. Quand je suis en bas, je me demande s'il m'aime ? Quand je suis en haut, s'il peut vraiment ne pas m'aimer ? Pourquoi se serait-il marié alors ? N'affirme-t-il pas qu'il n'aime personne et c'est vrai qu'il ne me l'a jamais dit. La réponse, je l'aurai 25 ans plus tard. Il a mis du temps à se révéler comme il était vraiment ou bien ne voulais-je rien voir ?

Je n'arrivais pas à me convaincre que ce mariage était une terrible erreur.

 

1961

L'Algérie s'enfonce dans le chaos,

on édifie le mur de Berlin, La menace d'une troisième conflit mondial pèse sur le monde, l'Europe est en pleine guerre froide.

 

janvier 1961

Je ne serai pas bonne perdante, ni bonne joueuse. J'avais déjà envie de le quitter mais, parce que je n'étais pas autonome, que mes revenus ne me permettaient pas de vivre seule, et sûrement parce que je pensais l'aimer, nous allions continuer de vivre à deux malgré nos différences.

Comment ai-je pu vivre tant d'années de vie commune les doigts pris dans une porte, comment ai-je pu tenir si longtemps sans craquer ?

Je tenais par faiblesse aussi, puis pour l'enfant qui allait naître et, à la fin, on tient parce que, jour après jour, année après année, on a tenu. Je pardonne mais je n'oublie pas.

Mars 1961

Après avoir visité, en vain, nombre d'appartements, ma belle-soeur nous propose de reprendre leur trois pièces-cuisine, salle d'eau, situé à Bagneux dans une cité construite juste après la dernière guerre et qui portait un joli nom : "La cité des oiseaux". Les voisins comme les commerçants étaient très gentils, la violence ne faisait pas partie du paysage et les dealers et la drogue n'avaient pas encore investi les lieux. Les voitures dormaient sagement dans la rue sans avoir à craindre qu'elles soient incendiées par de jeunes loubards. Les lieux étaient plutôt paisibles.

Le chômage n'existait pas, c'était l'époque des "Trente Glorieuses".

Cela n'engendrait pas la folle gaieté, mais enfin l'eau courante, c'est-à-dire le confort à coté de notre logement précédent qui ne fut pas "un petit nid d'amour" vu le caractère en dent de scie de mon époux. Ma belle-soeur nous laissait pas mal d'aménagements ce qui nous facilitait la vie. Nous ferions rapidement l'acquisition d'un réfrigérateur (que nous n'avions pas connu, non plus, chez nos parents), de quelques jolis meubles modernes et, luxe suprême nous disposions du téléphone !

Seul bémol à ces "cages à lapins" : les minces cloisons qui résonnaient comme des tambours lorsque les portes claquaient et l'on percevait régulièrement les bruits de la télé, de la chasse d'eau et les disputes des voisins.. Je m'étais remise au dessin et à la peinture à l'huile afin de décorer les murs de notre appartement de tableaux inspirés des grands artistes peintres que j'aimais, car nous n'avions pas les moyens d'acheter de telles oeuvres, ni même des copies.

Pour compléter ce nouvel horizon, consciente que ma progression professionnelle ne pourra se faire qu'en changeant régulièrement d'employeur, en monnayant à la hausse mes expériences, je recherchais un nouvel emploi et je retrouvais un poste chez un marchand de bateaux installé sur la N20 près de notre domicile. De ce coté là, tout allait bien.

 

Avril 1961

C'est Pâques, nous décidons de partir quelques jours en Alsace pour rôder la "deudeuche". Il fait beau et nous sillonnons la route des vins, admirons les paysages, apprécions le petit vin blanc. Nous nous arrêtons dans de pimpants villages aux maisons à colombages et passons la nuit dans des auberges rustiques au charme très germanique Nous écoutons les conversations en alsacien qui nous sont incompréhensibles et visitons des villes chargées d'histoire, des châteaux fabuleux, le Haut-Koenisbourg.

Ce furent quelques jours heureux, mais partis à deux, nous revenons à trois... au grand déplaisir de mon mari qui ne voulait pas d'enfants, pas de liens. A l'époque la pilule n'existait pas et encore moins l'avortement légalisé.

Mon époux va donc devoir se faire à l'idée d'être papa, il a neuf mois pour y penser. Il avait déjà du mal à s'accepter en mari, aussi, il se voyait encore moins en père, et surtout ne voulait pas prendre le risque de s'attacher. Quant à moi, c'est avec une fausse assurance que j'allais traverser cette période d'attente de mon premier enfant.

vacances dans les Pyrénées

Août 1961

Mon époux consent, enfin, à partir en vacances car il n'est pas question, pour moi, de passer comme l'année précédente, toutes nos vacances chez sa mère en Seine-et-Marne, alors que nous y allons, sans exception, tous les dimanches. Mais, il ne veut toujours pas de congés en Corse (le bateau soit disant, mauvais souvenir du voyage à Dakar lors de son service militaire!) et nous optons pour les Pyrénées et le camping.

L'essentiel était de larguer les amarres, le bonheur n'est-il pas dans le pré et sous la tente ?

Nous sommes éblouis par la beauté des paysages. Cependant, les orages gâtent notre plaisir. Les pieds dans l'eau, trempés jusqu'aux os, nous plions bagages et nous nous retrouvons à Perpignan où le vent violent arrache les parasols et les tentes. La baignade est dangereuse. Aussi, retour sur Paris. Le camping est définitivement banni de nos projets et nous finirons nos vacances chez ma belle-mère !

Septembre 1961

Fille unique aux parents commerçants toujours débordés, j'avais voulu, en me mariant, quitter mon adolescence solitaire et me plonger dans un milieu familial accueillant, ce qui était le cas chez la mère de mon époux malgré ses faibles moyens. En plus des beaux-frères et belles-soeurs, les copains d'enfance de cette fratrie, toujours nombreux, nous rejoignaient autour de joyeuses tablées. Il régnait une ambiance chaleureuse et amicale "de clan" où, en ma qualité de petite dernière, je pouvais me couler avec plaisir.

Tous commerçants, bien plus âgés que moi, déjà bien établis dans la vie, ils étaient passionnés de voitures anglaises à la dernière mode, de la DS19 Citroën venant d'être commercialisée et de courses automobiles. Ils se déplaçaient souvent sur le circuit de Magny-Court pour s'entraîner à la formule 1. Grâce à ces amis, je découvrais une autre existence, plus confortable, moins laborieuse que celle de mes parents, et j'apprenais à apprécier leur façon de vivre souvent désinvolte et joyeuse.

Octobre 1961

Mon époux effectuera une période militaire à Pau. Je passe une dizaine de jours sans un seul coup de téléphone ni courrier et je ressens la solitude que j'ai tant connue adolescente, qui m'angoisse et que j'ai voulu fuir.

Lors de son retour à la maison, il se dit content d'avoir retrouvé ses copains de régiment, d'avoir effectué quelques sauts en parachute, bu quelques bières en se rappelant les bons vieux souvenirs du service armé effectué à Dakar au Sénégal.

Je n'ai pas l'impression de lui avoir beaucoup manqué ! Quel genre de sentiment l'attache à moi alors qu'il va bientôt être père. Il est parfois si distant..

 

 

Novembre 1961

Les déplacements me sont désormais interdits, mais le dimanche mon époux ne reste pas près de moi. Il continue de se rendre chez sa mère et de rencontrer les copains. Il n'y a aucune bienveillance de sa part à la veille de ce qui est pour moi un si grand événement : la naissance de notre enfant.

J'occupe mes journées comme je peux, je tricote la layette : un point à l'endroit, à l'envers, en bleu, en blanc. Pas de rose, mon époux ne souhaite qu'un garçon. J'essaie de conjurer le sort. Petites brassières, chaussons à quatre aiguilles avec des trous-trous pour y glisser un ruban de satin. Je peins des dessins pour égayer la chambre de notre enfant : Tom et Jerry, Sylvestre, Titi. Je les trouve bien rigolos et je me contente de ces modestes preuves d'amour envers mon futur bébé.

Au retour d'une de ces escapades dominicales, je trouve mon conjoint bien sombre, bien lointain. Je tente de le questionner, mais il persiste à m'affirmer qu'il n'a pas de motif à cet état. Puis, à mon grand étonnement, il se met à pleurer. Est-ce donc si grave, a-t-il été vraiment chez sa mère ?. Il n'a jamais voulu m'expliquer ses doutes, ses blocages. Regrettait-il, lui aussi, ce mariage ?

11 décembre 1961 Paris 14ème

Minuit, mon mari me dépose à la clinique aux bons soins des infirmières. Le déplacement m'a paru interminable malgré le peu de véhicules à cette heure tardive. J'ai peur, j'ai très mal. Il est déjà reparti.

Puis, ce sont de longues heures de solitude, d'angoisse, de torture, naviguant entre la peur de mourir et la douleur. A bout de forces, on m'anesthésie. Il est 4 heures du matin et ce sera une fille ! Je voulais l'appeler Ambre, son père l'inscrira sur le registre d'état civil sous le prénom de Valérie, Juliette, Arlette, portant ainsi les prénoms de ses deux grands-mères.

En fin de matinée, endormie, rassasiée, lovée au creux de mes bras, je fais connaissance avec ma fille. Mon coeur bat fort. Je n'ose bouger. Elle pèse trois kilos, mesure cinquante centimètres. Comme toutes les mamans du monde je la trouve bien jolie avec ses yeux bridés et sa peau soyeuse.

Ma toute belle.. je n'en reviens pas qu'elle soit si réussie. Je cherche à deviner la couleur de ses pupilles, je caresse le duvet si doux de sa tête, je suis en extase devant ses longs doigts aux ongles si minuscules. Elle est vivante, en bonne santé et j'invente mes premières caresses, mes premiers baisers, mon premier souffle de maman. Quelle joie !

Je la serre dans mes bras, elle est si petite, si fragile, je n'ai jamais aimé aussi fort ce bébé que ce jour-là.

La nouvelle de mon refus d'allaiter a provoqué la fureur des infirmières qui voulaient me faire changer d'avis. Pas de bon lait maternel, mais des biberons. La peur des seins qui se déforment.. d'un mari qui n'aime pas l'allaitement, la nécessité de retravailler très vite.

Et l'heureux papa ?. Il a téléphoné à la clinique dans la matinée, mais on ne me l'a pas passé. Peut-être a-t-il refusé ? A l'annonce "C'est une fille", la réponse fuse "un merde" retentissant, Cela fait rire l'infirmière, moi pas du tout, car je connais d'avance sa désillusion.

Le joyeux papa viendra tard dans la soirée sans fleurs ni cadeau. Il est déçu : "Une pisseuse", il avait espéré un garçon pour pouvoir, plus tard, parler foot, voiture et se retrouver ainsi entre "mecs".

25 ans après, il me le reprochera encore !

*****

Les jours suivants, je regarde avec tristesse ma voisine de chambre, très entourée par un mari aimant, disponible, anxieux. Il lui tient la main, la couvre de baisers, en extase devant leur bébé. Pour moi, rien de tout cela. Je ne m'habituerai jamais à l'indifférence de mon époux.

Le plus difficile sera la journée du Dimanche, car il n'a même pas l'excuse d'être retenu à son travail. Pourtant, je reste seule la journée entière, jusque tard le soir. Pas un coup de fil, ma voisine et sa famille venue en grand renfort, s'étonnent de cette absence. Je ne sais quoi répondre. J'ai les larmes au bord des yeux car je n'ai personne à qui montrer mon joli bébé. Ma belle-soeur n'est pas venue, qui, comme tous les dimanches, doit être chez sa mère. Je me sens délaissée, pitoyable.

Mon époux arrive enfin, tardivement, tout joyeux. Le papa a arrosé l'événement, un peu "pompette", m'expliquant qu'il a déjeuné chez des cousins où il a passé "une journée très agréable".. Que suis-je donc pour lui, moi qui ai tant besoin de tendresse. Il est déjà reparti, me laissant seule avec mon vague à l'âme.

Le lundi, mes parents sont venus me rendre visite à la maternité. Ma mère est là, assise près de mon lit et commente "Cela s'est bien passé, tant mieux, aujourd'hui, avec l'accouchement sans douleur, le bébé passe comme une lettre à la poste. Il te suffit de savoir "respirer".

J'étais trop fatiguée pour la détromper, car les forceps ce n'est pas vraiment l'accouchement sans douleur.

Bagneux 1962

Après quelques jours de clinique, nous allions rentrer à la maison avec notre précieux bout de choux endormi dans son couffin et ma fille prendra possession de la chambre que je lui ai aménagée avec tout l'amour dont j'étais capable.

Dès le 1er janvier suivant, je retravaillais. C'était une des conditions de mon embauche chez le marchand de bateaux et je tenais à garder cet emploi situé près de chez moi. J'allais cependant devoir trouver une nounou et déjà me séparer de ma fille.

Mais les journées étaient longues, j'étais si fatiguée, si vulnérable, le bébé dans les bras hurlant de faim. Je chantais des berceuses, mais elles ne berçaient que moi. Je dormais dès que j'étais assise. Je pleurais souvent sans motif, écrasée par la montagne de couches à laver à mon retour du travail, car celles à jeter n'existaient pas encore et nous n'avions pas de machine à laver le linge.

Pourtant, contrairement à ce que j'aurais pu penser, cet homme si peu préparé à endosser le rôle que je l'obligeais à prendre, se montrera coopératif, me relayant souvent la nuit lorsqu'il fallait donner le ènième biberon de la journée. Je pouvais enfin dormir.

C'était le temps des poches sous les yeux.

*****

1962

En Algérie la cohabitation est impossible, C'est "la valise ou le cercueil", un million d'européens vont tout quitter,

C'est le cessez le feu. Les accords d'Evian sont signés.

Pour les Européens, c'est un monde qui s'effondre, qu'ils avaient pensé éternel. Ils n'y croyaient pas à la fin de l'Algérie française ni de devoir partir sans l'avoir choisi et sans l'espoir d'un retour. Ces hommes qui pleuraient sur le pont des bateaux, leurs femmes avec les enfants dans les bras et les harkis que l'armée abandonnait malgré les promesses. Ils n'y croyaient pas non plus à cette trahison de la France.

Par contre, les Algériens, fous de liberté, découvraient l'indépendance, leur drapeau blanc et vert et laissaient exploser leur joie dans le cri des youyous et des klaxons de voitures. C'était fini !

Et tous les soldat français engagés dans cette guerre n'étaient pas des cinglés d'Indochine, c'étaient juste des petits gars de chez nous qui voulaient que cette guerre finisse vite pour rentrer chez eux. Ils tenteront de chasser des images, d'oublier les odeurs de paille brulée, des regards apeurés, les cris, les pleurs, les râles, les silences trop longs... Ils voulaient juste que leur mémoire leur foute la paix.

J'en ai connu plusieurs de ces soldats, copains de mon époux, pas fiers du tout de ce qu'ils avaient été obligés de faire là-bas.

Ils faisaient désormais comme si l'Algérie n'avait jamais existé.

*****

janvier 1962 - premiers échecs, premières rancoeurs, premiers accrocs,

Le grand-père maternel de mon époux décède alors qu'il avait toujours, malgré son grand âge, une petite activité dans son entreprise de serrurerie où mon mari avait travaillé depuis ses 14 ans jusqu'à son départ au service militaire.

Il n'avait pas l'in
tention de reprendre l'affaire. Il devait non seulement vider les locaux, se séparer du matériel et de la veille forge , mais également rendre libre le logement au propriétaire.
Aussi, il allait décider de prendre un congé sans solde d'une quinzaine de jours pour s'atteler à cette tâche qui le ramenait en Seine-et-Marne, chez sa mère.

En fait, cette "absence partielle" allait durer un an et demi. Mon patron actuel, le marchand de bateaux, (recordman du monde de vitesse, champion de France et d'Europe) allait lui suggèrer de profiter de cette opportunité pour créer des remorques à bateaux copiées sur le modèle américain. Il avait l'intention de faire homologuer les prototypes en France pour en assurer la distribution.

Je voyais là une merveilleuse opportunité d'améliorer notre situation , et j'étais loin d'imaginer qu'en replongeant mon époux dans son milieu d'adolescent sans contraintes, retrouvant les copains, voire les copines, il redeviendrait l'homme qu'il a toujours été, poursuivi par ses démons, avec pour règle de vie, une activité en dents de scie, parfois active, parfois faible ou inexistante..., à géométrie variable.

Ne sachant pas se contraindre, ni se discipliner, sans véritable projet d'avenir, le village de son enfance redevenait son unique horizon, son ultime point d'ancrage.

l'atelier se trouve sur la gauche de l'allée

J'allais changer d'emploi, quitter le marchand de bateaux pour un poste de comptable chez DEM, à Montreuil, un fabricant de distributeurs automatiques (boissons, confiserie...). J'améliorais ma qualification et mes appointements, ce qui était indispensable car mon mari avait de faibles revenus et les charges familiales s'accroissaient depuis la naissance de notre fille.

Dans l'immédiat l'atelier de serrurerie étant en activité, je passais tous les week-ends chez ma belle-mère, seule avec ma fille. Quant à mon époux il épatait les copains et les filles, se passionnait pour le karting, les voitures de sport. Plus facile et agréable à gérer que les affaires.
Rapidement, l'atelier se transformera en construction, adaptation et réparation de karts, à titre gratuit pour les copains. Les rues du bourg qui entourent cette ancienne ville fortifiée deviendront leur piste d'essais et l'activité "remorques à bateaux" stagnera.

Aussi, le principal concurrent allait déposer un brevet et faire homologuer ses modèles, bien évidemment identiques.
La partie était perdue, l'atelier fermera.

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Une voiture de sport décapotable, une route de campagne, un virage mal négocié, un fossé, plusieurs blessés, ainsi se terminera leur folie du karting.

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juin 1962

C'était un beau dimanche et l'été gagnait du terrain.

J'ai la mauvaise idée de me rendre à son atelier situé sur les boulevards de la petite ville, avec ma fille dans son landau, pour discuter avec ses copains et leurs amies et tenter de me distraire, car je les connaissais tous. A peine arrivée, mon époux m'interpelle brutalement d'un ton sans réplique "Dégage, tu n'as rien à faire ici, fous le camp...". Je reste interdite, une douche froide m'a fouettée de la tête au pieds. Il ne supporte pas ma présence. Ses propos sont d'une telle violence que l'un de ses copains d'enfance intervient et prend ma défense pour le faire taire. Je suis incapable d'articuler un mot, blessée, écoeurée, humiliée d'être traitée ainsi. Je reculais en pleurant, mes larmes roulant dans des rigoles de rimmel.

Le ciel m'était tombé sur la tête. C'est la première fois que je lui voyais ce regard de pierre et qu'il se laissait aller à des paroles d'une violence extrême. Ce ne sera pas la dernière.

Plus tard, il s'excusera, se trouvant je ne sais plus quelle excuse. il redeviendra amical. Il sait être si convaincant. Mon mari est un séducteur, il peut être désinvolte, déroutant, mentant d'une voix égale.

Je ne remettrai jamais les pieds dans ce local et, pour pallier à ma solitude, j'allais me lier d'amitié avec Simone une amie d'enfance de ma belle-soeur de dix ans mon aînée. J'allais bavarder chez elle, profitant de son jardin l'été. Aussi, quelques temps après, c'est elle qui m'apprendra "Ton mari te trompe avec la fille de la dentiste". Je dois me rendre à l'évidence car ses sources s'avèrent exactes et mon mari n'ose pas démentir devant cette amie de sa soeur.

Voilà probablement les raisons de ses mouvements d'humeur, de son comportement violent. Je suis touchée en plein coeur, mais je ne m'abaisserai pas à rencontrer ma rivale.

C'est décidé, je lui rendrai la pareille. Un jour : oeil pour oeil, dent pour dent.

Et pourtant, sur le moment, je fais semblant de pardonner. Je sais déjà qu'une telle vie n'est pas faite pour me convenir longtemps et je supporte de plus en plus difficilement son manque de tendresse. J'ai compris que mon mari est un mufle, car, d'ordinaire, on trompe sa femme discrètement, en respectant les convenances. Pas lui, car la fidélité n'est pas un de ses traits de caractère, la courtoisie non plus, la gentillesse encore moins.

On ne devrait pas épouser Casanova si on n'a pas le caractère qui pousse à l'indulgence. Et ce n'est pas vraiment mon cas. Mais je n'arrive pas à me convaincre que mon mari ne m'aime pas, il me souffle le chaud et le froid.

Il ne m'embrasse jamais, comme cela pour rien, dans un élan de tendresse. Seules nos nuits nous rapprochent, des caresses menteuses, des gestes qui manquent d'inspiration. Je savais pertinemment, pourtant au fond de moi, que je ne lui manquais pas.

Comment faire pour le quitter. Je n'arrive pas à comprendre pourquoi j'en suis arrivée là. Je n'ai personne à qui me confier, chez qui chercher refuge. Ma mère, à qui j'en ai parlé, m'a répondu "une fois mariée, on ne divorce pas, ne compte pas sur nous". Le divorce, à l'époque, reconnu obligatoirement pour faute, n'était pas une mince affaire. Il fallait développer, avec ses avocats respectifs, de sérieux griefs qu'il fallait prouver par de multiples témoignages d'amis ou de voisins.

*****

1963

John Kennedy, le Président des Etats Unis, est assassiné à Dallas au Texas. Son frère Robert quelques années plus tard. On en recherche toujours les motifs.

Juin 1963 - retour dans mon adolescence

Dans ce désert affectif, car mon mari m'isolait, mes parents me manquent et je les vois peu. Il refuse d'aller déjeuner chez eux et lorsqu'ils s'aventurent pour dîner chez nous, j'ai droit, après leur départ, aux réflexions désobligeantes de mon époux, faites pour me blesser, me faire pleurer. Il faudrait lui tenir tête, devenir plus vacharde que lui, mais je n'y arrive pas, ce n'est pas mon tempérament.

J'étouffe dans un mariage qui fait naufrage et les éternels dimanches en Seine-et-Marne. Je ne veux pas devenir sa chose car je m'enfonce dans la non-réaction, par peur, et je finis par ne plus rien faire.. pour lui plaire, ou plutôt pour ne pas lui déplaire. Peur aussi du regard sans indulgence qu'il porte sur moi, peur de me sentir indigne, de me sentir sur un siège éjectable.

Je ne veux pas vivre sous la contrainte d'un homme qui ne m'aime pas, ou si peu. En fait, je lui suis utile. Rien de plus.

J'ai surtout besoin d'air, de vivre . ..

J'ai envie de revoir ma famille, mes cousins, mes amis d'enfance, revisiter les lieux où j'ai grandi. Cela devient une obsession. Je suis déterminée, je veux retrouver, même l'espace d'un instant, l'insouciance de ma jeunesse.


la rampe du Pont de Neuilly

J'ai écrit à Nicole mon amie d'enfance, à Claude mon amour de jeunesse, j'ai décidé de les retrouver. Je ne sais pas encore comment je m'y rendrais et quand je pourrais, mais ce dont je suis sûre, c'est que j'irai.

Et l'occasion se présente, un samedi où je dispose de la 2CV. J'ai emmené ma fille pour la première fois chez mes parents. Je respire l'air de mon enfance en retrouvant les rues, le bord de Seine, le Pont de Neuilly. Je suis toute étonnée de constater combien le quartier à changé à cause des expropriations en cours.

Les immeubles vétustes, les usines délabrées, les petits commerces, les bistrots pouilleux, sont rasés progressivement. A leur place viendront s'implanter des tours orgueilleuses aux noms prestigieux : Elf, Total...
Le quartier des affaires de la Défense est en pleine gestation. Même la boutique familiale que je n'ai pas revue depuis tant de mois, d'années, me parait attrayante. je suis heureuse d'être là. Je déjeune en famille. Ma fille joue à la marchande.

******

Plus tard, j'ai donné rendez-vous à Claude, à l'endroit où nous nous retrouvions adolescents pour aller à la piscine, à la patinoire, au cinéma. Voilà cinq ans que nous ne sommes pas revus. Sera-t-il là ?, la question m'angoisse...

J'ai le coeur qui s'emballe. Appuyé au parapet, il y a un homme qui attend une femme qui ne parvient pas à l'oublier.

Cet homme, je le sens, je le sais, n'a jamais cessé de m'aimer. Notre histoire reprenait, annulant tous les épisodes intermédiaires. Cette émotion, ce tremblement, ce regard, la bouche de l'autre que l'on ne peut quitter des yeux. Pour le moment, je ne pense qu'à l'instant où il me serrera dans ses bras, abolissant l'absence, si longue qu'elle ait été.

Nous roulons en silence, brièvement intimidés, puis je lui explique mon mariage qui ne m'apporte pas le bonheur espéré, mes déceptions, ma vie.

Et lui, qu'est-il devenu depuis son départ en Algérie dans les parachutistes et les bérets verts ?
Quel homme a-t-il été ? Pourquoi ne m'écrivait-il jamais ?

la question me hante depuis des années.

*****

J'ai besoin de sa réponse pour continuer à vivre. Mais elle est lourde de souvenirs enfouis, de blessures mal cicatrisées, peut-être de remords.

"La bas, me dit-il, en Algérie, nous n'avions pas le temps d'écrire. Les couteaux croisaient le fer avec les mitraillettes ; les grenades relayaient les bombes ; les balles perdues engendraient des carnages. Les militaires tiraient sans distinction sur les civils pour récupérer chaque mètre carré perdu, alors que soufflait la panique sur la communauté européenne et que les premiers départs vers l'exil s'effectuaient dans une anarchie indescriptible".

"J'ai honte de ce que j'ai été amené à faire. C'était eux ou nous. Au début, on tire sur n'importe quoi, n'importe où, parce qu'on a la trouille. Ensuite, on vise pour tuer, pour massacrer. Le soldat craque ou devient pierre".

Aurait-il participé à ces tueries, ces tortures, ces viols collectifs dont les journaux commencent à parler ? Il m'explique qu'il est revenu en France avec des grenades dans son paquetage, mais dénoncé par un de ses camarades sur le bateau de retour, il a eu de gros problèmes. Que voulait-il en faire ? "Souvenirs" précise-t-il sans autre explication.

L'homme devient-il un fauve lorsqu'il fait la guerre ? Je reste silencieuse, car j'ai du mal à l'imaginer dans un tel contexte.

C'est en roulant doucement dans la chaleur de ce début d'été qu'il m'apprend le décès accidentel de ses parents l'hiver précédent : asphyxiés par les émanations d'un poêle à charbon qui a mal fonctionné. Je le sens meurtri, secoué, je suis bouleversée.

Nous nous arrêtons quelques instants chez les parents de Nicole à La Garenne. Elle est désormais mariée et maman d'un petit garçon. Rapidement nous arrivons à Bezons mais la maison silencieuse est vide de toute vie familiale. Ma fille s'est endormie dans mes bras et nous la bordons dans le lit que nous lui avons préparé. A la tendre lumière de cette fin d'après-midi, nous continuons notre bavardage, à voix basse, pour ne pas la réveiller.

J'ai rêvé que le temps s'arrête, nous refaisons connaissance. Nous sommes le centre du monde. Les gestes se font doux, les paroles apaisantes. Je suis à des années lumières de l'indifférence de mon époux. Cependant, nos corps sont trop proches pour ne pas se brûler, nos sentiments trop violents pour ne pas flamber. Je passe la nuit dans ses bras, corps contre corps, peau contre peau et ses draps garderont mon parfum.

Ce n'est qu'une bouffée d'oxygène, un plongeon dans mon passé d'adolescente. Il a remonté la couverture sur mes épaules, geste venu du fond des âges, du temps des cavernes. L'homme va veiller sur moi et sur ma fille pour me protéger.

L'hotel-restaurant "l'avenir" situé face au commerce de mes parents

Au matin, je fais face à la réalité, je n'ai aucun bagage.

Cette journée n'a été qu'une parenthèse, coupable seulement de désertion. Bizarrement, je n'ai pas peur, je me sens plus forte. J'ai osé briser mes chaînes. Je ne fournirai guère d'explications à mon époux sur les motifs de cette escapade, lui précisant seulement que j'ai dîné chez des amis où j'ai passé la nuit.

Curieusement, il ne me fait pas de scène, pas de reproches. Il n'y a pas de cris. Il ne me demande rien. Il ne veut pas savoir.

Il est vrai qu'il ne m'aime pas, c'est plus facile ! Il a sûrement, lui aussi, des choses à se reprocher, je n'en doute pas. Il semble accuser le choc et ne cherchera pas, non plus, à vérifier mes dires. Il semble renoncer à instruire le procès de la coupable.

Pourtant, j'aimerais bien qu'il souffre un peu, ne serait-ce que d'amour propre. Entre nous, rien n'est résolu. Je ne suis simplement plus béate devant celui qui n'était pas vraiment le prince charmant.

Il méprisait ce que j'aimais, il aimait ce que je détestais.

Après quatre années sans harmonie, sans tendresse, sans chaleur, alors que nous n'avions ni les mêmes goûts ni les même idées, je songeais à me séparer de lui mais il fallait affronter la réprobation des familles, car le divorce était mal accepté, voire banni, dans une société rigide, ou la morale et l'hypocrisie étaient de rigueur.

Pourquoi m'avait-il épousé ? Pour avoir dans son lit une femme gratuite et docile, qui travaille et le sert.

Aussi, je me promettais de partir, un jour que je n'en pourrais plus, tenant ma fille par la main pour tout bagage.

Juillet 1963

Les liens d'amour sont difficiles à oublier, mon coeur ne cesse de balancer car je suis attachée par un fil à la patte que je n'ose pas encore rompre n'ayant pas, loin de là, la trempe d'une aventurière. Mon mari ne voulait pas divorcer, "Il allait changer", du moins c'est ce qu'il m'affirmera. Pour montrer sa bonne foi, il accepte, enfin, de partir en vacances en Espagne, avec sa soeur et mon beau-frère car je n'aurais pas accepté de retourner, encore une fois, passer mes congés chez ma belle-mère à Rozay, lui à la pêche et moi à tricoter.

J'ai eu foi en sa parole, mais il mentait et je m'aveuglais en ne voulant pas voir la réalité en face. Avec lui, sur le chemin de la vérité, j'aurai toujours un train de retard et lui un mensonge d'avance. Divorcer, d'ailleurs à cette époque, ce n'était guère facile. il fallait des "arguments", des fautes reconnues par les Juges et les Tribunaux, des témoins qui attestent en votre faveur, car le divorce par consentement mutuel n'existait pas.

J'avais le mois d'Août pour réfléchir et prendre une décision. Mon époux ferma définitivement l'atelier de serrurerie faute de s'être investi suffisamment dans la construction des remorques à bateaux. Fini le karting, les copains, la fille du dentiste.. Il devait revenir travailler sur Paris, à la Compagnie Générale de Radiologie, son ancien employeur. Moi-même, je devais quitter la société DEM qui m'employait et chercher un nouvel emploi plus proche de notre domicile de Bagneux.

Nous allions tenter de tourner la page sur quatre années de "cohabitation" guère harmonieuses.

Aout 1963 - Espagne

Ces vacances auraient du me mettre la puce à l'oreille. Mon époux était froid, distant, indifférent, moqueur, parfois blessant. Un étranger. J'ai eu droit à des rebuffades et mes larmes recommencèrent à couler. Je baignais dans la confusion des sentiments.

Ces journées se passeront sous l'autorité de ma belle-soeur, de dix ans mon aînée. Elle gérait tout son monde, sous peine de représailles, et nos maris respectifs devaient faire preuve de bonne volonté car ils avaient tendance à déserter le logis en permanence sous prétexte de plongée sous-marine et de bronzage sur la plage, nous laissant les enfants, les courses et les travaux ménagers. Elle y mettra bon ordre !

Par hasard, dans un journal français qui traîne sur la table, alors que je le parcourais d'un oeil distrait, tout à coup mon regard tombe sur une annonce de comptable, proposée par une entreprise agro-alimentaire de Montrouge à quelques stations d'autobus de notre domicile de Bagneux. Je rédigeais un courrier et proposais ma candidature, incertaine qu'une lettre venue d'Espagne puisse être prise en considération par la direction de la société.

 

Daniel et Valérie

Septembre 1963 - Bagneux

Dès notre retour, je prenais contact avec les dirigeants. J'allais être recrutée sur le champ, le comptable partait à la retraite et un autre, en remplacement, trouvait qu'il y avait trop de travail ! Les dés étaient jetés...

De plus, l'organisation s'avérait complètement obsolète. La femme du jeune PDG nouvellement en poste, était une ancienne HEC. Ma formation Chambre de Commerce de Paris, complétée par mon expérience en mécanographie, l'ancêtre de l'ordinateur, influença favorablement leur décision, malgré une rémunération que je voulais imposer (la même que chez DEM), et que ces dirigeants trouvait un peu excessive. Après quelques réticences, ils allaient céder voulant réorganiser les services administratifs et comptables, la comptabilité étant toujours tenue sur des livres manuscrits comme à l'époque de grand-papa. Pourquoi pas faire, aussi, les additions avec un boulier ?

Quelques jours plus tard, j'entrais en fonctions et fis carrière dans cette société dans laquelle je resterai 35 ans.

J'avais tourné la page, je ne reverrai pas Claude, je ferai taire mon coeur. J'écoutais ma raison et je préférais souffrir sans me l'avouer vraiment. Au fil des années ses traits se sont brouillés, son odeur s'est enfuie. Il s'évanouira dans mes rêves, je n'étais pas encore prête à remettre en cause ce semblant de vie familiale à laquelle j'avais tant aspiré dans ma jeunesse, mais je n'oublierai jamais les tendres souvenirs de mon adolescence.

En réalité, j'enfouissais mon chagrin et je m'obstinais à ne pas regarder la vérité en face. Claude restait tapi dans un coin de mon coeur, même si j'allais essayer de penser à autre chose. Ce nouvel emploi m'y aidera car j'allais m'y investir totalement.

******

Les Dirigeants de la société me firent confiance, ils me laissèrent carte blanche sur le choix du système et du matériel à mettre en place, et au fil des années la réorganisation allait s'imposer dans tous les services administratifs (personnel, compta, commercial...) alors même que la société développait ses activités.

Dix ans plus tard l'informatique remplacera la mécanographie, le contrôle de gestion s'imposera à l'ensemble de l'entreprise. Je ferai connaissance avec bien d'autres disciplines complétées par de nombreuses formations en Droit du travail, Social, Fiscal, Juridique, Finances .... Je passerai au fil du temps par des fonctions différentes et promue dès 1968 Agent de Maîtrise je deviendrai rapidement Cadre, terminant ma carrière en qualité de Secrétaire Générale.

C'est donc une carrière professionnelle de femme moderne du XXème siècle, passionnante mais très prenante qui s'offrait à moi, sortie du carcan passéiste et archaïque de nos aïeules. Je ne réalisais pas encore qu'on m'offrait la clé des champs, me permettant, surtout, de prendre confiance en moi et, le jour venu, de briser mes chaînes.

Au fil des années, mon époux et moi n'avions plus rien de commun, chacun creusant ses différences, moi allant vers le haut, lui cumulant des échecs professionnels et la rancoeur l'entraînant vers le bas. Moi allant à droite, lui choisissant la gauche. Le fil fragile qui nous attachait encore finira pas se briser fatalement.

J'allais, enfin, être capable de trouver une autre niche, je remplirai seule ma gamelle, je n'aurai plus de laisse ni de collier. Je choisirai de ne plus être humiliée, de ne plus craindre les humeurs maussades de mon époux, ni d'être effrayée de le quitter. Je partirai solitaire et meurtrie, mais je ne pourrai plus jamais être apprivoisée. J'allais découvrir trop tardivement la liberté et je n'aurai plus jamais confiance en aucun homme.

J'avais épuisé ma capacité à aimer.

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