Souvenirs d'enfance : de 1940 à... 1959

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Ma mère

Années de guerre et d'après guerre >>>> Fin de la guerre d'Indochine, début de celle d'Algérie.

*

Paris, 18 avril 1940, 16 heures : j'arrive sur cette planète

Un soleil printanier tiédit l'air de la capitale lorsque je pousse mon premier cri.

Ma mère vient d'accoucher à l'hôpital Bretonneau dans le 18ème arrondissement, au pied de la butte Montmartre.

Longues heures de souffrance, de solitude, loin de sa famille et de son mari, dans la peur constante des bombardements allemands sur la capitale.

L'invasion de la France est imminente...

et mon père, à l'armée sur le front de l'Est, est en train d'apprécier le confort de la ligne Maginot !

Il se croit à l'abri des attaques allemandes mais va vite déchanter ... Les "vert de gris" arrivent..

Ainsi, en attendant des jours meilleurs, cela fait de moi un Bélier ascendant vierge, Dragon dans l'astrologie chinoise.

Aïe.. Aïe.. Aïe !

 

10 mai 1940 : la guerre

L'armée Allemande se jette sur la Belgique, ce sera l'invasion nazie.

Les journaux parlent de la "retraite stratégique" de nos armées. En réalité, la France va capituler...

A Paris, le gouvernement organise des Te Deum à Notre Dame comme au Moyen-Age au lieu de continuer la guerre et mobiliser l'Empire.

A Londres, Churchill arrivant au pouvoir annonce à ses compatriotes "je n'ai rien d'autre à vous proposer que de la peine, du sang, de la sueur et des larmes".

Prudents, les français font des provisions de sucre, de pâtes et de farine... Mais, on va bientôt manquer de tout.

On ne sort plus, on écoute la radio, on gémit devant l'inéluctable. Le pays, les militaires et les français sont bons à ramasser par terre..

Nos troupes battent en retraite devant la Wehrmacht. Les Anciens de 1914 n'en reviennent pas...

C'est la capitulation .... !!

 

Juin 1940 : la débandade..

Mon père est fait prisonnier, transféré en Autriche dans un wagon plombé, avec plus d'un million d'autres soldats français abasourdis par cette défaite.

Dans des naufrages comparables, par le passé, il y eu Jeanne d'Arc et Danton.

Aussi, cette année là, ce fut Pétain, un vieillard à la voix chevrotante, ancien militaire de la guerre de 14/18, maréchal de son état, ambassadeur en Espagne auprès de Franco, qui, suivant son expression : "fait don de sa personne à la France"..

Du jour au lendemain des millions de français vont s'accrocher à lui comme à leur dernière bouée de sauvetage le considérant comme le sauveur de la Nation.

Mais, les Allemands occupent Paris et, en quelques heures, il y en a partout.

Nos troupes se replient en désordre vers la Loire en minant les ponts, ce qui ne sert strictement à rien car l'ennemi franchit les fleuves et les ruisseaux comme il veut.

Le Gouvernement paniqué abandonne Paris, puis Tours, pour filer vers Bordeaux. Jusqu'où va-t-il aller ?

De son coté un général d'armée, inconnu au bataillon, invite à la radio de Londres tous les militaires des armées de terre, de mer et de l'air, à le rejoindre en Angleterre !!

Si aujourd'hui tout le monde trouve limpides les propos de ce Charles de Gaulle, il faut bien reconnaître, qu'à l'époque, il provoque sur le coup quelques interrogations .. En effet, presque tous nos soldats sont prisonniers en Allemagne, et les autres, il les aurait déjà sous la main.

Comprenne qui pourra ! Il semble, pourtant, s'adresser aux civils français...

Et tous, en ce mois de juin 1940 ensoleillé, souhaitent en finir avec cette guerre, ils veulent la paix et le retour de nos soldats dans leur foyer..

 

 

1941-1944 : mes jeunes années

1942 - Paris 18ème, rue des Trois frères

 

L'atmosphère n'est pas à la légèreté.

En juin 1942, l'Allemagne attaque la Russie. Hitler se prend pour Alexandre Le Grand.

Une vraie promenade. Les panzers s'enfoncent dans la steppe et font des milliers de prisonniers. Mais bientôt ce sera l'hiver russe.. et sur le bord de la Volga les moteurs ne démarrent plus et on meurt gelé sur place.

La France, ne donne plus de leçons au monde, se serre la ceinture en maugréant, tout en échangeant ses tickets de rationnement en commentant le climat.

Tout ce qu'elle tue, c'est le temps.

Les anglais bombardés meurent par dizaines de milliers, les Polonais par centaines de milliers, les Russes par millions.

Les Allemands, quant à eux, se sentent comme chez eux en France. Les Français vaquent à leurs affaires et le marché noir s'intensifie et prospère. Personne, ou presque, ne se pose de questions sur le sort des Juifs après la rafle du Vel d'Hiv.

Au fil des mois, les communistes français changent de camp et la Résistance s'organise : attentats, sabotages. Les Allemands multiplient les arrestations, les brutalités, les exécutions. La zone libre est désormais occupée, la répression s'étend à toute la France, devient de plus en plus dure jusqu'aux atrocités de 1944.

 

Le retour de mon père

Taverny, chez ma marraine

 

En cette année 1942, mon père est de retour des camps de prisonniers grâce aux dispositions mises en place par Pétain.

Prioritaire, il a été démobilisé en qualité de soutien de famille de ses six frères et soeurs, ses parents étant décédés.

Des Allemands, des bombardements, des Américains, pour être franche, j'ai beau me triturer le cerveau, je n'ai aucun souvenir de ma petite enfance dans ce contexte guerrier. Tant mieux me direz vous !

Ma mère travaille comme employée de maison chez une jolie demi-mondaine, un peu cocotte, qui vit de ses charmes et de ses nombreuses relations avec de hauts militaires proches de Darlan. Cet appartement, où elle m'emmène parfois, au dernier étage d'un immeuble cossu situé tout en haut sur la Butte Montmartre, avec une vue magnifique sur les toits et les monuments de la capitale, sent bon la cire d'abeille et la cigarette anglaise.

Je rêve toute éveillée de vivre dans un tel lieu, en extase devant la cuisine bien équipée, la salle de bain avec baignoire, la pièce principale lumineuse et ensoleillée. Et pour cause, ce n'est pas de si tôt que je vais avoir la possibilité d'en admirer d'aussi luxueuses !

Il restera au plus profond de moi, le souvenir d'un confort feutré à la moquette épaisse, auquel je vais aspirer toute ma vie.

Quelques années plus tard, cette femme m'offrira "Les lettres de mon moulin", ce qui me donnera probablement le goût de la lecture alors que mes parents n'étaient pas portés sur ce genre de distraction. Aussi, pendant toute mon enfance, puis mon adolescence, et en attendant de lire des éditions plus littéraires, je vais dévorer les livres de la bibliothèque rose et verte à travers les histoires passionnantes et tumultueuses des malheurs de Sophie et de ses copines.

Quant à mes parents, ils habitent un logement en rez-de-chaussée sur cour assez tristounet.

Je me souviens, d'un énorme rat venu se réfugier derrière le panier à pain dans la cuisine. Ma mère le pourchasse à grands cris et à coups de balai. Elle tente de l'estourbir ou de le faire sortir dans la cour. Je me réfugie, comme toujours, chez la voisine, couturière de profession, qui occupe le logement mitoyen où je passe de longues heures à la regarder coudre, lorsque ma mère travaille. Je me rappelle aussi du lavoir, tout proche, où elle va laver son linge. Il règne une ambiance laborieuse rythmée par de grands coups de battoir dans l'odeur chaude, fumante et âcre des lessiveuses. Les papotages et les chicanes se font dans un langage imagé et le crêpage de chignon n'est jamais exclu : les plus hardies intimidant les plus timides..

Plus tardivement, nous sommes de nuit, en voiture sur une route de campagne.

Suivant les injonctions des autorités françaises d'évacuer les enfants vers la province par sécurité, mes parents me conduisent à Brou, chez une nourrice, par peur des bombardements alliés sur Paris et des destructions allemandes. Je tremble de peur, blottie contre ma mère car, au loin, le ciel illuminé flamboie. Les bombardiers vrombissent déversant, dans un grand fracas, des bombes meurtrières qui pleuvent sur Chartres réduisant la ville en ruines fumantes.

Ce sera aussi la Fête Dieu avec ses processions religieuses à travers le village, les cantiques chantés à tue-tête par le curé : "Ave, Ave, Ave Maria.." qui, je le suppose demande à Dieu d'arrêter enfin toutes ces atrocités !

Je tiens un panier en osier, retenu par un cordon autour de mon cou et je jette vers le ciel lumineux d'odorants pétales de roses.

 

Brou, en nourrice, avec mon père..

 

1945 : Courbevoie, la guerre est finie...

la boutique familiale

 

Il faut travailler pour survivre et les tickets de rationnement sont toujours d'actualité.

Mes parents achètent un fonds de commerce de fruits et légumes dans un quartier commerçant du bas Courbevoie, situé rue des Anciens Combattants, près du Pont de Neuilly une banlieue à l'ouest de Paris. Ils habitent dans l'arrière boutique qui sert de cuisine et disposent d'une grande chambre à l'étage qui donne sur une cour où sont entreposés les tonneaux du bistrot mitoyen et les cageots en bois de mon père, au milieu desquels ma mère fait sa lessive.

Un modeste logement sans confort avec les toilettes dans la cour.

Je suis loin de mes rêves, et la Seine va couler encore un bon bout de temps sous les ponts, avant de les voir se réaliser !

Assis autour de la table de la cuisine, au sol recouvert de sciure pour ne pas glisser à cause de l'humidité, mon père mire les oeufs sous une lumière pâlichonne distribuée par une ampoule de faible voltage au bout d'un fil électrique. Ma mère colle les tickets d'alimentation qui rationnent encore les produits si peu nombreux, la table est recouverte d'une toile cirée usagée et le repas mijote sur les ronds de la cuisinière à charbon.

Dans les rues voisines, les usines grises et sombres sont entourées de hauts murs d'où s'écoule un flot d'employés à la recherche de maigres revenus, la vie étant rythmée par la sirène annonçant le début et la fin du travail. En ces temps d'après-guerre, avec leurs visages gris, les ouvriers ne demandent pas à vivre, mais juste à survivre. Les nombreux bistrots sont plein à craquer, matin midi et soir, d'hommes assoiffés, braillards ou rigolards, accoudés au comptoir et commentant les derniers événements. Le patron lave les verres bruyamment, le juke-box crache des airs d'Edith Piaf, Maurice Chevalier, Tino Rossi, et dans un coin, des vieux jouent aux cartes ou aux dominos.

Ce quartier est voué à la destruction pour y construire, 20 ans plus tard, le centre des affaires de la Défense avec ses tours orgueilleuses aux noms prestigieux de banques, compagnies d'assurances et pétrolières.

Mais, personne n'est encore informé.

 

1946 : le pensionnat

Mes parents décident de m'inscrire dans une pension catholique à Port-Marly (78) à la discipline plutôt ferme que douce.

C'est la séparation pour plusieurs années. Tout me pèse.. en particulier la soupe gluante au tapioca qui me soulève le coeur et que je refuse d'avaler. Je suis punie, mais je ne cède pas. Je vais découvrir la prière du matin, le manque de chauffage, l'eau glacée, le cirage des chaussures, les silences imposés au dortoir, au réfectoire et les wc qui puent au fonds de la cour de récréation.

Petites misères de ces jours sans joie. Je regarde passer le temps, m'ennuyant sans m'ennuyer..

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Le pensionnat est entouré de hauts murs pierreux et la cour ombragée de grands marronniers. Le jeudi, nous partons en promenade, à pied, dans la belle forêt toute proche, en rang par deux, surveillées par des pionnes au regard sévère, ce qui ne prête guère à l'aventure.. Odeurs de feuillage en décomposition, souvenirs des couleurs flamboyantes de l'automne, et de celles en noir et blanc de l'hiver.

Ce sont aussi, les allers-retours vers Courbevoie le samedi midi et le dimanche après-midi, en autobus, accompagnée par une maman commerçante, charcutière voisine de mes parents, dont les deux petites filles subissent le même sort que le mien.

 

Port Marly (2ème rang la troisième à gauche)

 

Les années passent ...

C'est l'après-guerre, et mes parents ont bien d'autres chats à fouetter !

Toujours en pension. J'apprends l'alphabet et le calcul. Le programme scolaire ne me pose pas de problème particulier, j'ai des bonnes notes, des bons points, et souvent la croix d'honneur accrochée sur ma blouse d'écolière.

J'ai vite encombré ma mère, n'ayant pas ma place dans son univers laborieux.

Fille unique, j'ai reçu l'attention dont un enfant a besoin, sauf les marques d'affection. Je n'ai pas le souvenir qu'elle m'ait un jour serré dans ses bras, jamais de noëls chaleureux en famille. On ne m'a rien raconté non plus : même pas une histoire de Blanche Neige..

Le sapin est toujours installé dans la boutique, et les rares cadeaux utilitaires ne sont pas l'oeuvre du Père Noel.

Ma mère, l'ancienne fille de ferme maltraitée par la vie, et mon père l'ainé de sept enfants aux parents décédés trop tôt ne savent pas mettre de l'amour dans leurs gestes. Ils étaient courageux, savaient tout faire sauf embrasser, dire des mots doux ou câliner. Par pudeur, peut-être, infoutu de le dire, de le faire sentir, le montrer, ou faire comprendre qu'on vous aime seulement un peu.. Cette génération de parents, confrontée à la guerre, ne joue pas avec leurs enfants. Leur rôle est de nous élever pas de nous amuser !

Fille unique, cela m'a fait défaut tout au long de mon enfance.

Seuls les livres me permettront de m'évader de cet univers glaçant et de fuir l'indifférence apparente de mon père. Nous ne nous adressions pas la parole où si rarement. Pour dire quoi ? Les choses se sont empirées à l'adolescence, avec ma manie de passer des heures à lire dans ma chambre, à écouter de la musique, à fuir la boutique pour me réfugier seule dans l'appartement des journées entières.

Ne pas se sentir aimée, l'incapacité de mes parents à témoigner de la tendresse par des mots, des gestes, allait provoquer tout au long de ma jeunesse des fissures qui deviendront des failles, pour se muer en gouffres infranchissables où mes rêves se perdront progressivement à l'âge adulte.

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Les vacances scolaires : C'est toujours le grand dilemme : où va-t-on pouvoir me caser ?

Cette année là, ce sera peut-être chez la tante Albertine, la soeur de mon grand père maternel, gardiens au Haras des Monceaux en Normandie.

Elle prépare les repas de midi pour les palefreniers et les jockeys. Il règne une ambiance amicale et joyeuse et je tombe en admiration devant les "purs-sangs" qui passent au grand galop tandis que dans les enclos, entre herbe tendre et pommiers roses, les poulinières et leurs poulains, aux grands yeux humides et doux, attirent toute mon attention émerveillée.

J'ai gardé de ces séjours, et pour toujours, l'amour des chevaux.

 

La tante Ledoux, mon père et moi

 

 

1948 : ma douce Normandie

vacances chez ma grand mère au Vitou
mariage d'Hélène et André

 

Hélène, la demi-soeur de ma mère se marie avec André, au Vitou près de Vimoutiers, en plein pays d'Auge.

La noce se déroule chez ma grand-mère Georgette avec qui ma mère est toujours plus ou moins en conflit. Une maison à colombages aux poutres apparentes comme je les aime, avec des géraniums en fleurs aux fenêtres, au milieu de près pentus plantés de pommiers. Des chemins creux bordés de noisetiers où il fait bon se promener à pied ou mieux, à cheval.

Une splendeur au printemps dans une pluie de pétales blancs et roses que dispersent au vent les pommiers en fleurs et des vertes prairies.

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De ces courtes et rares vacances passées chez ma grand-mère maternelle, il me reste le souvenir de grandes lessives annuelles qui durent plusieurs jours, de linge mis à sécher sur l'herbe odorante, de nuits douces sous l'édredon de plumes. Mais aussi, la lumière tremblotante de la lampe à pétrole qui remue au mur des ombres merveilleuses, sans oublier l'odeur du lait chaud et mousseux qui vient d'être trait et des poules à qui je donne le grain.

Dans la vaste salle de séjour on ne voit que l'immense table où on dîne à 10, mais aussi à 20 en se serrant un peu, une pendule qui carillonne les heures, une belle armoire, un grand buffet, une cheminée démesurée, car le feu crépite en permanence, où rôtissent lapins et poulets. On peut y griller un mouton en entier. Je me souviens aussi des collets posés dans les buissons avec Hélène pour braconner quelques garennes... . Et, toujours fidèle au poste, l'âne "Taupin" chargé de ramener l'eau du puits, car il n'y a ni l'électricité ni l'eau courante.

On passe sa vie le broc à la main...et les sabots aux pieds... !!!

Les chambres sont à l'étage. Une fois les rideaux tirés, les pièces plongent dans le noir absolu que percent les craquements de la charpente et du plancher. Plus angoissant le cri lugubre des chouettes. Mais je m'endormais très vite.

Et quel bonheur d'atteler le cheval à la carriole pour nous mener, au petit trot, vers le marché du bourg pour faire des provisions.

Tendres souvenirs malheureusement trop rares, et galopades à travers champs avec Edouard le jeune demi-frère de ma mère.

 

Octobre 1949 : le collège Molière

1er rang, 3ème à gauche

 

Je suis tout d'abord interne dans une école privée de La Garenne Colombe, puis externe. Un établissement pour filles exclusivement où j'entre la première fois un peu craintive

Grosses difficultés en orthographe, grammaire et les appréciations de la Directrice sont mitigées : "Elève jeunette, ayant donné dans cette classe difficile pour elle, tous les résultats qu'elle pouvait donner". J'ai, en effet, deux ans de moins que la plupart de mes camarades.

L'enseignement est prodigué par des femmes douces mais austères qui veillent à ce que leurs élèves suivent les cours de catéchisme et soient reçues à leurs examens. On y pratique aussi la musique, le dessin et la couture.

Ce collège est beaucoup moins rigide et plus attrayant que l'établissement précédent. Mais c'est entrer dans un monde inconnu, celui plus huppé, plus évolué et bourgeois, d'élèves dont le père est ingénieur, directeur, pharmacien, médecin.., la maman à la maison qui ne travaille pas, habitant de beaux pavillons avec jardin dans des quartiers résidentiels, avec salon-salle-à-manger, salle-de-bain, où l'on va au théâtre et en vacances tous les ans sur la Côte d'Azur.

Aussi, peu de connivence avec mes camarades de classe, dont aucune ne deviendra une amie d'enfance, jusqu'à l'arrivée de Nicole en 5ème..d'un père petit fonctionnaire de police.

Au fil des années scolaires mes bulletins affirmeront que je ne suis pas un cancre, me situant dans la moyenne : 8 ou 10ème sur 20 élèves.., tout en étant souvent première en géographie, histoire, gymnastique. Aussi, le zéro en orthographe me pénalise brutalement ! Je suis bonne en mathématiques, algèbre, géométrie, mais la dernière année me trouvera souvent indisciplinée..

J'y resterai jusqu'en seconde avec, toutefois cette annotation récurrente écrite par la Directrice à l'encre violette, sur mes carnets scolaires :

"bon travail mais peu mieux faire ".

L'école s'est modernisée, les encriers disparaissent remplacés par des stylos Bic qui suppriment les pleins et les déliés et ne produisent jamais de taches. Les buvards sont devenus également inutiles. Désormais externe, je déjeune à la cantine et reste à l'étude le soir pour faire mes devoirs et apprendre mes leçons, ne donnant au fil des années que peu de soucis à mes parents toujours très occupés par leur commerce.

 

1950 : la seine déborde

Ma mère

L'année 1950 commence par la crue de la Seine, annoncée par la cavalcade des rats remontant des égouts et des caves. Je les croise parfois dans le couloir de l'immeuble. Ils sautent à plus d'un mètre le long du mur ou par dessus les poubelles pour m'éviter. Ils ont peur, moi aussi. La boutique de mes parents est sous l'eau, une eau noirâtre et nauséabonde, comme pour tous les commerçants du bas-Courbevoie, ce qui n'arrange pas les finances familiales.

 

Juillet 1950 : les joyeuses colonies de vacances

Pour les vacances, une grande variante. Mes parents ont pour client, le directeur d'un pensionnat pour enfants de riches, à Bouffémont dans l'Oise. Il accepte de m'héberger une quinzaine de jours. Je débarque dans un autre monde : un grand parc boisé, un immense bâtiment très clair, deux piscines dont une chauffée, des chambres particulières pour deux élèves avec cabinet de toilette, un restaurant comme dans un palace, le choix au petit déjeuner (thé, café au lait, chocolat, croissants, toast, confiture....), un immense gymnase avec profs.

Un rêve : dans de telles conditions, être pensionnaire devient un plaisir luxueux !

Un grand soleil éclabousse et chauffe la piscine en plein-air. N'osant pas dire que je ne sais nager, je me vante... mais je suis au bord du grand bain et je regarde mes camarades s'ébrouer et rire. On me pousse, je coule à pic, les yeux grands ouverts, ne sachant quoi faire pour remonter. Au bout de quelques minutes qui me paraissent une éternité, un moniteur plonge et me remonte à la surface.

Ce jour là, j'ai bien failli me noyer ! Le mensonge n'est jamais bon et j'apprendrai à nager.

Bouffémont, collège

L'année suivante, je suis en colonie de vacances à Chinon (Indre-et-Loire).

C'est là que j'ai du faire face seule, et avec beaucoup d'angoisse, à cette tache au fond de ma petite culotte en coton blanc..Désormais, ma part féminine devrait passer à l'attaque ? Avec aucun accès à un quelconque mode d'emploi. C'est simple : rien, nulle part sauf les conseils plus ou moins avisés des copines plus âgées..

 

1951 : le sirop de la rue

Mes parents prennent en location un appartement situé rue de l'Industrie, à cent mètres de la boutique. Un immeuble vieillot, mais un logement plus confortable. Ma chambre, spacieuse, ensoleillée, donne sur un square planté de platanes où roucoulent des pigeons chamailleurs. Sur les bancs poussiéreux, j'ai usé mes fonds de culotte "petit bateau". Ce "coin de paradis" sera le témoin de parties acharnées de billes, d'osselets, de courses de patins à roulettes, de trottinette, de galopades de cow-boys et d'indiens, tout en partageant des bonbons réglisses et de longs rubans de zan.

Plus tardivement, entre deux jeux de la marelle, survinrent mes premiers "émois amoureux".

Tout cela sans grande surveillance maternelle...

Et pour cause, l'éloignement de cet appartement me coupe encore plus de mes parents qui n'y viennent que pour dormir. Leur vie se passe dans leur commerce et j'en suis le plus souvent exclue. Je trouve refuge auprès de mon amie Danielle et chez d'autres enfants de commerçants, pas tous aussi libres que moi... Nous sommes quelques gamins-gamines éblouis, agglutinés sur le trottoir devant le poste télé en noir et blanc du marchand d'électro-ménager. Nous regardons, béats, les émissions de l'unique chaîne de télévision et allons admirer en 1953 un événement planétaire : le couronnement de la Reine Elisabeth II avec son carrosse, la garde royale, les chevaux, la foule et ainsi découvrir Londres ...

Le bonheur, c'est la boutique du pâtissier et son gâteau appelé "puits d'amour" entouré de caramel dur, que ma mère consentira à m'acheter lorsque j'ai de bonnes notes. Et l'hiver, ce sont les marrons glacés ...

 

La ferme des cousins Gosnet

La ferme Gosnet : Léon, ma mère et moi

Les vacances, cette année là, se passent dans la ferme de mes cousins Gosnet, du coté de ma grand mère paternelle. C'est une ferme avec des vaches qui donnent un lait onctueux, des chevaux pour les travaux des champs et aller à la ville en carriole, mais aussi des granges pleines de fourrage fraîchement coupé qui embaume. On y découvre des cochons grognons, des poules jacassantes, des poussins piaillards, des lapins étonnés, des canards qui s'ébrouent dans l'eau de la mare, et... les toilettes au fond de la cour, dans une cabane perchée sur un tas de fumier...!

Ce qui est amusant, c'est de chercher l'endroit où les poules ont bien pu pondre et couver leurs oeufs, mais, aussi, de pêcher d'improbables poissons dans la mare où viennent s'abreuver de belles vaches rousses et blanches au regard mélancolique..

C'est une vie paisible, proche de la nature, où l'on prend son temps, loin des tracas de la ville.

Pour moi, enfant, c'est le bonheur....

 

Les années 50 : l'après guerre

Ainsi passe le temps. J'ai dix ans, j'ai onze ans et presque douze maintenant.

L'enfance qui file à toute vitesse, n'est qu'une petite partie de ma vie et, pourtant, ces années là me marqueront jusqu'à la fin de mes jours.

1952

C'est l'année du certificat d'étude et de la première communion.

 

Chouette, fini le catéchisme, la messe le dimanche matin, l'obligation d'aller se confesser, (désormais on a les psys !) . Pourtant, se confesser avait quelques avantages. Après deux ou trois "Salut Marie" on était pardonné de ses fautes et de ses péchés. On repartait l'âme sereine et la conscience tranquille. Mais j'ai compris rapidement que Dieu, comme le Père Noël, n'existe pas, inventé de toutes pièces pour mystifier les âmes crédules. J'ai visité Lourdes avec mes parents et j'ai perdu la foi en regardant tous ces gens qui attendaient un miracle alors qu'il ne se passe jamais rien.

L'unique déjeuner en famille dont je me souvienne est celui de ma communion, me laissant un étrange et très pénible souvenir.

En effet, le logement de mes parents se trouve, au premier étage d'un immeuble, au dessus d'un café-restaurant. La femme qui l'exploite vient de se suicider au gaz avec ses deux enfants et ses chiens... et les corps sont toujours au rez-de-chaussée. Nous n'osons pas faire la fête, malgré la présence de mon oncle Germain, de Maud sa jeune épouse, lui qui aime tant rigoler. C'est lugubre, nous marchons sur la pointe des pieds.

Je n'ai en réalité aucun souvenir de joyeuses tablées, ni en famille ni avec des amis.

Nulle discussion avec mes parents qui pourrait m'apporter une formation culturelle, artistique, politique ou philosophique. Jamais une visite de musée ou d'exposition. Mon premier musée, je le visiterai à Londres... lors d'un séjour comme baby-sitter !! J'allais découvrir les grands peintres et surtout Turner, mon préféré.. Par contre, à Paris, j'irai applaudir le très classique "lac des cygnes" et une comédie musicale avec Luis Mariano, grâce à des billets gratuits offerts à ma mère par un client de leur commerce.

Mes parents sont, me semble-t-il, vaguement poujadistes comme beaucoup de commerçants à cette époque et probablement Gaullistes.

Aussi, dès que j'ai été en âge de sortir, j'ai pris le fil de l'air ... ayant en horreur la boutique de mes parents et son arrière-cuisine déprimante aux murs tristes et délavés. Je me retrouvais seule, la plupart du temps, dans leur logement désert à quelques centaines de mètres de là. Petite fille, lorsque je suis malade, je pleure de solitude au fond de mon lit, en serrant contre moi une poupée, ma seule compagnie.

Il n'y a ni la radio, ni la télé que je ne connaîtrai qu'une fois mariée..

Encore une chance, en général je suis en bonne santé.

Je bouquinais beaucoup, trop.. pour le plaisir, d'une traite, je pouvais passer des journées entières dans les livres les plus haletants, .. rien de sensationnel ni de très énivrant, quelques histoires, des voyages sur les océans, des aventures qui donnent de l'air.. Une addiction bien attachante.

Je m'étais bricolé une bibiothèque pour ranger mes livres, avec les caisses vides d'oranges de mon père, caisses que j'avais recouvertes d'un joli tissu de coton à fleurs où j'accumulais les volumes avec un rare plaisir.

**

Le lundi, mes parents sont très rarement à la maison, souvent partis en Normandie.

Aussi, dès que j'ai possédé un vélo, et les cours terminés, j'irai parfois me réfugier le dimanche soir chez Germain, le jeune frère de mon père qui tient un commerce à Argenteuil. Sa femme Maud, contrôle mes leçons, ce que ne fait jamais ma mère. Je cherchais à combler cette solitude pesante, ce manque de tendresse.

 

Pierre en Algérie
Eliane, Pierre, Danielle

 

 

A défaut de frères, j'ai des cousins, les Herbinière, que mes parents hébergent occasionnellement, notamment Pierre, qui se contente d'un lit installé au milieu des cartons et des boites de conserve, dans une pièce située au dessus de la boutique servant de réserve. C'est pour moi comme un grand frère auquel je suis attachée.

En 1952, il est militaire dans la marine, engagé dans la guerre d'Indochine qui s'éternise, car le Vietminh lutte farouchement pour son indépendance. L'Indochine sera perdue.. Plus tard, viendra l'Algérie.

Lorsqu'il est en permission à Paris, l'ambiance est plus gaie. Ma mère l'aimait bien. Elle préférait les garçons...

 

Septembre 1952 : entrée en 6ème.

 

Désormais externe. Parmi les nouvelles élèves, Nicole, mon aînée de deux ans.

Elle devient rapidement ma meilleure amie. Corse de Sartène, la chevelure d'un roux flamboyant et des yeux très sombres, les garçons ne voient qu'elle, et souhaitent tous devenir son "boy-friend". Son père travaille à la Préfecture de Police et sa mère brode, à domicile, de magnifiques gants de cuir pour la haute couture parisienne que je ne cesse d'admirer. Serait-ce elle qui m'a donné le goût de la broderie que je pratiquerai bien des années plus tard ?

J'abandonne la salle de gymnastique de Courbevoie pour le basket-ball à l'A.S. Cheminot de La Garenne-Colombes où nous nous retrouvons, garçons et filles, les cours terminés. Pour le basket, Nicole est nettement avantagée, elle fait une demi tête de plus que moi.

Au stade, nous côtoyons les équipes de foot et de handball. Cela crée des liens, plus si affinités.

C'est l'époque, aussi, des collections de timbres qui me font voyager au bout du monde, de buvards publicitaires : "Lavez vous avec Monsavon, vous sentirez bon !" ; "Ya bon Banania" ; de photos d'artistes, tous plus beaux les uns que les autres : Greta Garbo, Michelle Morgan, Burt Lancaster, Gary Cooper, Errol Flynn, Gérard Philippe, Bourvil, Jean Marais.. tous en pleine gloire.

 

Avril 1953 : vive la liberté

Mes parents m'ont offert un vélo pour faciliter mes déplacements et aller au collège, ce qui m'évite l'autobus bondé et me donne surtout une plus grande autonomie. Mais la liberté a un prix et mes résultats scolaires s'en ressentent très vite.

Mes notes sont bonnes dans l'ensemble, mais souvent irrégulières. Je passe du 20/20 au 0/20, en fonction de mon emploi du temps ou de mon goût pour la matière enseignée ! J'adore l'histoire, la géographie qui me fait voyager et rêver. On nous inculque aussi des notions de couture : savoir coudre un bouton, raccommoder une déchirure, coudre un ourlet.., tout ce que nos jolies jeunes filles d'aujourd'hui ne savent plus faire..

D'ailleurs, est-ce utile ? On jette !

Les commentaires de la Directrice sont édifiants : "Eliane est préoccupée par toute autre chose que son travail".

 

Vacances à Lisieux

Geneviève, moi, Monique

L'année scolaire est terminée, je passe les vacances d'été à Lisieux avec mes cousins les Lemarié : Etienne, Geneviève, Monique, Elisabeth et Jean Marie. De beaux souvenirs de jeunesse entre de joyeuses parties de Monopoly, de petits chevaux, de dominos, de mikado et de jeu de l'oie où le hasard vous envoie en prison : fous rires assurés.

Pour répondre à nos obligations religieuses, il faut se confesser de péchés insignifiants, en omettant les plus gros.

On assiste à la messe le dimanche matin dans l'odeur d'encens ponctuée par des sermons et les péripéties de l'Histoire Sainte.

Escapades en vélo vers Trouville pour des baignades et ramasser des coquillages. La mer est grise et fraîche comme souvent le ciel en Normandie. On respire l'air vif et salé, on entend le cri des mouettes et nous courons, pieds nus, cheveux au vent, le long de la plage de sable blond, fouettés par le vent du grand large. On s'enivre de l'odeur du varech, le regard noyé dans l'horizon bleuté et nacré, alors que des nuages rapides s'effilochent dans le ciel.

Avec mes cousins, nous adorons les bains de mer dans le murmure des vagues et les promenades sur "le chemin de planches".

Pendant ces vacances, le fils du voisin, Philippe, me passe des petits mots tendres à travers le grillage du jardin, pour des rendez-vous mystérieux, en cachette de ses parents ... Il a ordre de ne pas nous fréquenter, son père étant "banquier" et mon oncle journalier. Mais il est surtout bon buveur, avec d'énormes colères qui ameutent tout le quartier et effrayent la maisonnée..!.

Comme on s'amuse bien, pourtant.

Monique est de deux ans mon aînée. Avec elle, nous sommes toujours de connivence pour nous échapper du logis familial : aller au stade pour faire de la course à pied, de la gymnastique, du vélo et se retrouver à la plage à Trouville. J'ai le souvenir douloureux de fameuses crampes, de courbatures, de chutes de vélo dans les ornières, de bosses et genoux écorchés et en sang, de roues de bicyclette tordues, de lente montée à vélo pour laquelle on met un point d'honneur à ne pas mettre pied à terre...

Quelles belles et joyeuses vacances ! Tendres journées...

Comme c'est bon d'avoir des cousins, car le statut de fille unique ce n'est pas le rêve tous les jours. Plus tard, les livres seront mes fidèles compagnons pour meubler ma solitude et le resteront, d'ailleurs, tout au long de ma vie !

 

collège Molière à La Garenne, Nicole est debout au centre

Nicole et moi

 

1954 : fin de mon enfance

Claude sera mon grand amour de jeunesse. Nicole ma meilleure amie.

Claude joue au foot, a des yeux gris-bleu, habite Bezons et affiche deux ans de plus que moi.

Qu'a-t-il de plus que les autres ? Rien à priori ! Serais-je donc capable de lui plaire car, d'habitude, c'est Nicole qui obtient tous les suffrages. Mais qui dit, d'ailleurs, que je lui plais, me souffle une petite voix qui doit être mon ange gardien.

Ce jour là, il y a un match de basket. Claude est spectateur.

Du centre du terrain, je marque un panier sans bavure, sous les applaudissements de l'assistance.

L'amour donne-t-il des ailes ?

Je croise à nouveau son regard, un peu moqueur, toujours posé sur moi tel un papillon sur mon épaule. C'est une attitude d'une extrême familiarité à une époque où un regard soutenu de plus de deux secondes est qualifié d'incorrect. Je ne peux pas continuer mon observation sans révéler un intérêt dont je ne mesure pas encore la teneur exacte.

En revanche, il s'avère qu'il ne fait pas partie de la bande de copains avec qui, Nicole et moi, allons au cinéma les dimanches lorsqu'il n'y a pas de matchs. Je tente de me renseigner discrètement, mais mes camarades habituels essayent d'intervenir dans cette probable relation en me précisant "C'est un voyou". Il est vrai qu'il a les cheveux un peu trop longs pour l'époque et qu'il arbore avec les autres garçons un air toujours sur la défensive. Je passe outre les bons conseils des copains.. Sont-ils jaloux ?

Nos heures de sortie de cours sont à peu près similaires et nous ferons plus ample connaissance en bavardant sur le trottoir, face à son lycée professionnel et près de l'arrêt du bus.

Nicole n'a pas de bicyclette et prend les transports en commun, ça tombe bien !

Bien qu'intimidée, j'ose désormais soutenir son regard. J'ai le coeur qui bat la chamade.

Je n'ai jamais eu, jusqu'à présent, de copain attitré, ni de flirt suivi, et bien vite, on devient inséparables. Il est solide, calme, tendre. Désormais, le dimanche nous fréquentons assidûment la patinoire de Boulogne-Billancourt ou celle des Champs-Elysées. L'été ce sera les joies de la piscine de Puteaux en plein air, ou les longues ballades à vélo le long des berges de la Seine qui sentent le sureau et le poisson mort.

L'hiver nous trouvons refuge au cinéma, main dans la main, ma tête sur son épaule.

Nous avons laissé tomber l'AS cheminots.

C'est l'époque du premier trait de crayon noir pour souligner le regard. Je quitte les socquettes blanches pour les bas nylon...

Nicole m'entraîne parfois en surboum, des ampoules clignotent en rouge, vert, bleu et jaune et l'on flirte sur "Only you" des Platters.

 

copains de l'AS Cheminots. Je suis devant accroupie

 

Fin de la guerre d'Indochine : 7 mai 1954 Dien-Bien-Phu

Des parachutistes volontaires ont sauté dans la cuvette pour tenter de renforcer la garnison. Personne ne croit plus à la victoire.

Les soldats français sont encerclés par le Viet-minh, Dien-Bièn-Phu est tombé.

Les pertes sont énormes : 2000 morts. 5000 blessés. 10000 prisonniers.

Le sort des nôtres entre les mains du Vietminh fait froid dans le dos. Seuls 3300 reviendront, et dans quel état, des squelettes ambulants !

Signature des accords de Genève. L'Indochine est coupée en deux, la guerre continue. L'Amérique prend la relève.

 

1954 : Début de la guerre d'Algérie

La révolte a pris comme un feu de broussailles..

Au fil des mois, la situation ne s'arrange pas, la guerre d'Indépendance a commencé.

L'ordre ne revient pas à Bab-el-Oued.

Quelques opérations militaires dans les Aurès ne ramènent pas le calme, car une poignée de révolutionnaires a décidé de passer à l'action et de secouer un peuple groggy par plus d'un siècle de colonisation.

La colère gronde et les douars se vident de leurs hommes qui rejoignent des unités de maquisards. Trois initiales vont recouvrir peu à peu les murs : FLN (Front de Libération Nationale). Tout un programme de soulèvement général, de haine réciproque qui feront se précipiter deux peuples dans une tourmente surréaliste.

Les dés roulent .. les armes sortent des jarres et des grottes où elles sont cachées.

Dans une déclaration mythique, restée fameuse, François Mitterrand, ----hier ayant mariné avec Pétain dans l'eau de Vichy----, est désormais devenu ministre de l'Intérieur de De Gaulle, et tel un zèbre sorti de ses rayures, il se transforme en un homme respectable, proclamant "l'Algérie c'est la France".

Mais les français restent sceptiques car la France n'a pas besoin de cinq millions de femmes voilées ni de leurs maris mal rasés.

L'homme a du charme, genre "latin lover" parle doucement d'une voix grave et tranquille. Il affirme aussi que "le parti communiste n'est pas à gauche mais à l'est"...son anticommunisme saute aux yeux.

Il sait alterner avec roublardise l'esprit de miel et de fiel. On n'a pas fini d'entendre parler de lui..

De son coté, De Gaulle proclame aux pieds noirs anxieux "Je vous ai compris".

**

C'est le lever de rideau qui, de 1954 à 1962, concernera toute une génération de jeunes hommes, appelés à faire la guerre malgré eux, et de militaires dépassés par les événements. Tous mes copains de l'époque, ou a peu près, connaîtront l'Algérie où il n'y aura pas de miracle malgré les interventions du Général De Gaulle et les brutalités de l'OAS.

Que savent-ils de l'Algérie, ces soldats du contingent qui, pour la majorité d'entre eux, partent pour la première fois loin de chez eux en posant le pied sur cette terre du Maghreb ? Ils découvrent la chaleur étouffante, le djebel, les Arabes illettrés qui ne parlent pas le français après cent ans d'occupation.

Pour certains, en mémoire, quelques brides de l'histoire coloniale enseignées à l'école primaire.

Souvenir d'images d'Epinal : le dey d'Alger souffletant le consul de France d'un coup d'éventail, la casquette de Bugeaud, ou plus folkloriques encore : les fantasias aux couleurs bigarrées. Plus spartiate, le camp de Tataouine, ses bataillons disciplinaires, où sont envoyés les fortes têtes. C'est donc avec une musette remplie de préjugés et de caricatures, que les soldats de métropole débarquent dans ces territoires d'Afrique du Nord, en fait totalement inconnus.

Dans leur grande majorité, les biffins sous les drapeaux appelés à "pacifier" une colonie agitée, assurent n'avoir "rien à foutre de l'Algérie". Pour l'instant, dans la brochure qu'on leur remet, on essaie de leur faire croire que la France est là par idéal, avec des idées de grandeur nationale, un projet de civilisation.

Rapidement, ils découvrent des bandes armées et bien organisées et ces milliers d'appelés ordinaires auront la conscience bouleversée par des scènes de violence, de barbarie et de haine dont jamais ils ne se remettront.

La mort tragique d'un camarade, le danger permanent, les méthodes terroristes du FLN, ne font qu'aggraver le malaise. Les "colons" comme les "Pieds Noirs", (sobriquet dont sont affublés les Européens), considèrent souvent les militaires avec hauteur, alors que les indigènes sont l'objet d'un certain mépris. Comment admettre qu'un homme puisse cheminer à dos de bourricot et laisser sa femme marcher pieds nus à ses cotés, sous un soleil de plomb, chargée d'un énorme fagot de bois sur le dos ?

Dans cette tragédie, l'esprit de vengeance sera au bout du fusil. Face à face tragique entre 8 millions d'Arabes et Berbères et un million d'Européens.

A leur retour, les soldats déphasés enfouiront au fond de leur mémoire des souvenirs brûlants dont ils auront honte.

 

Claude, mon gentil amoureux

le commerce de mes parents se situait à gauche, un peu avant le tramway

Mes parents, absorbés par leur commerce, prennent leurs repas toujours très tardivement. Aussi je ne déjeune ou ne dîne que rarement avec eux. J'avale mon repas seule dans l'arrière cuisine puis file en vitesse vers Bezons, trop contente de cette liberté inespérée pour retrouver mon amoureux. Et si je veux regarder les choses du bon coté : cela fait de moi une fille très libre pour l'époque.

Par contre, ses parents ont des principes sur les repas pris en famille, contrairement aux miens. Son père, furieux, sort dans la rue pour me menacer de la main tandis que Claude ne pense qu'à me rejoindre au plus vite pour explorer, à deux, des cieux plus cléments, notre expérience amoureuse se limitant à des papouilles d'adolescents !

Je n'ai, hélas, pas eu l'occasion de connaître ses parents car ils décèdent accidentellement tous deux pendant l'hiver 1962 à cause d'un poêle mal réglé. Je pense que ma vie aurait été très différente s'ils avaient su m'accueillir. J'avais besoin d'une famille chaleureuse, d'une vie familiale que je ne connaissais pas, ce qui restera la clé de mes choix futurs.

Lorsque Claude sera en Algérie, alors que je suis sans nouvelle de lui, je n'ai jamais osé frapper à leur porte.

Mes parents ne sont ni démonstratifs, ni affectueux. Je ne peux pas dire que je n'aimais pas mon père. On se tenait juste à distance l'un de l'autre. Lui dans sa boutique et moi... toujours ailleurs.. Quelques souvenirs cependant : ma mère qui pleure car il n'est pas rentré, ou parce qu'il est rentré mais bien éméché, ou parce qu'il la trompe avec une voisine qu'elle poursuit avec un balai en la traitant de salope...!

Mais l'époque n'était pas, non plus, à se dire "je t'aime" à tout propos comme de nos jours. Cela va me forger un caractère indépendant qui masquera une terrible béance affective. Mes seuls compagnons : Bobby un chien bâtard et Achille un chat errant tigré.. mais eux aussi sont toujours à la boutique.

 

1956 : l'indépendance à l'horizon

Dernière année, pour moi, en classe de seconde. Nicole s'est inscrite aux Cours Pigier.

L'absence de mon amie est un grand vide pour moi. Claude commence à travailler dans une usine de Bezons et nous n'avons plus les mêmes horaires. Heureusement, il y a les dimanches, le cinéma et les films américains "Autant en emporte le vent" et "Tant qu'il y aura des hommes", qui déferlent sur tous les écrans parisiens. . Je suis éblouie par le rêve américain...

C'est, aussi, l'année du pré-baccalauréat et je suis reçue sans problème.

Pour fêter joyeusement l'évènement et la fin de l'année scolaire, je décide de sécher les cours pour passer la journée avec mon amoureux.

Mais prévenue de mon absence par la Directrice, ma mère est hors d'elle et j'ai droit, lors de mon retour à la maison, à une correction musclée. Elle est déchaînée, violente, m'envoyant des gifles et des coups. Elle me ramène, échevelée, en autobus au collège. J'ai honte, pour elle qui est restée en blouse, et pour moi devant les copines. Je suis en larmes, je mens en précisant être restée avec Nicole à réviser nos cours en vue de nos examens. Sa mère, bien plus compréhensive que la mienne, acceptera de couvrir ce petit mensonge.

Je l'ai échappé belle, mais à cette époque c'était facile de mentir, car le téléphone n'existait pas ni chez mes parents ni chez Nicole.

Ma mère a toujours été très colérique et brutale lorsqu'elle est contrariée. Je pense qu'elle avait de nombreux complexes issus de sa jeunesse campagnarde dont elle ne parle jamais. Au décès de mon père, donc très tardivement, je me suis aperçue qu'elle ne sait pratiquement pas écrire. Elle n'arrive pas à libeller un chèque, encore moins écrire un courrier, remplir une feuille de soins, ses mots sont incohérents, incompréhensibles, elle n'arrive pas à écrire trois mots, encore moins une phrase, dont elle pourrait expliquer le sens.

Ce n'est même pas une question de fautes d'orthographe... C'est bien plus grave que cela. Je suis atterrée... Ce sera un choc violent pour moi.

Mes parents ne m'ont rien appris de la vie. Ou si peu. Mes jeunes années se sont passées dans un monde archaïque, révolu, dépassé, celui de l'après guerre. Un monde nouveau, plus ouvert, pointait déjà le bout de son nez.

A moi, de savoir ce que je voulais en faire et j'ai appris à me débrouiller seule.

Mes parents me firent don, toutefois, d'un goût prononcé pour l'indépendance.

 

Juillet 1956 : Saint-Pierre-des-Loges (Orne)

 

1956

Chez les cousins Gosnet : debout de gauche à droite : Agnès et Jean, Paul et sa femme, la tante Gosnet, mon père

agenouillées : moi, ma mère tenant Françoise dans ses bras, et Sylvette

 

La Bretagne

Nicole est en vacances en Corse comme chaque année.

J'enrage de rester seule à Paris et j'attends avec impatience le moment de nos retrouvailles. A son retour je lui raconte les plages normandes et le ciel gris. Elle me parle de Sartène et de Propriano, de ce soleil brûlant que je ne connais pas et qui a bruni sa peau et doré ses cheveux.

Le mois de juillet se passe à voyager avec mes parents à bord de leur camion Citroën aménagé en camping-car, avec des repas pris sur le bord des routes. Jamais de repas au restaurant ni de rafraîchissement en terrasse de café. Avec eux, c'est tous les jours pique-nique.

Je me souviens de cet été pourri en Bretagne, où nous passons nos journées à claquer des dents sous la pluie et dans le froid. Aussi, je m'ennuie ferme entre mon Père qui roule et ma mère qui tricote, ou lit "Nous deux", un hebdomadaire aux histoires d'amour à l'eau de rose ce qui la fait rêver et compense ses possibles frustrations.

Je me promets de changer, un jour, le cours des choses, car au fil des ans, j'éprouve de plus en plus de gêne à passer les vacances comme les romanichels.

Je visiterai avec eux notamment le Mont Saint Michel et Saint Malo..

J'envie mes camarades qui partent au bord de mer et au soleil avec tant de beaux souvenirs à raconter.

 

Août 1956 : Michel et l'Algérie,

Ma mère arrive à me "caser" chez des clients de leur commerce, que je découvre d'ailleurs.

Ils partent en vacances en location à Saint-Malo et je vais connaître un séjour au bord de mer, froid, pluvieux, gris, venteux. Leur petit logement est peu ensoleillé, sombre et banal à mourir. C'est loin de mes rêves de soleil et de mer chaude en Corse !

Avec Michel, leur neveu, je visite la ville, ses remparts et les alentours. Dès qu'il y a un rayon de soleil, nous allons à la plage, mais l'eau est trop froide pour se baigner. Nous bavardons pour faire passer le temps, à l'abri d'un rocher et du vent. Il doit partir au service militaire en septembre et ce sera l'Algérie où la situation s'enlise, s'enfièvre et empire.

"Il faut y aller" !. En principe pour 18 mois, et l'insouciance de ses vingt ans le préserve de l'inquiétude.

Beaucoup y resteront 27 mois.

C'est la mode des "marraines de guerre". Nous nous écrivons régulièrement, car, pendant ces courtes vacances, j'ai appris à l'apprécier.

Puis, un jour, plus rien. Je suis étonnée, et, un beau matin, ma mère m'informe, sans plus de précautions, que tombé dans une embuscade avec d'autres militaires, il a été massacré par les fellagas dans les Aurès dans des conditions de barbarie inouïe. Je reste figée, incrédule. J'imagine la douleur de ses parents dont il est le fils unique et chéri. J'apprends, aussi par les journaux, qu'il a été torturé, égorgé, mutilé. Je suis horrifiée.

Mon chagrin est violent et sincère, je suis abasourdie, découvrant la mort et la guerre, alors qu'en métropole beaucoup de citoyens estiment "les soldats en vacances, voyant du pays et ne risquant pas grand chose".

Les vieux de 14/18 affirment "ce n'est pas Verdun, quand même !"

Aussi, du jour au lendemain, je vois d'un autre oeil les titres des journaux parlant de l'Algérie et qui, jusqu'à présent,

ne m'ont guère intéressée.

L'Algérie française va bientôt rendre l'âme et l'Algérie algérienne va naître aux forceps dans une crue de larmes et de sang. Les journaux font, désormais, étalage des attentats qui secouent les villes et les villages, des raids sur les douars suspects, des exodes massifs, des accrochages ravageurs. Et pourtant, ces biffins ne sont pas tous des brutes épaisses, mais dans un tel contexte de haine, face à un adversaire implacable, aucune faiblesse n'est possible. Ils rendent coup sur coup et l'apprentissage se fait tambour battant..

Aux embuscades sanglantes, les soldats répondent par des "ratissages musclés" dans un tumulte de cris et de pleurs, obligeant les autochtones à quitter leurs foyers et leurs terres, embarquant pêle-mêle leurs poules, leurs chèvres et leurs hardes. Des villages entiers sont vidés, dynamités et brûlés pour parquer la population dans des camps de regroupement.

Les journaux expliquent que cette violence-là est expéditive et sans scrupules.

****

Je corresponds également avec Julio, un appelé, et Pierre mon cousin Herbinière, engagé volontaire du temps de l'Indochine.

Julio m'a parlé de Bône et Constantine, de la citadelle de Sétif et de la belle route en corniche qui dévoile un paysage d'une rare beauté, sec et rocheux. J'ai reçu des photos d'eux où ils sont en short et rigolards avec leurs copains, comme en vacances ou comme chez les scouts... On ne les imagine pas en danger..!

Pourtant, dans la poussière étouffante et chaude, les soldats envahissent des villages en criant pour se donner du courage, pour faire peur en défonçant les portes, en entrant l'arme au poing, pour ne trouver que quelques femmes, des vieillards, des enfants terrifiés. Pas un homme valide, ils sont partis depuis si longtemps, peut-être pour chercher du travail à Oran ou ailleurs ? Les soldats livides ne les croient pas.

"Où sont vos hommes ? " Personne ne trouve les hommes, les maris, les fils, les frères. On fouille, on cherche des armes dans les jarres jetées à terre qu'on éventre. On ne trouve que du blé qui se répand sur le sol. Les poules s'enfuient, les chèvres et les moutons détalent, les chiens aboient.

Les vieux ne parlent pas, pas plus que les femmes terrorisées que les soldats poussent brutalement avec la pointe des mitraillettes et à coup de crosse. Les villageois disent des mots que personne ne comprend, ne parlant pas français. Les bidasses fouillent les vieux, les femmes, les jeunes filles en s'attardant sur leurs seins, puis ils mettent le feu aux maisons avant de partir vers un prochain village.

Le soir, revenus au cantonnement en plein djebel, en écoutant les grillons, les biffins parlent de la quille, du retour au pays, de la fiancée qui les attend en France. Ils rêvent de bal du samedi soir, de filles serrées très fort, de robes légères. Ceux qui sont de garde, de sentinelle, et que rien ne protège, seuls dans la nuit pendant des heures, à guetter fusil en main, seront raides de trouille, de peur de se faire attaquer.

Etre à l'affût du moindre bruit : ne pas parler, ne pas fumer, de crainte de devenir une cible....Pourtant, malgré les multiples précautions, au petit matin, on retrouvera des soldats égorgés, martyrisés, le sexe dans la bouche. Car, en quête sans cesse de nouvelles victimes, la grande faucheuse rôdait, impitoyable..

Ils sont enfin rentrés chez eux aux quatre coins de la France, obligés de se faire d'autres copains qui n'étaient pas allés dans le bled, ne parlaient ni de fellaghas ni de terroristes. Eux restaient mutiques, ne sachant pas si ce qu'ils avaient vécu était bien ou mal, s'ils devaient en éprouver de la fierté ou de la honte ?

 

Un Douar Algérien et la détresse de cette population Au dos de la carte postale de gauche : adressée par Julio

A cette même période, Nicole, que je ne vois plus guère, correspond avec Pierre qui fait son service armé dans la marine.

Ils se marieront deux ans plus tard.

 

Septembre 1956 : études commerciales, une nouvelle vie. 1ère année..

1er rang de gauche à droite : Mireille, moi, Annie,

A seize ans, mes parents n'ayant pas les moyens de me pousser dans de longues études, m'orientent vers une école commerciale.

Je quitte avec une pointe de nostalgie et d'appréhension le collège où j'ai passé huit années de ma jeunesse.

Je suis heureuse, c'est la rentrée scolaire, admise sur dossier à l'Ecole de la Chambre de Commerce de Paris, avenue Trudaine dans le 9ème arrondissement. L'établissement est moderne, la formation est axée principalement sur le secrétariat et la comptabilité. Les autres matières enseignées sont totalement nouvelles pour moi.

Rapidement, je me fais des amies : Astrid, Annie, Mireille. Le midi nous déjeunons dans l'un des cafés du boulevard Rochechouart aux tables rouges, aux banquettes de cuir marron et aux murs tapissés de miroirs. Nous passerons de longues heures dans ce bistrot en buvant des cafés crème, des verres de lait frais et en mangeant des sandwichs, tout en parlant de tout et de rien, de la vie, du dernier livre à la mode ou du film qu'il faut aller voir.

Aussi, "Bonjour Tristesse" de Françoise Sagan est le livre que j'ai lu avec avidité, (en cachette des parents pour la plupart de mes amies de cours).

L'écriture est provocante et sans tabou. La femme n'est plus cantonnée à son rôle d'épouse et de mère soumise. . Le livre choque une France à la morale étriquée, car la jeune héroïne découvre le plaisir sans être mariée, et sans se retrouver enceinte, anticipant la révolution sexuelle des années 1960/70 et le désir d'émancipation de toute une jeunesse.

C'est un énorme succès.. suivi rapidement "D'un certain sourire". Sagan révolutionne la littérature féminine et fera une immense et longue carrière.

Pour moi, n'ayant reçu aucun conseil de ma mère sur la sexualité, (à part cette phrase qui encore à ce jour me fait frémir d'horreur alors qu'elle était sensée me servir d'éducation sexuelle : "tu n'as pas intérêt à revenir avec un polichinelle dans le tiroir"), ce livre incarne une pugnace soif d'exister tout en accédant aux responsabilités et à l'autonomie.

***

Quel changement d'ambiance cette école par rapport au collège de La Garenne-Colombes. C'est le jour et la nuit.

Nous avons classe le jeudi, quartier libre le samedi.

Le vendredi soir, mon amoureux vient me chercher à la sortie de mes cours.

Nous sommes heureux de nous retrouver pour le week-end, seuls au monde, blottis l'un contre l'autre dans la foule compacte du métro qui nous ramène vers Courbevoie. Mes parents partent souvent le dimanche midi et le lundi pour la Normandie. Mon père va à la chasse chez nos cousins Gosnet. Je suis seule jusqu'au lundi soir fort tard, ce qui favorise mes rencontres sentimentales avec Claude. Nous étions tétanisés sexuellement, parce que personne ne nous avait expliqué comment sortir de cet abominable blocage, effrayée que j'étais à l'idée de tomber enceinte. Il partait au milieu de la nuit, sur la pointe des pieds, refermant tout doucement la porte de l'appartement, rentrant tardivement chez lui à vélo, au risque de déclencher le courroux de ses parents.

J'avais besoin de parler, d'être dorlotée, de baisers chastes, rassurée par ses bras amoureux, sa gentillesse, sa douceur.

 

Novembre 1956 : Daniel, le renard dans le poulailler..

Rozay-en-Brie : Daniel

Un Dimanche soir, sur le pont de Neuilly, en revenant de la patinoire main dans la main avec Claude, j'ai croisé Daniel Lachaize, que j'avais connu il y a presque deux ans déjà, lors d'un bref séjour pour les vacances de Noël, chez des amis de mes parents qui m'étaient jusqu'alors totalement inconnus.

Il a fallu une bonne dose de circonstances pour qu'advienne cette première rencontre, car rien ne me prédestinait normalement à séjourner dans cette petite bourgade de Seine-et-Marne où je n'avais jamais mis les pieds.

Il m'a dragué au cinéma, à l'entracte, s'interposant entre moi et un groupe de garçons du village qui m'importunait ... Je venais en effet d'administrer une claque retentissante à l'un d'eux ! Sa notoriété de bagarreur calma rapidement le jeu et il m'adressa un sourire à ouvrir les portes du paradis !

Passé la divine surprise de voir un si beau garçon s'intéresser à moi, je fus immédiatement sous le charme. Il fit ce jour là l'économie des travaux d'approche se dispensant de faire la roue, ce qui déboucha sur un gentil flirt et une brève romance vite stoppée par la fin des vacances scolaires.

Retour à Courbevoie le coeur en berne.. J'avais à peine 15 ans et lui déjà presque 20.

Le film s'intitulait "les portes de l'enfer".

J'aurais du me méfier.. C'était peut-être un signe que m'envoyait mon ange gardien ! Je fis "fi" de cet avertissement céleste.

On s'écrira régulièrement pendant quelque temps : puis moins, jusqu'à cette seconde rencontre inopinée.

La destinée s'est bien jouée de moi, encore une fois, puisqu'il cherchait à me contacter avant son départ au service militaire qu'il effectuera dans les parachutistes. Cinq minutes plus tard, nous nous serions loupés en traversant ce pont, et peut-être jamais revus.

Qu'espérait-t-il au juste, lui qui n'a jamais cru en rien et surtout pas au coup de foudre ?

Claude monte dans son autobus direction Bezons, tandis que Daniel qui m'avait suivie me rejoindra aussitôt pour me donner, une heure plus tard, un doux baiser d'adieu dans la pénombre d'une porte cochère ! Il n'était pas jaloux semble-t-il et je laissais couler quelques larmes à l'idée qu'il partait probablement en Algérie où tant de jeunes militaires perdaient la vie.

Toujours "marraine de guerre", j'allais m'employer pendant deux ans, à répondre à ses lettres amicales plus ou moins régulières.

J'aimais écrire, cela meublait mes heures de solitude et je lisais toujours beaucoup..

Je n'étais pas une littéraire, mais la guerre d'Algérie motivait les esprits.

Il fallait soutenir le moral des troupes. En définitive, il sera affecté à Dakar au Sénégal dans les bêrets rouges !

 

Avril 1957 : j'ai 17 ans

Je ne savais pas que je n'aurai plus jamais 17 ans !

Je ne savais pas encore que la jeunesse çà ne dure pas, que ce n'est qu'un instant, que çà disparait trop vite sans même s'en rendre compte.

Il était déjà trop tard et c'était fini... Ma jeunesse s'est volatilisée, je l'ai vite perdue.

Les adultes pourtant le répète, mais on ne les écoute pas, leurs paroles glissaient sur moi comme l'eau sur les plumes d'un canard...

J'étais d'une époque déjà révolue, je n'avais rien choisi, et comme tout le monde je faisais avec..

Je ne ratais jamais un cours. Mes notes étaient correctes, parfois même très bonnes, sans plus.

Aujourd'hui, plusieurs dizaines d'années après, je me dis que j'aurais pu faire mieux, car je suivais facilement sans me donner trop de peine.

J'étais insouciante.. J'étais fan d'Elvis Presley, des Platters, j'écoutais Barbara, je lisais beaucoup.

J'ai pris ce que l'on m'a donné.

 

Juillet 1957 : job d'été

Astrid et moi avons trouvé un job d'été au CUF, (Cours universitaires de France avenue du Général Leclerc dans le 14ème), comme employées au service comptabilité. Il y a une majorité d'étudiants comme employés saisonniers et l'ambiance est joyeuse, malgré des journées très chargées, parfois 60 heures par semaine.

Nous travaillons le samedi et même, parfois, le dimanche matin, mais la paie est encourageante, car les heures supplémentaires dominicales sont payées doubles. J'assure la remise des chèques en banque (à la main, car l'informatique n'existe pas encore), à croire, surtout, que toute la France a besoin de cours de soutien par correspondance.

Pour beaucoup d'entre nous, il s'agit de financer les vacances d'été tant attendues....

 

Août 1957 : Londres

 

C'est mon baptême de l'air.

Je prends l'avion à Orly, direction Londres, pour un séjour linguistique sensé perfectionner mon anglais balbutiant appris dans les manuels sans le parler vraiment.

Personne n'est à l'aéroport pour venir me chercher.

Je dois me débrouiller toute seule pour trouver mon chemin avec mon anglais approximatif. Le taxi me coûte une fortune, moi qui n'ai pour argent de poche que le fruit de mes salaires du CUF. Ma famille d'accueil n'est guère sympathique, l'accueil plutôt froid. Leur maison, avec moquette et cheminée qui marche à l'électricité, est d'un très bon confort comparé au domicile familial. Je dors pourtant sur un lit de camp dans la chambre de leur jeune fils que je suis sensée surveiller ! J'assure aussi un peu de ménage... j'apprends à cuisiner les oeufs au bacon et la viande bouillie, je ne déjeune jamais avec eux !

Ils ont la bonne idée de partir en vacances en me laissant seule à leur domicile.

Mon salaire est de quelques livres anglaises par semaine, pas de quoi faire des folies.

Dans un snack, un midi, je rencontre un militaire écossais en attente d'affectation. Il me fait découvrir la capitale anglaise, ses musées, ses monuments, ses cinémas, ses quartiers branchés, Hyde Park, Soho, Trafalgar square... Il est gentil, pas compliqué. Brève romance.

Lorsque le couple qui m'héberge revient de congés un mois plus tard, je quitte immédiatement leur appartement, pour un séjour de 3 nuits dans un "bed and breakfast". Pas question de les côtoyer plus longtemps. Après avoir fait l'acquisition de deux disques 33 tours d'Elvis Presley, mon idole, introuvables en France et visité une dernière fois la National Gallery en extase devant les tableaux de Turner, un de mes peintres préférés, je trouve une place sur un vol Air France et rentre à Paris. .

Je n'ai plus un shilling .... mais j'ai découvert un autre monde.

Séjour bien trop court, mais très intéressant. Mes parents viennent me chercher à Orly.

Je garderai un souvenir très agréable de Londres, c'est vraiment une très belle ville.

J'y retournerai en 2005 le temps d'un week-end prolongé.

 

Septembre 1957 : 2ème année à Trudaine

Astrid n'est plus là. Elle aussi est mon aînée de deux ans, et elle a trouvé un emploi de secrétaire.

Pour améliorer ma dactylo, j'avais loué une machine à écrire et passe des heures à m'exercer.

C'est laborieux, mais "payant" car je sortirai première de ma promotion dans cette discipline.

Par contre, il n'en est pas de même pour la sténo qui me sera, pourtant, bien utile ultérieurement. A l'aise en comptabilité, et pas très performante, comme toujours, ni en français ni en anglais. J'aime aussi mon rôle de déléguée de classe, car les responsabilités me conviennent parfaitement. Je dois rechercher tous les jours des articles de presse significatifs pour les commenter en cours d'Economie Politique, et intervenir si nécessaire en faveur de mes camarades.

Toutes ces matières nouvelles : la fiscalité, le droit social, le juridique..etc ... ouvrent des horizons qui m'aideront plus tard à faire évoluer ma carrière professionnelle. Dès que j'ai su taper correctement à la machine, j'ai trouvé un emploi chez un Notaire et ces petits stages de dactylo à Pâques et Noel, m'ont permis de percevoir mes premiers salaires, et d'améliorer notoirement ma garde robe.. quel plaisir.

Nos études commerciales se terminent par un stage de trois mois en entreprise. Pour moi, ce sera "Arel" à Courbevoie, fabriquant d'auto-radios.

J'obtiens mon diplôme de la Chambre de Commerce de Paris, avec deux mentions : l'une en dactylo, l'autre en comptabilité.

J'ai l'impression d'avoir toute la vie devant moi.

Je passe souvent, en l'absence de mes parents, le week-end chez les parents d'Astrid ayant gardé le contact avec elle.

Nous allons au cinéma sur les grands boulevards, applaudir Gilbert Bécaud et sa chanson "le jour où la pluie viendra", mais aussi d'autres vedettes en pleine gloire. Au cinéma, c'est l'époque du "Pont sur la rivière Kwaï", "La fureur de vivre" avec James Dean, "Les Amants" d'après le livre de Marguerite Duras, un film que je reverrai toujours avec beaucoup de plaisir bien des années plus tard ...

 

Les inséparables : de droite à gauche, Annie, Astrid, Mireille et moi

 

1958

C'est le retour du général de Gaulle, du franc lourd et d'une nouvelle république, de Pelé champion du monde de foot, de Charly Gaul vainqueur du tour de France.

Dalida chante "Mon histoire c'est l'histoire d'un amour".

 

Janvier : "avec le temps..va, tout s'en va...."

Mes relations avec Claude se sont délitées, nous nous voyons moins, tiraillée entre lui et tous mes nouveaux amis (es).

Nos mondes sont-ils devenus différents ?

Il part pour Tarbes faire son service armé dans les parachutistes, les bérets verts, puis en Algérie. Il ne m'écrira jamais. Je le retrouverai cinq ans plus tard et obtiendrai une réponse à mon interrogation sur ce long silence. Mais rien ne sera plus possible entre nous.

Désormais mariée, nos vies avaient pris des chemins différents.

Il restera, pourtant, mon plus doux souvenir de jeunesse.

 

Avril 1958 : mes 18 ans, Alléluïa.

Danielle et son mari, Mireille, Jean Claude, Astrid et moi, Annie prend la photo.

 

C'est pas encore la majorité, car elle est toujours à 21 ans.

Dix huit ans, cela se fête : avec mes amies de Trudaine, Mireille, Astrid, Annie, Danielle et leurs fiancés, mais Nicole n'est pas là, Claude non plus. Ils me manquent cruellement tous les deux. C'est la première fois que j'ai eu la possibilité d'inviter des amis à la maison.... Avec le tourne-disque Topaz que j'ai reçu en cadeau d'anniversaire, nous écoutons ...Dalida, Barbara, Brel, Gainsbourg, Brassens..Ils sont excellents.

Annie se marie, nos routes se séparent, nous avons partagé de tels fous rires en classe.

 

Juillet et Août 1958 : et la Corse, enfin ..

A nouveau, le job d'été au CUF.

Les copains, étudiants comme moi, sont sympathiques. Toujours la même ambiance laborieuse mais joyeuse. Je donne une partie de ma paie à ma mère et je vais pouvoir, enfin, m'offrir les vacances dont je rêve depuis tant d'années.

Départ pour l'Ile de Beauté....

 

Septembre 1958 : Propriano

Mon projet de vacances en Corse chez mon amie Nicole se réalise enfin !

Je prends l'avion pour la deuxième fois de ma vie et j'arrive à Ajaccio par une belle journée ensoleillée.

Je rejoins Sartène dans un autocar poussif, le paysage est splendide, plein de secrètes promesses, et je suis éblouie ! C'est grisant, Nicole est là pour m'accueillir, quelle joie !

Je découvre les ruelles de la vieille ville. Quel contraste avec Paris...

Nous retrouvons, immédiatement, notre connivence habituelle consécutive à nos quatre années d'études, mais aussi nos fou-rires. Son père nous tempère un peu, en nous précisant qu'en Corse, surtout dans cette petite ville du sud, les filles sont mises sous liberté surveillée et les garçons ombrageux...Aussi, pour avoir un peu plus de liberté, et éviter le qu'en dira-t-on et les commérages, nous fuyons et prenons le car pour aller à la plage....

Propriano sous le soleil est un paradis inespéré. Du pain béni !

Nicole connaît tous les garçons depuis de longues années puisqu'elle passe, depuis toujours, ses vacances à Sartène où ses parents possèdent une maison qu'ils rénovent en vue de leur retraite. Il y a Paulo, Emile.. et surtout Tony qui voudrait bien renouer avec mon amie, mais celle-ci semble avoir le coeur ailleurs...

On se dore au soleil, on nage des heures durant dans des eaux limpides.

La mer est magnifique. Le ciel d'un bleu intense. Le soleil toujours au rendez-vous.

Je sens le soleil sur ma peau, le vent sur mon visage. Tout est merveilleusement beau.

Nos rires résonnent dans la chaleur de l'été lorsque les garçons, roulant des mécaniques en arpentant la plage sur le sable blanc, effectuent des plongeons loufoques dans l'eau, pour attirer notre attention. Rapidement, nous faisons connaissance avec de jeunes "Pieds noirs" ayant quitté l'Algérie, à la recherche d'une autre terre d'accueil que les Corses ne semblent pas vouloir leur abandonner.

En scooter, nous visitons les alentours : des villages accrochés à la montagne et notamment Bonifaccio, aux sons des klaxons "Algérie Française", terre natale qu'on leur confisquait.. Ils fuient leurs villes et leurs villages qui ont sombré dans le cauchemar, les attentats, les représailles, les assassinats et les enlèvements.

Ils ont l'argent facile et n'hésitent pas à payer des sodas, ou de la limonade au goût de coco, à notre petite bande de copains désargentée. Nous flânons du coté de la mer, dans des petites criques désertes et sauvages, dans l'air parfumée qui irrigue nos poumons, ou allongés sur la roche brulante le temps de sécher nos corps enduits d'huile solaire..

Les tours génoises nous surveillent, les falaises sont creusées et rongées par des siècles de tempêtes.

Les jours passent trop vite à mon goût, entre baignade, pique-nique, ski nautique et flirt innocent.

J'ai 18 ans, c'est le temps de l'insouciance. J'ai peur de rien, nous sommes heureux !

****

Arrive le jour de la fête annuelle à Sartène au milieu des lampions, des guirlandes, des flons flons, des chants corses et des airs de guitare.

La soirée est douce, le ciel d'un noir d'encre est constellé par des millions d'étoiles comme punaisées.

Passent quelques étoiles filantes.... Vite je fais un voeu : revenir bien vite dans ce pays enchanteur où j'ai l'impression que je pourrais passer ma vie entière.

****

En ce temps là, la danse est le seul moyen légal de se rapprocher d'un garçon.

Aussi, nous décidons d'aller au bal qui se tient dans une salle aménagée par la municipalité.

Les instruments de musique, argentés ou dorés, brillent sous les ampoules peintes.

Le bal fourmille de filles radieuses en robes légères et de garçons tirés à quatre épingles. Nicole me met en garde "Impossible de refuser une danse à quiconque, pour ensuite accepter avec un autre". D'après elle, cela déclencherait les hostilités. Mais, n'étant pas habituée à de telles subtilités, ne sachant pas danser, je me retrouve pourtant sur la piste entre tangos et slows langoureux.

Bien évidemment, je ne danse qu'avec ceux qui me plaisent, et les copains s'énervent rapidement. Il y a de l'électricité dans l'air et les garçons s'embrasent comme des allumettes sous couvert de soupirs et de rêveries torrides...

Nicole juge utile de rentrer tôt chez ses parents, mais la vraie raison est peut-être ailleurs.. Tony, le beau Tony rode autour de mon amie. Ils se connaissent depuis toujours et l'on ne claque pas la porte à un amour d'enfance aussi facilement que l'on claque des doigts. De son vrai prénom Antoine, fils d'un pêcheur de Propriano, il tournera très mal quelques années plus tard.

Ayant eu l'occasion de lire les faits relatés dans les journaux ou les médias, je me suis demandé comment était-ce possible ? Il était si gentil.

 

L'été s'achève

Nicole et Pierre

Pierre, le fiancé de Nicole, termine son armée. Il vient nous rejoindre.

Mais son futur mari est jaloux de notre connivence et méfiant, surtout, à l'égard de tous nos copains.

Nos fous-rires, mêlés de larmes, l'énervent tout particulièrement, surtout qu'ils sont toujours inexplicables. Nous ne parvenons pas à y mettre fin. Il suffit de nous regarder pour repartir de plus belle, nous laissant euphoriques et épuisées. Son fiancé reste médusé devant ces joyeuses tornades de rire, jusqu'au jour où, s'énervant, il s'aventure à donner une claque retentissante à mon amie, ce qui failli tourner en drame.

Le père de Nicole a entendu la dispute et le bruit de la gifle !

Malgré nos prudentes dénégations, il affirmera, furieux et sans rire : "si tu touches à ma fille, je te préviens, tu sortiras d'ici les pieds devant".

Bon Corse, il ne plaisantait pas !

L'été arrive à sa fin.. Le soleil moins brulant, la mer moins chaude.

Désormais, je vais me retrouver bien seule sur la plage, à Propriano..

Rien n'est pareil sans mon amie et nos amis pieds-noirs partent les uns après les autres pour Nice où leurs parents s'installent.

Nicole et Pierre prennent le bateau. Retour pour la France et quelques jours plus tard je rejoins Paris par avion par un temps maussade.

Je n'oublierai jamais ces journées magiques.

 

Orly - retour ..

 

Octobre 1958 : premier job

Paris m'accueille avec son ciel gris et sinistre, son vent glacé et humide.

Je trouve mon premier emploi stable : comptable à la Compagnie Franco-Indochinoise dans le 8ème. La paie est mince et les horaires légers par rapport au CUF, mais le petit bureau où je suis enfermée, où je suffoque, sent la paperasse moisie et les mégots écrasés.

Janine avec qui je partage ce sinistre local devient ma nouvelle amie.

Le week-end nous allons surtout au cinéma. C'est l'époque de "Quand passent les cigognes", "Barrage sur le pacifique", " Les 400 coups" ou "Jour de fête". Le rock est à la mode dans les caves du boulevard St Michel, mais aussi "Petite fleur" de Sydney Bechet et la musique country-rock américaine, les Platters. J'adore Barbara, je lis Bazin mon auteur préféré. Elle me présente ses copains, dont un deviendra célèbre : Hugues Auffray.

Nous allons à la piscine deux fois par semaine, entre midi et 14 heures, cela entretient la forme.

Refusant qu'on me siffle pour sortir de ma cage, je démissionne un beau matin après quelques mois de vie semi-carcérale, de travaux inintéressants et répétitifs, et une réflexion de mon chef de service. Je ne voulais pas moisir entre ces murs insipides.

J'ai besoin d'action, d'air et de responsabilités pour enrichir ma vie.

J'espère des nouvelles d'Algérie et de Claude, mais qui n'arrivent toujours pas..

 

Novembre 1958 : Julio l'Espagnol,

Mes amis du CUF, avec qui j'ai gardé des liens, partent, les uns après les autres au service militaire, surtout en Algérie, ....

C'étaient Bernard, Jean-Claude, Jean-François, Julio, Michel.... Qu'adviendra-t-il d'eux ? Mourir comme Michel de St Malo ? C'est avec Julio, connu près des auto-tamponneuses à la fête à Neuilly, que j'ai tissé des liens plus personnels et nous allons échanger de nombreux courriers pendant ses longs mois d'armée.

Je connais bien ses parents. De chaleureux Espagnols émigrés en 1939. Sa mère m'apprend différentes recettes de cuisine, ce que ne fait jamais la mienne, faute de temps et, probablement, d'aptitude à cuisiner. Chassés du bidonville où les émigrés sont parqués, en vue de la construction du CNIT à la Défense, ils ont été relogés dans une barre d'immeuble à Nanterre, commune proche de Courbevoie.

A son retour d'Algérie, Julio m'annonce avoir rencontré celle qui deviendra sa femme. J'ai eu un petit pincement au coeur, car je l'aimais bien. J'appréciais beaucoup ses parents qui m'ont toujours accueillie chaleureusement quand les miens s'absentaient le week-end. Je ne les reverrai plus.

Mes amies, Nicole, Annie, Danielle, Astrid, se marient les unes après les autres et mes copains sont tous en Algérie.

je me retrouve bien seule dans le logement familial désert....

 

Janvier 1959 : il ressemblait à .... Elvis

En revanche, Daniel Lachaize, un peu plus âgé que mes autres camarades, a terminé son service militaire après 24 mois passés à Dakar en Afrique, sans aucune permission en France..

Il est rentré en novembre 1958, domicilié chez sa mère en Seine-et-Marne. Depuis son retour, je n'ai reçu aucune nouvelle....

Puis les mois passant, désirant travailler à Paris, il va demeurer chez son frère employé chez IBM et reprendra contact avec moi en ce début d'année 1959. Dix mois plus tard, nous serons mariés car, comme la plupart des jeunes filles de l'époque, ma mère ne m'ayant pas donné l'once d'une information sur la manière de concevoir des enfants, je paniquais face à l'éventualité de tomber enceinte.

Je le trouve beau garçon, je crois l'aimer, le connaître et ne supporte plus ma solitude.

Claude en Algérie n'écrit pas. Est-ce suffisant pour épouser un quasi-inconnu ?

Deux amoureux se parlent d'abord de leur enfance, mais, comme nous ne pouvions pas dire grand chose de la nôtre, ou si peu, il m'a presque tout caché, et je lui ai tu l'essentiel de la mienne.

Désormais tous mes week-ends se passent chez sa mère en Seine-et-Marne.

Je suis attirée par cette vie familiale intense que je découvre, entourée de ses frère et soeur déjà installés confortablement dans la vie. Je fais connaissance avec leurs joyeux amis d'enfance de 10 ans mes aînés et je suis ravie de découvrir ces tablées dominicales où fusent les rires. Ils ont tous des situations professionnelles bien établies, des maisons confortables, des voitures dernier cri ou étrangères, (Simca Versailles, DS Citroën et Triumph), mais aussi des enfants et parlent de leurs futures vacances au soleil. Tout ce dont je rêve...

Ce cercle familial m'a tant manqué pendant ma jeunesse.

Je n'en peux plus des journées, soirées, dimanches passés seule, des déjeuners ou dîners en solitaire dans le resto du coin où j'ai pris mes habitudes. Mais aussi des camarades bannis du foyer paternel car mes parents sont, comme toujours, partis se distraire en Normandie, à la chasse ou ailleurs, m'interdisant ainsi d'amener quiconque chez eux en leur absence.

Le "prince charmant" va pourtant briser mes rêves de jeune fille, de bonheur légitime pur et confiant.

Toutes ces belles illusions entrevues pendant les années 1957 et 58, ces vacances joyeuses, s'envolèrent une fois mariée car cet homme n'est vraiment pas fait ni pour la passion ni pour la tendresse. Il n'est pas parfait, loin de là, et je ne lui demandait pas... Il pouvait être gentil, séducteur, aimant faire la cuisine et brutalement devenir froid, tyrannique, irritable, cinglant, autoritaire à la moindre contrariété.

Surement pas un homme amoureux.

Il estimait qu'ayant été "plaqué" par son père, il savait qu'il n'aimerait jamais personne, comme il eut l'extrême "courtoisie" de m'en prévenir..... une fois mariés !

Je me suis laissée prendre au piège .. et l'angoisse de la solitude à fait le reste : il m'a sentie vulnérable, en manque d'estime de moi et lui, avait besoin de dominer pour se réhausser.

Les deux années les plus positives de ma jeune existence étaient terminées.. C'était bien trop court !

Etrange, cependant : je ne me rappelle pas que cet "amoureux", qui deviendra mon époux pendant 25 ans, m'ait demandé en mariage, lui non plus d'ailleurs ! Pourquoi m-a-t-il choisie, alors que ce beau garçon, dragueur invétéré, pouvait avoir toutes les filles qu'il désirait sur place, dans son fief en Seine-et-Marne ? Pensait-il que j'étais une de ces femmes qui filent doux en silence, ou de celles qui n'emmerdent pas les hommes ?

Une copie de sa mère ?

Il n'y eut ni fiançailles, ni bague, ni cadeau ! Une sorte d'union à la sauvette.

Mariage vite programmé, comme si mes parents avaient voulu se débarrasser de moi..

Mais à l'époque, il fallait impérativement se marier ou continuer ses études.. à défaut, on passait pour une "grue" ou une "pauvre idiote moche et incasable"..

 

 

Octobre 1959 : le gendre idéal ?

Quelques jours avant de dire "Oui" à la Mairie de Courbevoie, j'ai pleuré, je m'en souviens très bien.

Un mauvais pressentiment s'est emparé de moi. Je ne voulais plus de ce mariage, mais je n'ai pas eu le courage de rompre, alors que ma mère, très bizarrement, me suggère de faire marche arrière, sans m'en donner ouvertement les raisons. Elle doit en avoir, pourtant, et de bonnes, la connaissant !!

S'est-elle renseignée à son sujet, comme cela se faisait à l'époque.. ?

Pèse-t-elle le pour et le contre, car mon futur mari n'a pas bonne réputation en ville : bagarreur, coureur de jupons ? A-t-elle eu des doutes sur les sentiments de mon futur époux à mon égard ou, tout simplement, sur la solvabilité de ses parents séparés, pour régler une partie des frais du mariage ?

Elle se propose, même, de m'offrir la guitare dont je rêve depuis mes vacances en Corse, et la possibilité de prendre des cours de musique, si j'annule la noce....!

Comme quoi elle semble y tenir...

A mon avis, elle devait savoir des choses que moi j'ignorais. J'allais m'engager à reculons dans ce marché de dupes et je me suis laissée prendre au piège d'un mariage bâclé qui s'est refermé sur moi. Je ne connaîtrai ni la passion amoureuse que tout couple est en droit d'espérer, ni la tendresse légitime qui peut en découler.

Par contre, j'allais me battre pour jouir d'une vie plus confortable, car je ne voulais pas vivre, non plus, comme mes parents en tirant toujours le diable par la queue.

Ma vie familiale ne sera pas un conte de fée ni un long fleuve tranquille...

Comme le précise l'adage, c'était pour le meilleur mais surtout pour le pire ...

*****

 

voir ; suite, dans "biographie personnelle, années 1959-1964 " les premières années de mon mariage : Bagneux

voir la biographie de mes parents 1910 - 1945 : cliquez ici

généalogie : voir la rubrique "arbre généalogique" du sommaire

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