Souvenirs d'enfance : de 1940 à... 1959
Ma mère
Années de guerre et d'après guerre,
Fin de la guerre d'Indochine, début de celle d'Algérie.
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18 avril 1940
Un soleil printanier tiédit l'air de la capitale lorsque je pousse mon premier cri, à 16 heures, au pied de la butte Montmartre, ce qui fait de moi un Bélier ascendant vierge, dragon dans l'astrologie chinoise.
La guerre contre l'Allemagne est imminente et mon père, à l'armée sur le front de l'Est, est en train d'apprécier le confort de la ligne Maginot ! Il se croit à l'abri des attaques allemandes. Il va vite déchanter ! Les "vert de gris" arrivent !
1942-1944 Paris 18ème
Ma mère travaille comme employée de maison chez une jolie demi-mondaine qui vit de ses charmes et de ses nombreuses relations avec de hauts militaires. Ce studio, où elle m'emmène parfois, au dernier étage d'un immeuble cossu situé tout en haut sur la Butte Montmartre, avec une vue magnifique sur la capitale, sent bon la cire d'abeille et la cigarette blonde.
J'étais très jeune pourtant, mais il restera au plus profond de moi, le souvenir d'un confort feutré à la moquette épaisse, auquel j'allais aspirer toute ma vie. Quelques années plus tard, cette femme m'offrira "Les lettres de mon moulin" ce qui me donnera le goût de la lecture. En attendant des romans plus littéraires, je dévore les livres de la bibliothèque rose et verte à travers les histoires passionnantes des malheurs de Sophie et de ses copines.
De la guerre, des Allemands et de ma petite enfance, je n'ai guère de souvenirs.
Le plus lointain, j'ai 2/3 ans, mes parents habitent un rez-de-chaussée et un rat est venu se réfugier derrière le panier à pain de la cuisine. Ma mère le pourchasse à grands cris et à coups de balai pour tenter de l'estourbir ou le faire sortir dans la cour. Je me souviens aussi du lavoir où elle va laver son linge. Il est situé à une dizaines de mètres de notre domicile. Il règne une ambiance laborieuse rythmée par de grands coups de battoir dans l'odeur chaude, fumante et âcre des lessiveuses. Les papotages se font dans un langage imagé et le crépage de chignon n'est pas exclu, les plus hardies intimidant les plus timides.
L'autre souvenir, je suis un peu plus âgée : c'est le bombardement sur Chartres. Mes parents me reconduisent à Brou, m'ayant confiée quelques mois à une nourrice par peur des bombardements alliés sur Paris et des destructions allemandes. Nous sommes de nuit, en voiture sur la route. J'ai peur car au loin, le ciel illuminé flamboie. Les bombardiers vrombissent déversant des bombes meurtrières qui pleuvent dans un grand fracas..
Le souvenir, aussi, de la Fête Dieu : processions religieuses à travers le village et cantiques chantés par le curé : "Ave, Ave..Maria..". Je tiens un panier en osier retenu par un cordon autour du cou et je jette des pétales de roses odorantes sur le sol.
1945 Courbevoie
rue où mes parents avaient leur commerce, à droite sur la photo, après la carriole. la guerre est finie.. il faut survivre !
La guerre est finie, il faut travailler pour survivre
Mes parents achètent un fonds de commerce de fruits et légumes à Courbevoie, banlieue à l'Ouest de Paris, situé rue des Anciens Combattants, près du Pont de Neuilly. Ils habitent dans l'arrière boutique qui sert de cuisine et disposent d'une grande chambre à l'étage qui donne sur une cour où sont entreposés les tonneaux du bistrot mitoyen et les cageots en bois de mon père, au milieu desquels ma mère fait sa lessive. Un modeste logement sans confort.
Assis autour de la table, ils mirent les oeufs sous une lumière pâlichonne distribuée par une ampoule de faible voltage au bout d'un fil électrique. Ma mère colle les tickets d'alimentation qui rationnent encore les vivres peu nombreuses, la table est recouverte d'une toile cirée usagée et le repas mijote sur les ronds de la cuisinière à charbon.
Dans les rues voisines, les usines grises et sombres sont entourées de hauts murs d'où s'écoule un flot d'employés à la recherche de maigres revenus, la vie étant rythmée par la sirène annonçant le début et la fin du travail. Les nombreux bistrots sont plein à craquer, matin midi et soir, d'ouvriers assoiffés, braillards ou rigolards, accoudés au comptoir et commentant les derniers événements. Le patron lave les verres bruyamment, le jub-box crache des airs à la mode et dans un coin, des vieux jouent aux cartes ou aux dominos.
1946
Je suis inscrite dans une pension catholique à Port-Marly (78), c'est la séparation. J'y passe ainsi plusieurs années de mon enfance. J'ai en mémoire la soupe gluante au tapioca qui me soulève le coeur, que je refuse d'avaler. Je suis punie, mais je ne cède pas. Je découvre, aussi, les dortoirs sans guère de chauffage, l'eau glacée, le cirage des chaussures, la cour entourée de hauts murs pierreux, ombragée de grands marronniers, les promenades, le jeudi, dans la forêt toute proche, en rangs par deux, surveillées par des "pionnes" au regard sévère.
1947
Toujours en pension, j'ai appris l'alphabet et à compter. J'ai de bonnes notes et, souvent, la croix d'honneur. Par contre, j'ai vite encombré mes parents, n'ayant pas ma place dans leur univers laborieux. Enfance sans vraie tendresse, sans câlin, sans bisou, sans Noël chaleureux. Le sapin est toujours installé dans la boutique et les rares cadeaux utilitaires. Mais, c'est l'après-guerre !
Pour les vacances scolaires, c'est toujours le grand dilemme : où va-t-on pouvoir me caser ? Cette année là, ce sera peut-être chez la tante Albertine, la soeur de mon grand père maternel, gardiens au Haras des Monceaux en Normandie. Elle prépare les repas de midi pour les palefreniers et les jockeys. Il y a une ambiance amicale et joyeuse et je suis en admiration devant les "purs-sangs" qui passent au grand galop. Dans les enclos, les poulinières et leurs poulains, aux grands yeux humides et doux, attirent mon attention. J'en ai gardé, pour toujours, l'amour des chevaux.
1948
Hélène, la demi-soeur de ma mère se marie avec André, au Vitou près de Vimoutiers, en plein pays d'Auge. La noce se déroule chez ma grand-mère Georgette avec qui ma mère est toujours plus ou moins en bisbille. Une maison à colombages comme je les aime, au milieu de près pentus plantés de pommiers. Des chemins creux bordés de noisetiers où il fait bon se promener à pied ou mieux, à cheval. Une splendeur au printemps.
De ces courtes et rares vacances passées chez ma grand-mère maternelle, il me reste le souvenir de grandes lessives annuelles, de linge mis à sécher sur l'herbe odorante, de nuits douces sous l'édredon de plumes, de la lumière tremblotante de la lampe à pétrole qui remuait au mur des ombres merveilleuses, de l'odeur du lait chaud et mousseux qui vient d'être trait, des poules à qui je donne le grain, de la vaste cheminée où rôtissent en permanence lapins et poulets, de collets posés dans les buissons avec Hélène pour braconner quelques garennes... . Mais aussi, l'âne Taupin chargé de ramener l'eau du puits voisin et le bonheur d'atteler le cheval à la carriole pour nous mener, au petit trot, vers le marché du bourg voisin.
Tendres souvenirs malheureusement trop brefs.
Octobre 1949
Je suis interne à l'école privée de La Garenne Colombe puis externe. De grosses difficultés en orthographe, grammaire. Appréciations mitigées de la Directrice "Elève jeunette, ayant donné dans cette classe difficile pour elle, tous les résultats qu'elle pouvait donner". Le collège est plus attrayant que l'établissement précédent et, en plus des matières scolaires habituelles, il y a chant, dessin et musique.
L'enseignement est prodigué par des femmes douces mais austères qui veillent à ce que leurs élèves suivent les cours de catéchisme. Je suis bonne en maths, algèbre, géométrie. J'y resterai jusqu'en seconde.
L'école s'est modernisée, les encriers ont disparus, remplacés par des stylos Bic qui suppriment les pleins et les déliés et ne produisent jamais de taches. Donc suppression aussi des buvards devenus inutiles. Je déjeune à la cantine et reste à l'étude le soir pour faire mes devoirs et apprendre mes leçons.
camping familial, mon père, et boby le chien
1950
L'année 1950 commence par la crue de la Seine, annoncée par la cavalcade des rats remontant des égouts et des caves. Je les croise parfois dans le couloir de l'immeuble. Ils sautent à plus d'un mètre le long du mur ou par dessus les poubelles pour m'éviter. Ils ont peur, moi aussi. La boutique de mes parents est sous l'eau, une eau noirâtre et nauséabonde, comme pour tous les commerçants du bas-Courbevoie, ce qui n'arrange pas les finances familiales.
juillet 1950
Pour les vacances, une grande variante. Mes parents ont, pour client, le directeur d'un pensionnat pour gosses de riches, à Bouffémont dans l'Oise.
Il accepte de m'héberger une quinzaine de jours. Je débarque dans un autre monde : un grand parc boisé, un immense bâtiment très clair, deux piscines dont une chauffée, des chambres particulières pour deux élèves avec cabinet de toilette, un restaurant comme dans un palace, le choix au petit déjeuner (thé, café au lait, chocolat, croissants, toast..), un immense gymnase avec profs. Bref, le rêve. Dans de telles conditions, je veux bien être pensionnaire !
Ce jour là, il fait beau, les jeux ont lieu dans la piscine en plein-air. N'osant pas dire que je ne sais pas nager, je me vante... mais je suis au bord du grand bain et je regarde mes camarades s'ébrouer et rire. On me pousse, je coule à pic, les yeux grands ouverts, ne sachant quoi faire pour remonter. Au bout de quelques minutes qui me paraissent une éternité, un moniteur plonge et me remonte à la surface.
Ouf, j'ai bien failli me noyer ! Fallait pas mentir, et j'apprendrai à nager.
Bouffémont, collège
1951
Mes parents prennent en location un appartement situé rue de l'Industrie, à cent mètres de la boutique. Un immeuble vieillot, mais un logement plus confortable. Ma chambre, spacieuse, ensoleillée, donne sur un square planté de platanes où j'ai usé mes fonds de culotte "petit bateau" et où roucoulent des pigeons chamailleurs. Ce petit "coin de paradis" sera le témoin de parties acharnées de billes, d'osselets, de courses de patins à roulettes et de trottinette, de galopades de cow-boys et d'indiens, tout en partageant des bonbons réglisses et de longs rubans de zan. Plus tardivement de mes premiers "émois amoureux".
Tout cela sans grande surveillance maternelle !
En effet, l'éloignement de cet appartement me coupera encore plus de mes parents qui n'y venaient que pour dormir. Leur vie se passait dans leur commerce et j'en étais le plus souvent exclue. Je trouvais souvent refuge auprès de ma copine Danielle Chevallier et chez les parents d'autres enfants commerçants, pas tous aussi libres que moi...
Nous étions quelques gamins-gamines éblouis, agglutinés sur le trottoir devant le poste noir et blanc du marchand d'électro ménager, à regarder les émissions de l'unique chaine de télévision et allions admirer en 1953 un évènement planétaire : le couronnement de la Reine Elisabeth II, son carrosse, la foule...
Mon bonheur, c'est aussi la boutique du patissier et son gâteau appelé "puits d'amour" entouré de caramel dur, que ma mère consent à m'acheter lorsque j'ai de bonnes notes. Et l'hiver, ses marrons glacés.
Les vacances cette année là se passeront dans la ferme de la famille Gosnet, coté de ma grand mère paternelle : c'est une ferme avec des vaches pour le lait onctueux, des chevaux pour les travaux des champs et aller à la ville en carriole, mais aussi des granges pleines de fourrage fraîchement coupé qui embaume. Il y a aussi des cochons grognons, des poules, des lapins, des canards qui s'ébrouent dans l'eau de la mare, et... les toilettes au fond de la cour, dans une cabane perchée sur un tas de fumier...! Ce qui est amusant, c'est de chercher l'endroit où les poules ont bien pu pondre et couver leurs oeufs, de pécher d'improbables poissons dans la mare où venaient s'abreuver de belles vaches rousses et blanches au regard mélancolique..
1952
C'est l'année du certificat d'étude et de la première communion.
Eliane - Collège de La Garenne-Colombe
Chouette, fini le cathéchisme, la messe le dimanche matin, l'obligation d'aller se confesser, (maintenant on a les psys !). J'ai compris rapidement que Dieu, comme le Père Noel, n'existait pas, inventé de toutes pièce pour mystifier les âmes crédules.
septembre 1952
Entrée en 6ème. Je suis désormais externe et, parmi les nouvelles élèves, Nicole, qui deviendra rapidement ma meilleure amie. Elle est plus âgée de deux ans, Corse de Sartène, la chevelure d'un roux flamboyant et des yeux très sombres. Les garçons ne verront qu'elle, voudront tous devenir son "boy-friend". J'abandonne la salle de gymnastique de Courbevoie pour le basket-ball à l'A.S. Cheminot de La Garenne-Colombes où nous nous retrouvons, garçons et filles, les cours terminés.
C'est l'époque, aussi, de collection de timbres qui me font voyager au bout du monde, de buvards publicitaires : "Lavez vous avec Monsavon, vous sentirez bon !", "Ya bon Banania", ..., de photos d'artistes, tous plus beaux les uns que les autres : Greta Garbo, Michelle Morgan, Burt Lancaster, Bourvil, Jean Marais..
avril 1953
Mes parents m'offrent un vélo pour faciliter mes déplacements. Au stade, nous côtoyons les équipes de foot et de handball. Cela crée des liens, plus si affinités. Pour le basket, Nicole est nettement avantagée, elle fait une demi tête de plus que moi.
Les résultats scolaires se ressentent très vite de cette liberté, mes notes sont bonnes dans l'ensemble, mais souvent irrégulières. Je passe du 20/20 au 0/20, en fonction de mon emploi du temps ou de mon goût pour la matière enseignée ! On nous inculque aussi des notions de couture : savoir coudre un bouton, racommoder une déchirure, coudre un ourlet.., tout ce que nos jolies jeunes filles d'aujourd'hui ne savent plus faire.., d'ailleurs, est-ce utile ? On jette !
Les commentaires de la Directrice sont éloquents : "Eliane est préoccupée par toute autre chose que son travail".
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L'année scolaire est terminée, je passerai les vacances d'été à Lisieux avec mes cousins-cousines les Lemarié : Etienne, Geneviève, Monique, Elisabeth et Jean Marie. Souvenirs de joyeuses parties de Monopoly, de petits chevaux, de dominos, de mikado : fous rires assurés, messe tous les dimanches matin dans l'odeur d'encens, escapades à vélo vers Trouville pour des baignades et ramasser des coquillages. La mer est grise et fraîche comme souvent le ciel. On y respire l'air vif et salé, on entend le cri des mouettes et nous courons, pieds nus, cheveux au vent, le long de la plage de sable blond, fouettés par le vent du grand large. On s'ennivre de l'odeur du varech, le regard noyé dans l'horizon bleuté et nacré, alors que des nuages rapides s'effilochent dans le ciel. Bains de mer dans le murmures des vagues et promenades sur "le chemin de planches". Tendres journées !
Et.... le fils du voisin, Philippe, me passe des petits mots tendres pour des rendez-vous mystérieux, en cachette de ses parents, à travers le grillage du jardin .... Il a ordre de ne pas nous fréquenter, son père étant banquier et mon oncle journalier. Mais surtout gros buveur, il a d'énormes colères qui ameutent tout le quartier et effrayent la maisonnée..!. Comme on s'amuse bien, pourtant !
Monique est de deux ans mon aînée. Avec elle, nous sommes toujours de connivence pour nous échapper du logis familial : aller au stade pour faire de la course à pied, de la gymnastique, du vélo ou retrouver les copains et la plage à Trouville. . J'ai le souvenir douloureux de fameuses crampes, de courbatures, de chutes de vélo dans les ornières, de bosses et genoux écorchés et en sang, de roues de bicyclette tordues..
Quelles belles vacances !
Comme c'est bon d'avoir des cousins, car le statut de fille unique ce n'est pas le rêve tous les jours. Plus tard, les livres seront mes compagnons fidèles et le resteront tout au long de ma vie!
collège Molière à La Garenne, Nicole est debout au centre
septembre 1953
Claude sera mon grand amour de jeunesse. Il fait du foot, a des yeux gris-bleu, habite Bezons et compte deux années de plus que moi. Qu'a-t-il de plus que les autres ? Rien à priori !
Serais-je donc capable de lui plaire car, d'habitude, c'est Nicole qui obtient tous les suffrages ? Mais qui dit, d'ailleurs, que je lui plais, me souffle une petite voix qui doit être mon ange gardien.
1954
Ce jour là, il y a match de basket. Claude est spectateur. Du centre du terrain, je marque un panier sans bavure, sous les applaudissements de l'assistance. L'amour donnerait-il des ailes .?
Je croise à nouveau son regard, un peu moqueur, qui est toujours posé sur moi tel un papillon sur mon épaule. C'est une attitude d'une extrême familiarité à une époque où un regard soutenu de plus de deux secondes est qualifié d'incorrect. Je ne peux pas continuer mon observation sans révéler un intérêt dont je ne mesure pas encore la teneur exacte.
Par contre, il s'avère qu'il ne fait pas partie de la bande de copains avec qui, Nicole et moi, allons au cinéma les dimanches lorsqu'il n'y a pas de matchs.
J'essaie de me documenter discrètement, mais mes camarades habituels tentent d'intervenir dans cette probable relation en me précisant "C'est un voyou". Il est vrai qu'il a les cheveux un peu trop longs pour l'époque et qu'il arbore avec les autres garçons un air toujours sur la défensive. Je passe outre les bons conseils des copains.. Seraient-ils jaloux ?
Nos heures de sortie de cours sont à peu près similaires et nous ferons plus ample connaissance en bavardant sur le trottoir, face à son lycée professionnel et près de l'arrêt du bus. Nicole n'a pas de bicyclette et prend les transports en commun, ça tombe bien !
Bien qu'intimidée, j'ose désormais soutenir son regard. J'ai le coeur qui bat la chamade. Je n'ai jamais eu, jusqu'à présent, de copain attitré, ni de flirt suivi, et bien vite, on deviendra inséparables. Il est solide, calme, tendre. Désormais, le dimanche nous fréquenterons assidûment la patinoire de Boulogne-Billancourt ou celle des Champs-Elysées. L'été ce sera la piscine de Puteaux, en plein air, ou les longues ballades à vélo. L'hiver nous trouvons refuge au cinéma. Nous avons laissé tombé l'AS cheminots.
Fin de mon enfance. C'est l'époque du premier trait de crayon noir pour souligner le regard et je quitte les socquettes blanches pour les bas nylon... Nicole m'entraîne parfois en surboum, des ampoules clignotent en rouge, vert, bleu et jaune et l'on flirte sur l'air de "Only you" des Platters.
copains de l'AS Cheminots. Je suis devant accroupie
fin de la guerre d'Indochine : 7 mai 1954 : Dien-Bièn-Phu
Les soldat français sont encerclés par le Viet-minh . C'est un désatre. 5000 hommes sont morts, 5000 autres, faits prisonniers, mourront dans les semaines qui suivront. Signature des accords de Genève. L'indochine est coupée en deux, la guerre continue. L'Amérique prend la relève.
Début de la guerre d'Algérie
La situation en Algérie ne s'arrange pas, la guerre d'Indépendance a commencé. Une poignée de révolutionnaires a décidé de passer à l'action, de secouer un peuple groggy par plus d'un siècle de colonisation. La colère gronde et les douars se vident de leurs hommes qui rejoignent des unités de maquisards. Trois initiales vont recouvrir peu à peu les murs : FLN (Front de Libération Nationale). Tout un programme de soulèvement général, de haine réciproque qui firent se précipiter deux peuples dans une tourmente surréaliste.
Les dés roulaient ..
Dans une déclaration restée fameuse, François Mitterand, ministre de l'Intérieur, proclamait "l'Algérie c'est la France".
C'est le lever de rideau qui, de 1954 à 1962, allait concerner toute une génération de jeunes hommes, appelés à faire la guerre malgré eux, et de militaires dépassés par les événements. Tous mes copains de l'époque, ou a peu près, connaîtront l'Algérie où il n'y aura pas de miracle malgré les interventions du Général De Gaulle et les brutalités de l'OAS.
Que savent-ils de l'Algérie, ces gars du contingent qui, pour la majorité d'entre eux, posent pour la première fois, le pied sur cette terre du Maghreb ? Pour certains, en mémoire, quelques brides de l'histoire coloniale enseignées à l'école primaire. Souvenir d'images d'Epinal : le dey d'Alger souffletant le consul de France d'un coup d'éventail, la casquette de Bugeaud, ou plus folkloriques avec les fantasias aux couleurs bigarrées. Plus spartiate, le camp de Tatahouine, ses bataillons disciplinaines, où sont envoyés les fortes têtes. C'est donc avec une musette remplie de préjugés et de caricatures, que le soldat de métropole débarque dans ces départements d'Afrique du Nord.
Dans leur grande majorité, les biffins sous les drapeaux appelés à "pacifier" une colonie agitée, assurent n'avoir "rien à foutre de l'Algérie". Pour l'instant, dans la brochure qu'on leur remet, on essaie de leur faire croire que la France est là par idéal, avec des idées de grandeur nationale, un projet de civilisation.
Rapidement, ils découvrent des bandes armées et bien organisées et ces milliers d'appelés ordinaires auront la conscience bouleversée par des scènes de violence, de barbarie et de haine.
La mort tragique d'un camarade, le danger permanent, les méthodes terroristes du FLN, ne font qu'aggraver le malaise. Les "colons" comme les "Pieds Noirs", (sobriquet dont sont affublés les Européens), considèrent souvent les militaires avec hauteur, alors que les indigènes sont l'objet d'un certain mépris. Comment admettre qu'un homme puisse cheminer à dos de bourricot et laisser sa femme marcher pieds nus à ses cotés, sous un soleil de plomb, chargée d'un énorme fagot de bois sur le dos ?
Dans cette tragédie, l'esprit de vengeance sera le plus souvent au bout du fusil.
Face à face tragique entre 8 millions d'Arabes et Berbères et un million d'Européens.
A leur retour, les soldats enfouiront au fond de leur mémoire des souvenirs brûlants dont ils avaient honte.
1955
Je ne déjeune jamais avec mes parents. A cause de leur commerce, ils prennent leurs repas très tardivement. J'avale donc mon repas en vitesse et file vers Bezons, trop contente de cette liberté inespérée.
Il m'arrive d'attendre Claude près de chez lui, mais son père furieux sort dans la rue pour me menacer de la main.. Car mon amoureux ne pense qu'à me rejoindre au plus vite. Ses parents ont des principes sur les repas pris en famille, contrairement aux miens. Je n'aurai pas l'occasion de les connaître. Ils décèderont accidentellement tous deux pendant l'hiver 1962. Je l'ai regretté amèrement, car ma vie aurait peut-être été tout autre s'ils avaient su m'accueillir.
Lorsque Claude sera en Algérie et alors que j'étais sans nouvelle de lui, je n'ai jamais osé aller frapper à leur porte. J'avais besoin d'une famille chaleureuse et ce sera, je crois, la clé de mes choix futurs. Je n'avais pas reçu beaucoup d'affection de la part de mes parents, et cela allait me forger un caractère indépendant qui masquait une terrible béance affective.
1956
C'est ma dernière année au Collège Molière à La Garenne-colombes, en classe de seconde. Nicole est inscrite aux Cours Pigier et l'absence de mon amie représente un grand vide. Claude commence à travailler dans une usine de Bezons, nous n'avons plus les mêmes horaires. Heureusement, il y a les dimanches.
C'est la fin de l'année scolaire et du pré-baccalauréat. Un jour j'ai séché les cours pour passer une belle journée ensoleillée de juin avec Claude. Ma mère, prévenue de mon absence par la Directrice, était hors d'elle et j'ai eu droit, à mon retour, à une correction sévère. Elle était déchaînée, violente, et m'a ramenée, échevelée, en autobus au collège. J'avais honte, pour elle qui était restée en blouse, et pour moi devant les copines. J'étais en larmes et j'ai menti, précisant avoir passé la journée avec Nicole à réviser nos cours en vue de nos examens. Sa mère, bien plus compréhensive que la mienne, acceptera de couvrir ce petit mensonge.
Ma mère a toujours été colérique et brutale lorsqu'elle était contrariée. Je pense qu'elle avait de nombreux complexes issus de sa jeunesse campagnarde dont elle ne parlait jamais. Ce n'est que très tardivement, au décès de mon père, que je me suis aperçue qu'elle ne savait pratiquement pas écrire. Ce sera un choc pour moi, mais cela expliquait, aussi, le fait qu'elle ne m'avait jamais aidée dans mes devoirs. Je devais toujours me débrouiller seule avec les difficultés inhérentes à une telle situation.
Les parents me firent don, toutefois, d'un goût prononcé pour l'indépendance.
juillet 1956
les foins avec ma Mère, à St-Pierre-des-Loges chez les cousins Gosnet
Nicole est partie en vacances en Corse comme chaque année. J'enrage de rester seule à Paris et j'attends avec impatience le moment de nos retrouvailles. A son retour je lui raconterai les plages normandes et le ciel gris. Elle me parlera de Sartène et de Propriano, de ce soleil brûlant que je ne connaissais pas et qui avait bruni sa peau et doré ses cheveux.
Le mois se passera à voyager avec mes parents à bord de leur camion citroën aménagé en camping-car, avec des repas pris sur le bord des routes. Je m'ennuyais ferme entre mon Père qui roulait et ma mère qui tricotait, ou lisait "Nous deux", un hebdomadaire aux histoires d'amour à l'eau de rose ce qui la faisait rêver et compensait ses possibles frustrations.
J'enviais mes camarades qui partaient au bord de mer avec tant de beaux souvenirs à raconter. Je me promettais de changer, un jour, le cours des choses.
Août 1956
Ma mère est arrivée à me "caser" chez des clients de leur commerce, que je découvre d'ailleurs. Ils partent en vacances en location à Saint-Malo et j'allais connaître un séjour au bord de mer, froid, pluvieux, gris, venteux. Leur petit logement est peu ensoleillé, sombre, banal à mourir. C'est loin de mes rêves de soleil et de mer chaude en Corse !
Je fais connaissance avec leur neveu, Michel qui me fait visiter la ville, ses remparts et les alentours. Dès qu'il y a un rayon de soleil, nous allons à la plage, mais l'eau est trop froide pour se baigner. Nous bavardons pour faire passer le temps. Il doit partir au service militaire en septembre et ce sera l'Algérie où la situation s'enfiévrait.
"Il faut y aller" !. En principe pour 18 mois, l'insouciance de ses vingt ans le préservait de l'inquiétude. Beaucoup en feront 27.
C'était la mode des "marraines de guerre". Nous allions nous écrire régulièrement. Puis, un jour, plus rien. J'étais étonnée, et, un beau matin, ma mère m' informa, sans plus de précautions, que tombé dans une embuscade, il avait été massacré par les fellaghas dans les Aurès dans des conditions de barbarie inouïe. Je restais figée, incrédule. J'imaginais la douleur de ses parents dont il était le fils unique et chéri. J'apprendrai qu'il avait été torturé, égorgé, mutilé. J'étais horrifiée.
Ma peine était sincère, j'étais abasourdie, découvrant la mort et la guerre, alors qu'en métropole beaucoup de citoyens estimaient "les soldats en vacances, voyant du pays et ne risquant pas grand chose". Les vieux de 14/18 affirmaient "c'est pas Verdun, quand même !"
Aussi, je verrai d'un autre oeil les titres des journaux parlant de l'Algérie et qui, jusqu'à présent, ne m'avaient guère intéressée. L'Algérie française allait bientôt rendre l'âme et l'Algérie algérienne allait naître aux forceps dans une crue de larmes et de sang. Les journaux faisaient étalage des attentats qui secouaient les villes et villages, des raids sur les douars suspects, des exodes massifs, des accrochages ravageurs.
Je correspondais également avec Julio, un appelé, et Pierre mon cousin Herbinière, engagé volontaire du temps de l'Indochine. Julio m'avait parlé de Bône et Constantine, de la citadelle de Sétif et de la belle route en corniche qui dévoile un paysage d'une rare beauté. Et pourtant, ces hommes n'étaient pas tous des brutes épaisses, mais dans un tel contexte de haine, face à un adversaire implacable, aucune faiblesse n'était possible. Ils rendaient coup sur coup et l'apprentissage se faisait tambour battant..
Cette violence-là était expéditive et sans scrupule. Aux embuscades sanglantes, les soldats répondaient par des "ratissages musclés" dans un tumulte de cris et de pleurs, obligeant les autochtones à quitter leurs foyers et leurs terres, embarquant pêle-mêle leurs poules, leurs chèvres et leurs hardes. Des villages entiers seront vidés, dynamités et brûlés pour parquer la population dans des camps de regroupement.
Dans la poussière étouffante et chaude, les soldats envahiront des villages en criant pour se donner du courage, pour faire peur en défonçant les portes, en entrant l'arme au poing, pour ne trouver que quelques femmes, des vieillards, des enfants terrifiés. Pas un homme valide, ils sont partis depuis si longtemps, peut-être pour chercher du travail à Oran ou ailleurs ? Les soldats livides ne les croient pas.
"Où ils sont vos hommes"? Personne ne trouve les hommes, les maris, les fils, les frères. On fouille, on cherche des armes dans les jarres jetées à terre qu'on éventre. On ne trouve que du blé qui se répand sur le sol.
Les poules s'enfuient, les chèvres et les moutons détalent, les chiens aboient.
Les vieux ne parlent pas, pas plus que les femmes terrorisées que les soldats poussent brutalement avec la pointe des mitraillettes et à coup de crosse. Les villageois disent des mots que personne ne comprend, ne parlant pas français. Les bidasses fouillent les vieux, les femmes, les jeunes filles en s'attardant sur leurs seins, puis ils mettront le feu aux maisons avant de partir vers un prochain village.
Le soir, revenus au cantonnement en plein djébel, en écoutant les grillons, les biffins parleront de la quille, du retour au pays, de la fiancée qui les attend en France. Ils rêvent de bal du samedi soir, de filles serrées très fort, de robes légères. Ceux qui sont de garde, de sentinelle, et que rien ne protège, seuls dans la nuit pendant des heures, à guetter fusil en main, seront raides de trouille, de peur de se faire attaquer.
Etre à l'affut du moindre bruit : il ne faut pas parler, il ne faut pas fumer de crainte de devenir une cible.
Pourtant, malgré les multiples précautions, au petit matin, on retrouvera des bidasses égorgés, martyrisés, le sexe dans la bouche.
Car, en quête sans cesse de nouvelles victimes, la grande faucheuse rôdait, impitoyable..
Je pense que cette carte postale illustre la grande détresse de cette population en 1956/58
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A cette même période, Nicole, que je ne vois plus guère, correspond avec Pierre qui fait son service armé dans la marine. Ils se marieront deux ans plus tard.
Trudaine
1er rang de gauche à droite : Mireille, moi, Annie
Septembre 1956
Je suis heureuse, c'est la rentrée scolaire. Avec un peu d'appréhension cependant, car admise sur dossier pour deux années, à l'Ecole de la Chambre de Commerce de Paris, avenue Trudaine dans le 9ème arrondissement. La formation est axée principalement sur le secrétariat et la comptabilité. Les matières enseignées sont totalement nouvelles pour moi. Rapidement, je me fais de nouvelles copines : Astrid, Annie, Mireille. Le midi nous déjeunons d'un sandwich dans l'un des bistrots du boulevard Rochechouard.
Quel changement par rapport au collège de La Garenne-Colombes, le quartier grouille de vie. Nous avons classe le jeudi et quartier libre le samedi.
Je loue une machine à écrire pour améliorer ma dactylo et je passe des heures à m'exercer. C'est laborieux, mais "payant" car je serai première de ma promotion dans cette discipline. Par contre, il n'en est pas de même pour la sténo qui me sera, pourtant, bien utile par la suite. Je suis très bien notée en comptabilité, et pas très bonne, comme toujours, en français et en anglais.
Je suis désignée "déléguée de classe". J'aime ce rôle car les responsabilités me conviennent parfaitement. Je dois rechercher des articles de presse significatifs pour les commenter en cours d'Economie Politique, mais aussi, intervenir en faveur de mes camarades de classes. Toutes ces matières nouvelles, fiscalité, droit social.. m'ouvrent d'autres horizons qui m'aideront plus tard pour faire évoluer ma carrière professionnelle.
J'attends avec impatience le vendredi soir, car Claude vient me chercher à la sortie de mes cours. Nous sommes heureux de nous retrouver pour le week-end, seuls au monde, blottis l'un contre l'autre dans la foule compacte du métro qui nous ramène vers Courbevoie. Très souvent, mes parents partent le dimanche midi et le lundi pour la Normandie, car mon père va à la chasse chez nos cousins Gosnet. Je suis donc seule, tout l'après midi du dimanche jusqu'au lendemain soir fort tard, ce qui favorise mes rencontres sentimentales avec Claude qui rentre souvent tardivement chez lui, déclenchant le courroux de son père.
novembre 1956
Un Dimanche, sur le pont de Neuilly, un soir en revenant de la patinoire, je croise Daniel Lachaize, que j'ai connu il y a un an, lors d'un bref séjour pour les vacances de Noël, chez des amis de mes parents en Seine-et-Marne. Il cherchait à me revoir avant son départ au service militaire qu'il effectuera dans les parachutistes à Dakar.
Toujours "marraine de guerre", je m'emploierai, pendant deux ans, à répondre à ses lettres plus ou moins régulières. J'aimais écrire, cela meublait mes heures de solitude et je lisais beaucoup. C'était l'époque de Françoise Sagan, avec "Bonjour Tristesse". Pourtant, je n'étais pas une littéraire, mais la guerre d'Algérie motivait les esprits.
Daniel 1956
juillet 1957
Astrid et moi avons trouvé un job d'été au CUF, (Cours universitaires de France avenue du Général Leclerc dans le 14ème), comme employées au service comptabilité. Il y a une majorité d'étudiants comme employés saisonniers et l'ambiance est joyeuse, malgré des journées très chargées, parfois 60 heures par semaine.
Nous travaillons le samedi et même, parfois, le dimanche matin, mais la paie est en conséquence car les heures supplémentaires sont payées doubles. J'assure la remise des chèques en banque (à la main, car l'informatique n'existait pas), à croire que toute la France a besoin de cours de soutien par correspondance. Pour beaucoup d'entre nous, il s'agit de financer les vacances du mois d'août.
Août 1957
Je prendrai l'avion à Orly, direction Londres, pour un séjour linguistique sensé améliorer mon anglais. Ma famille d'accueil n'est guère sympathique, mais elle a la bonne idée de partir en vacances en me laissant seule à leur domicile. Dans un snack, un midi, je rencontre un militaire écossais en attente d'affectation. Je visite, avec lui, la capitale anglaise, ses musées, ses monuments, ses cinémas, ses parcs, ses quartiers branchés, Soho, Trafalgar square... Il est gentil, pas compliqué !
Lorsque les gens qui m'hébergent reviennent de congés, je les quitte immédiatement, pour un "bed and breakfast" deux-trois jours, le temps de trouver une place sur un vol sur Air France et de rentrer sur Paris. J'avais fait l'acquisition de deux disques 33 tours d'Elvis Presley, mon idole, introuvables en France et revisitais une ènième fois la National Gallery, en extase devant les tableaux de Turner, un de mes peintres préférés. Le bonheur !
Je garderai un souvenir très agréable de Londres, c'est vraiment une très belle ville. J'y retournerai en 2005 le temps d'un week end prolongé.
septembre 1957
Deuxième année commerciale à Trudaine. Mais Astrid n'est plus là, elle a choisi de trouver un emploi. Nous nous retrouvons le week-end pour aller au cinéma sur les grands boulevards et en salle de spectacle où nous allons applaudir Gilbert Bécaut, en pleine gloire.
Astrid et Moi,
janvier 1958
Mes relations avec Claude se sont délitées, sans vraiment en connaître la cause. Est-ce moi, est-ce lui ?
Nos mondes sont ils devenus différents ? Il part pour Tarbes dans les parachutistes, dans les bérets verts, puis en Algérie. Il ne m'écrira jamais. Je le retrouverai cinq ans plus tard et obtiendrai une réponse à mon interrogation. Mais rien ne sera plus possible entre nous. Désormais j'étais mariée et nos vies avaient pris des chemins différents. Il restera, pourtant, mon plus doux souvenir de jeunesse.
avril 1958
J'ai 18 ans, j'en profite pour organiser une petite fête pour mon anniversaire avec mes amies de Trudaine, mais Nicole n'est pas là, Claude non plus. Ils me manquent cruellement tous les deux.
Stage de fin d'études pendant trois mois chez Arel à Courbevoie, fabriquant d'auto-radios. J'obtiens mon diplôme de la Chambre de Commerce de Paris, avec deux mentions, l'une en dactylo, l'autre en compta. J'ai l'impression d'avoir toute la vie devant moi. Annie se marie, nos routes se séparent, pourtant nous avons partagé de tels fous rires en classe.
Juillet et Août 1958
A nouveau, le job d'été au CUF. Les copains, étudiants comme moi, sont sympas. Toujours la même ambiance laborieuse mais joyeuse. Je donne une partie de ma paie à ma mère mais je vais pouvoir, enfin, m'offrir les vacances dont je rêve depuis tant d'années : l'Ile de Beauté. .
Septembre 1958
Propriano
Un mois en Corse chez mon amie Nicole. Je prends l'avion pour la deuxième fois de ma vie et j'arrive à Ajaccio par une belle journée ensoleillée. Je rejoins Sartène dans un autocar poussif, le paysage est enchanteur et je suis éblouie !.
C'est grisant, Nicole est là pour m'accueillir, quelle joie ! Je découvre leur grande maison, les ruelles dans la vieille ville. Quel contraste avec Paris...
Nous retrouvons, de suite, notre connivence habituelle consécutive à nos quatre années de collège, mais aussi nos fous-rires. Son père nous tempère un peu, en nous précisant qu'en Corse, surtout dans cette petite ville du sud, les filles sont mises sous liberté surveillée et les garçons ombrageux...Aussi, pour avoir un peu plus de liberté, et éviter le qu'en dira-t-on et les commérages, nous prenons le car pour aller à la plage.
Propriano sous le soleil est du pain béni.
Je fais connaissance avec les copains de Nicole. Elle connaît tous les garçons depuis de longues années puisqu'elle passe, depuis toujours, ses vacances à Sartène où ses parents possèdent une maison qu'ils retapent en vue de leur retraite. Il y a Paulo, Emile.. et surtout Tony qui voudrait bien renouer avec Nicole, mais elle a le coeur ailleurs...
On se dore au soleil, la mer est magnifique. Nos rires résonnent dans la chaleur de l'été lorsque les garçons, roulant des mécaniques en arpentant la plage sur le sable brûlant, effectuent des plongeons loufoques dans l'eau, pour attirer notre attention.
Nous rencontrons, aussi, de jeunes "Pieds noirs" ayant quitté l'Algérie, à la recherche d'une autre terre d'accueil que les Corses ne semblent pas vouloir leur abandonner. Comme ils possèdent des scooters, nous irons visiter les alentours, les villages accrochés à la montage et notamment Bonifaccio, aux sons des klaxons "Algérie Française" qu'on leur confisquait.. Ils fuyaient leurs villes et leurs villages qui avaient sombré dans le cauchemar, les attentats, les représailles face aux assassinats et les enlèvements répondant aux raids de commandos.
Ils ont l'argent facile et n'hésitent pas à payer des sodas, ou de la limonade au goût de coco, à notre petite bande de copains désargentés. Nous flânons du coté de la mer, dans des petites criques désertes et sauvages, les tours gênoises nous surveillent, les falaises sont rongées par des siècles de tempêtes.
Nous sommes heureux, les jours passent trop vite à mon goût, entre baignades, ski nautique et flirt bien sage !.
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Puis, c'est la fête annuelle à Sartène au milieu des lampions, des guirlandes, des flons flons, des chants corses et des airs de guitare. La soirée est douce, le ciel d'un noir d'encre constellé par des millions d'étoiles où passent quelques étoiles filantes. Je fais un voeu.
Nicole et moi décidons d'aller au bal qui se tient dans une salle aménagée par la municipalité. Elle fourmille de filles radieuses en robes légères et de garçons tirés à quatre épingles. Nicole me met en garde "Impossible de refuser une danse à quiconque, pour ensuite accepter avec un autre". D'après elle, cela déclencherait les hostilités. Mais, je ne suis pas habituée à de telles subtilités n'étant jamais allée au bal. Je me retrouve sur la piste à danser des tangos et des slows et, comme je ne danse qu'avec ceux qui me plaisent, les copains s'énervent rapidement.
Il y avait de l'électricité dans l'air, les garçons s'embrasaient comme des allumettes sous couvert de soupirs et de rêveries torrides...,
Nicole jugera utile de rentrer tôt au domicile de ses parents, mais la vraie raison était peut-être ailleurs.. Tony, toujours le beau Tony rodait autour de mon amie. Ils se connaissaient depuis l'enfance et l'on ne claque pas la porte à un amour d'enfance aussi facilement que l'on claque des doigts. Tony, de son vrai prénom Antoine, tournera très mal quelques années plus tard. Comment était-ce possible, il était si gentil ?
Nicole et Pierre
Vers la fin du mois de septembre, Pierre le fiancé de Nicole, qui terminait son armée, viendra nous rejoindre. L'ambiance changea, je me retrouvais désormais seule à Propriano, car son futur mari était jaloux de notre connivence, de nos fous-rires, et méfiant, surtout, à l'égard de tous nos copains. Nos amis pieds-noirs partiront pour Nice où leurs parents s'installaient. L'été s'achevait, déjà le soleil était moins brûlant, la mer un peu moins chaude. Nicole et Pierre prendront le bateau de retour pour la France et quelques jours plus tard je rejoignais Paris par avion.
Je n'oublierai jamais ces journées magiques.
Octobre 1958
Je débarque à Paris avec son ciel gris et trouve mon premier emploi stable : comptable à la Compagnie Franco-Indochinoise dans le 8ème. La paie est mince et les horaires légers par rapport au CUF, mais le petit bureau où je suis enfermée, et où je suffoque, sent la paperasse humide et les mégots écrasés.
J'ai une nouvelle amie, Janine avec qui je partage ce sinistre bureau. Le week-ends nous allons surtout au cinéma. C'était l'époque de "Quand passent les cigognes" "Barrage sur le pacifique" " Les 400 coups" "Jour de fête". Le rock est à la mode dans les caves du boulevard St Michel mais aussi la musique country-rock américaine et les Platters, j'adore Barbara, je lis Bazin mon auteur préféré. Elle me présente ses copains, dont un deviendra célèbre : Hugues Auffray, nous allons à la piscine deux fois par semaine entre midi et 14 heures, cela entretient la forme.
Refusant qu'on me siffle pour sortir de ma cage, je démissionne un beau matin après quelques mois de vie semi-carcérale et une réflexion de mon chef de service. Je ne voulais pas moisir entre ces murs insipides. J'avais besoin d'action, d'air et de responsabilités.
J'attends des nouvelles de Claude, qui n'arrivent toujours pas d'Algérie...
Orly - retour de Corse
novembre 1958
Mes copains du CUF, avec qui j'avais gardé des liens, partaient les uns après les autres faire leur service militaire, surtout en Algérie, .... C'étaient Bernard, Jean-Claude, Jean-François, Julio, Michel.... Qu'allaient-ils devenir ? C'est avec Julio que j'avais tissé des liens plus personnels et nous allions échanger de nombreux courriers pendant ses longs mois d'armée.
Je connaissais bien ses parents chez qui j'allais souvent lorsque les miens s'absentaient le week-end. Des Espagnols chaleureux émigrés en 1939. Je les aimais beaucoup, sa mère m'apprenait différentes recettes de cuisine, ce que ne faisait pas la mienne faute de temps et, probablement, d'aptitude à cuisiner. Chassés du bidonville où les émigrés étaient parqués, en vue de la construction du CNIT à la Défense, ils avaient été relogés dans une barre d'immeubles à Nanterre, commune proche de Courbevoie.
A son retour d'Algérie, Julio m'annoncera avoir rencontré celle qui deviendra sa femme. J'eus un petit pincement au coeur, mais je crois que j'aimais plus ses parents que lui. Après le mariage de mes copines : Nicole, Annie, Danielle, Astrid, .. je me retrouvais bien seule.
Janvier 1959
Par contre, Daniel Lachaize, plus âgé que mes autres camarades de 2/3 ans, avait terminé son service militaire passé à Dakar au Sénégal. Il était rentré en France en novembre précédent, domicilié chez sa mère en Seine-et-Marne, et je n'avais plus de nouvelles de lui depuis plusieurs mois.
Pourtant, il reprendra contact avec moi, en ce début d'année 1959. Voulant travailler sur Paris, il demeurait provisoirement chez son frère. Dix mois après, nous serons mariés car, comme la plupart des jeunes filles de l'époque, ma mère ne m'ayant pas donné l'once d'une information sur la façon de faire des enfants, je paniquais face à l'éventualité de tomber enceinte.
Je le trouvais beau garçon, je croyais l'aimer, le connaître, je ne supportais plus ma solitude, tous mes copains étaient en Algérie, Claude n'écrivait pas. Nicole était mariée. Etait-ce suffisant pour épouser un quasi inconnu ?
Bizarre ! Je ne me rappelle pas qu'il m'ait demandé en mariage, lui non plus d'ailleurs. Il n'y eut ni fiançailles ni cadeau !
Cet homme allait briser mes rêves de jeune fille, de bonheur légitime, purs et confiants. Toutes mes belles illusions entrevues pendant les années 1957 et 58 s'envoleront une fois mariée. Les deux années les plus joyeuses et les plus positives de ma jeune existence étaient terminées.
C'était bien court !
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Quelques jours avant de dire "Oui" à la Mairie, j'ai pleuré, je m'en souviens très bien. Un mauvais pressentiment s'était emparé de moi, mais je n'ai pas eu le courage d'annuler ce mariage, alors que ma mère, bizarrement, me proposera de faire marche arrière, sans m'en donner les vraies raisons. Elle se proposait même de m'offrir une guitare et la possibilité de prendre des cours de musique. C'était le début de la vague "yé-yé" et mon rêve depuis mes vacances en Corse.
Je me suis laissée prendre au piège et m'engageais dans ce marché de dupes.
Ma vie familiale n'allait pas être un long fleuve tranquille... Comme le précise l'adage, c'était pour le meilleur et parfois pour le pire !
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voir ; suite, dans "biographie personnelle, années 1959-1964 " premières années de mon mariage : Bagneux
voir la biographie de mes parents 1910 - 1945 : cliquez ici
généalogie : voir le site "http://gw.geneanet.org/elianepignard"