Biographie Arthur et René Pignard (père et fils)

mes grands parents et arrières grands parents : 1859/1950

cliquer sur les photos pour agrandir

Arthur Pignard mon arrière grand père

 

De la défaite de Sedan à la "Grande guerre"

*

7 juillet 1859 St Evroult-Notre-Dame-du-Bois (Orne) :  Vive les mariés !!! 

Par une belle journée d'été, sous un soleil radieux et au milieu des badauds, les carrioles décorées de rubans d'organdi se succèdent et stoppent sur la place de l'église.

Par familles entières les occupants en descendent bien apprêtés dans leurs costumes de cérémonie. Ils n'ont pas besoin qu'on les présente, ils se connaissent tous depuis trois générations. 

Leurs arrières grand-mères allaient ensemble au catéchisme et leurs grand-pères servaient dans le même régiment.

Après la Mairie, l'église est vite comble et les cloches sonnent à toute volée faisant fuir les pigeons et les tourterelles....

Dans l'odeur entêtante des lys et des fleurs coupées, la cérémonie religieuse arrosée d'eau bénite se déroule éclairée par de grands cierges et une multitude de bougies tremblotantes. 

Après le "oui" traditionnel, Henri-Baptiste PIGNARD, (né en 1839 sous le règne de Louis-Philippe), épouse Joséphine Victoire POTTIER une fille de son village qu'il connaît depuis l'enfance. Elle est fille de Jean Prudent, fermier, et de Marie Françoise Lesueur.

Les mariés apposent une signature laborieuse sur le registre paroissial tenu par le curé, tandis que leurs parents et témoins, ne sachant pas écrire, griffonnent une croix maladroite.

A la sortie de la messe, pour porter bonheur aux mariés, et selon la coutume, les invités lancent une pluie d'épis de blé glanés dans les champs, des pétales de roses et des bouquets de bleuets.

C'est un mariage, tel qu'on en voit en province, avec de longues ripailles, des figures rouges de paysans et le marié qui souffre dans ses souliers neufs trop petits. 

La famille, les amis moustachus, les fermiers du voisinage, sont surgis de tous les coins et recoins de la campagne environnante, perdus de vue parfois depuis des années et qui reviennent en ayant en mémoire des souvenirs de brouilles, de fiançailles rompues, d'histoires d'héritages ou de procès... Tout cela se perd dans la nuit des temps !

Dans la cour de la ferme de la jeune mariée, une table est dressée en plein air sur laquelle trônent des pâtés de lapin en croûte cuits au four, des volailles rôties, des gâteaux savoureux, le tout arrosé d'un vin blanc bien frais, la chaleur attisant la soif. Les invités ont faim, on croque des dragées, on trinque à la santé des jeunes mariés. 

La fête est joyeuse.

Puis, le lendemain chacun retournera à son labeur, comptera ses sous et ne s'occupera pas du reste.

 

mes arrières-arrières grand-parents : Henri Pignard et Joséphine Pottier, parents d'Arthur

 

15 décembre 1860 La Gonfrière (Orne) 

C'est ainsi, en cette journée d'hiver glacial, avec des nuages bas couleur de plomb et dans une aurore livide qui peine, qu'Arthur Louis Victor PIGNARD (mon arrière grand-père) voit le jour au domicile de ses parents à 7 heures du matin, au hameau de la Gudière. Son père, Henri, est sorti frapper aux portes des voisins pour leur crier sa joie "c'est un fils". 

Il était si inquiet de la naissance de ce premier enfant à une époque où les femmes et les nouveaux-nés mouraient souvent des suites de l'accouchement. Ils ont alors tous deux 21 ans et sont mariés depuis un an. 

Henri ira jusqu'au village alerter Louis François Gibory, le Maire de la Commune, car il faut déclarer son fils.

Celui-ci lui demande calmement de revenir dans la soirée avec deux témoins.

Tout heureux, courant à travers le bourg, il ira chercher deux amis qui seront Jacques Victor Froger, 34 ans, cultivateur et l'instituteur Jean Baptiste Brout 48 ans. L'administration républicaine prend acte de la naissance de cet enfant à 7 heures du soir, à la nuit tombée. Le père appose une croix en bas du document car il ne sait pas signer.

Tous les voisins admirèrent le nouveau-né qui, dès le lendemain, est baptisé à l'église dans la lumière éclatante et blême des cierges et des bougies. 

Henri, journalier et cantonnier de son état, aura une vie rude et fera des petits travaux pour les uns et les autres. Il va élever quatre enfants ce qui ne sera pas chose facile : trois garçons et une fille.

 

6 Août 1866 Campneuseville (Seine Maritime)

Par une chaleur écrasante, alors que gronde l'orage, naissance de Juliette Antoinette DERCOURT dans un petit village à la limite de la Somme.

Elle est fille de Jean-Baptiste, tailleur de verre et de Désirée Florentine Payenneville. 

Juliette deviendra l'épouse d'Arthur Pignard.

Le monde industriel fait contraste avec le monde rural, car il change et les vieilles verreries, fonctionnant au bois, installées depuis le XVIIIème siècle par les gentilshommes verriers seront remplacées par de nouvelles usines qui utiliseront désormais le charbon, la houille extraite du sol, qui arrivera par le train.

1850-1868

Nous sommes sous Napoléon III. 

Il ne donne pas dans la nuance et tout ce qui peut porter le ferment de la sédition est étroitement surveillé. La politique intérieure est autoritaire et, pour la grandeur de l'Empire, la politique extérieure devient conquérante. Il veut faire de la France une grande puissance, voilà son obsession. Pour atteindre son but : c'est la guerre et l'expansion coloniale : l'Afrique, l'Algérie, la Cochinchine et le Cambodge. 

On y envoie les fortes têtes et les repris de justice..

Il veut donner à Paris le visage de ville moderne et des grands travaux sont entrepris qu'il confie au Baron Haussmann. Il fait raser les vieux quartiers pour créer de larges avenues bordées d'hôtels particuliers. Dix sept années de travaux titanesques : les grands espaces verts sont créés, les égouts sont réalisés, l'eau et le gaz désormais disponibles à tous les étages, les rues sont éclairées...

Les capitaux et les locomotives se mettent à circuler, à prendre de la vitesse... tandis que les premières halles centrales sortent de terre, sous les pavillons Baltard, près de l'église Saint Eustache, afin d'approvisionner les parisiens en produits alimentaires.

La France est devenue prospère. Les grèves, interdites jusqu'en 1864, sont désormais autorisées.

1870

Bismarck a réalisé l'unité Allemande.

19 juillet 1870

Après la guerre de Crimée contre les troupes Russes, puis le conflit avec le Mexique, Napoléon III a déclaré la guerre à la Prusse.

Les chemins de fer, très développés en Allemagne, permettent aux Prussiens de se porter en très peu de temps sur le Rhin, avec leur puissante artillerie : des canons précis et robustes qui sortent de la société Krupp. L'armée française, dont beaucoup d'officiers ne possèdent pas même une carte d'état major de la région où ils se trouvent, recule dès les premiers affrontements.

En deux jours 20000 soldats français ont été tués ou blessés. 83000 autres sont fait prisonniers.

C'est un désastre, c'est Sedan, et la chute de l'Empire. Napoléon III est fait prisonnier.

La IIIème République est proclamée dans la liesse.

19 septembre 1870

Les Prussiens, les voici, arrogants et exigeants, ils encerclent Paris. 

Ils ne veulent qu'une chose : obtenir l'Alsace, la Lorraine, les mines de fer. Mais, pour l'instant, ils bombardent la capitale pendant trois semaines et sèment la panique. Le blocus est si efficace qu'il n'y a plus rien à manger. Après les chats, les chiens, les chevaux, on mange aussi les animaux du jardin d'Acclimatation. Finiront même en pâtés, boudins, Castor et Pollux les deux éléphants que connaissent bien tous les petits Parisiens.

Les rats finissent par être au menu et seuls les pigeons voyageurs permettent de communiquer avec l'extérieur.

Gambetta quitte la capitale en ballon mais ne parvient pas à éviter la défaite.

mai 1871

A Paris, l'aventure des Communards va se terminer dans le sang et l'horreur.

Paris brûle : le Palais des Tuileries, l'Hôtel de Ville, le Quai d'Orsay, le Palais de Justice, le Palais Royal sont bourrés de poudre. Tout explose et flambe. C'est la guerre civile. 

Cinq fois plus de victimes en une semaine que pendant la Terreur de 1793/1794.

Les condamnations à mort sont à l'ordre du jour et pour d'autres c'est la déportation en Algérie et Nouvelle Calédonie.

Mais c'est également la signature du traité définitif de paix avec l'Allemagne. 

Une clause précise que la France sera occupée jusqu'à la fin du paiement de la dette de guerre : cinq milliards de francs or. Les Français vident leurs bas de laine.

30 janvier 1875

Napoléon III libéré s'est exilé en Angleterre. 

L'école publique devient gratuite et obligatoire. La France va s'enliser dans la colonisation, tout en préparant la terrible revanche de 1914/1918.

1878 : en Basse Normandie

Après avoir été bûcheron comme ses ancêtres, Arthur Pignard ira travailler à la verrerie de Saint-Evroult-Notre-Dame-du-Bois. 

En effet, le développement d'industries à proximité des zones rurales est autant d'incitations à demeurer sur place pour trouver du travail.

Leur attrait essentiel est la stabilité et la régularité des rémunérations avantageusement comparées à la précarité de l'emploi et le caractère aléatoire des revenus agricoles. Plus tardivement, l'assistance, la protection sociale, les allocations familiales pousseront nos ancêtres à déserter le milieu rural. Grâce aux nouvelles lois scolaires instaurées par Jules Ferry dès 1880, des écoles communales sont bâties dans tous les petits villages permettant aux enfants d'être scolarisés. Le réseau ferroviaire tisse sa toile, les petites gares et les bureaux de poste sortent de terre.

 

verrerie de St Evroult dans l'Orne et celle du Vieux Rouen en Seine Maritime

 

 

1880 : en Haute Normandie

En Haute-Normandie, les verreries situées le long de la voie ferrée fonctionnent désormais en utilisant le charbon. 

Elles pratiquent les avancées technologiques les plus modernes, techniques qui n'ont pas pénétré dans les verreries de la forêt utilisant encore le bois. Certaines, devenues obsolètes, fermeront à cause de leur manque d'adaptation. D'autres sauront prendre les virages nécessaires au bon moment.

C'est dans ce contexte, qu'entre 1870/1880, la famille DERCOURT, chassée par la fermeture de certaines verreries, vient s'installer définitivement à St-Evroult-Notre Dame du Bois dans l'Orne. Jean-Baptiste DERCOURT, le père de Juliette est recruté dans la verrerie du bourg et les deux familles vont vite sympathiser.

Les années passent et Arthur tombe sous le charme de Juliette, bien jolie avec ses beaux yeux pétillants couleur d'azur.

Il finit par concéder qu'il rêve de mariage..

21 mai 1884

La Loi Waldeck-Rousseau accorde la liberté de création de syndicats.

Les ouvriers revendiquent de meilleures conditions de travail et déclenchent des grèves. A celles-ci le patronat oppose le lock-out. Les ouvriers sont sans ressource et sans salaire pendant des mois. Ils reçoivent des aides des Fédérations. Certains ouvriers licenciés ne retrouveront pas de travail dans la vallée de la Bresle. Ils devront quitter leur région : ils sont marqués "au fer rouge".

D'autres familles de Campneuseville sont venues s'installer à Tourouvre ou à St Evroult pour travailler dans les verreries. La famille "Bruhier", par exemple, dont un fils se marie avec Adeline Pignard, branche cousine.

Aux grèves, défilés, manifestations, chants séditieux de l'Internationale et La Carmagnole, les patrons opposent une baisse de salaire ! Cela déclenche les hostilités. Le patronat ferme les usines.

Dès 1901 les associations deviendront légales tandis que la séparation de l'église et de l'état défrayera la chronique et se mettra en place dans la douleur.

Les patrons posent, comme condition à la reprise du travail, la désyndicalisation des ouvriers, ce que ces derniers vont devoir accepter.

Ils obtiennent cependant la réduction de l'horaire de travail qui passe de 12 à 10 heures, l'amélioration des conditions de travail pour les femmes et les enfants !

Les conflits entre patrons et ouvriers vont se succéder jusqu'en 1914.

 

17 Octobre 1884 : mariage à Saint-Evroult-Notre-Dame-du-Bois (Orne)

Saint Evroult Notre Dame du Bois

"Vive la mariée !" crient les badauds en attendant les futurs époux avec joie et impatience, tout en piétinant sur la place inondée de soleil de cet automne doux et sec. 

En effet, il faut passer tout d'abord à la Mairie pour signer le livre des mariages et gagner ensuite l'église, ce qui fut fait rapidement car elle se trouve de l'autre coté de la place.

C'est ainsi que, dans le coeur de l'église, dans l'odeur de fleurs fraîches et fanées, Arthur PIGNARD passe la bague au doigt à Juliette DERCOURT. Ils ont 23 et 18 ans.

Le marié est le premier de sa lignée à savoir écrire !

Les cloches carillonnent comme un dimanche de Pâques et les jeunes gens, dans le cortège, chantent à tue-tête tout en jetant des fleurs.

De retour dans la maison des parents du marié, les amis viendront les féliciter. Tout le monde semble heureux de participer à une telle noce, un événement qui les change de l'uniformité de leur vie quotidienne et qui les délivre d'une journée de travail à la verrerie.

Des tables ont été dressées, nappées de blanc et garnies de petits bouquets de roses. Des dragées sont placées dans de petites coupelles, une barrique de vin installée. Tous se pressent pour fêter l'évènement et prendre un remontant pour apaiser les émotions. Les invités attendent en trinquant, la joie éclate sur tous les visages et un véritable festin les attend qui sera interminable comme le temps.

Après le repas, les chants, les danses, les farandoles, les jeunes mariés s'échappent dans un moment d'inattention des invités. Une nuit inoubliable, bien sûr, dont nul ne parlera jamais, sinon pour raconter le dépit des jeunes invités qui les ont cherchés en vain !

Le jeune couple a trouvé, sans trop de difficultés au coeur du bourg, un petit logement de trois pièces qu'ils meubleront difficilement et où, au fil des années, naîtront leurs quatre enfants :

- Henri Florentin, le 18 juin 1887,

- René Ulysse Baptiste, le 26 novembre 1888 (mon aïeul),

- Thérèse Ernestine Clémence, le 13 juin 1892,

- Bérengère Eugénie, le 13 avril 1895.

La vie continuera, peuplée de projets et d'espoirs dans une vie rude d'ouvriers de la verrerie. Les enfants seront scolarisés.

 

1900

Début d'un siècle qui allait voir changer le monde plus vite qu'au cours de tous les précédents.

 

1905 : séparation

Le couple formé par Arthur et Juliette se sépare, la mésentente est irréversible. 

Il est vrai que les verriers ont la réputation de boire "sec", la chaleur attisant la soif. L'alcool et le caractère bouillant d'Arthur transformait leur relation en cyclone, ce qui aurait pu dégénérer en drame à n'importe quel moment. Avait-il une aventure, avait-elle un amant ? Elle fit ses valises un soir d'été orageux. Ils se quittèrent bons ennemis.

Juliette s'installe à Paris avec ses deux filles et entame une procédure judiciaire de séparation de corps et de biens. Pour survivre, elle prend en gérance une crémerie Maggi.

Arthur resté à St Evroult continue de travailler comme verrier. L'entreprise produit des flacons de parfumerie, pharmacie, vendus en France, Angleterre, Espagne. Elle emploie environ 120 ouvriers vers 1914, seulement 17 en 1919 après le guerre, et ferme définitivement ses portes en 1935 au grand désarroi de la population locale.

 

1906 : service militaire

 

Dès leurs 18 ans, Henri et René, les fils d'Arthur, sont convoqués au conseil de révision.

Nus comme des vers, en file par ordre alphabétique, sourire niais aux lèvres, ils souhaitent être reconnus "bon pour le service". Ils sont dans la hantise de la réforme, devenant, dans cette dernière hypothèse, un parti douteux pour les filles méfiantes et un bon à rien pour les patrons.

Il est de tradition, au sortir du conseil, d'aller festoyer à l'auberge et de fêter l'évènement en se saoulant. Aussi, les futurs biffins feront grand chahut en chantant "La Marseillaise" dans les rues de la ville. Ils prendront une cuite mémorable pour arroser ce qu'ils considèrent être leur certificat de virilité ! 

Ils sont reconnus aptes à combattre pour leur pays, puisque, dès l'école primaire, on leur a enseigné qu'il est impératif de reprendre l'Alsace et la Lorraine.

Quelques mois plus tard le facteur apporte leur feuille de route et les deux frères effectuent, dans l'infanterie à Alençon, leur service militaire de 1909 à 1911, soit trois ans.

La réserve active dure neuf ans.

Dociles, ils suivront le mouvement, qui consiste à faire le guignol sous les engueulades des juteux : alignement et défilé au pas, se mettre en file à tout bout de champ, du premier coup de clairon à l'extinction des feux. File pour le rasage des crânes, les vaccinations, le paquetage, corvées de chiottes ou de pluches, file pour toucher un fusil et le rendre, file à la cantine, file pour la douche, file pour l'équipement ...

Il faut de toute façon obéir car la rudesse de l'accueil, la violence des ordres ne laissent guère de choix. De l'apprentissage de la discipline, du maniement des armes, des marches à pied, des manoeuvres de nuit, ils vont s'accommoder. La discipline est de fer.

Au bout de ces trois années perdues et de galère, c'est avec soulagement qu'ils disent adieu à la caserne. 

Ils sont heureux de reprendre leur vie comme avant.. une vie pleine de projets. Ils ignorent, alors, qu'ils deviendront la chair à canon du grand massacre qui, déjà, s'annonçait.

Ils sont bons pour les tranchées.

1er rang : rené (x) et Henri (xx)

 

 

13 avril 1912 : mariage à Saint-Pierre-des-Loges

l'Eglise

En avril, les pommiers sont en fleurs, le ciel d'un bleu intense poudré de petits nuages blancs.

Les chevaux sont enrubannés, pomponnés, les harnais ornés de roses printanières. De beaux percherons attelés aux carrioles amènent de nombreux convives endimanchés, des cousins du voisinage, des amis des alentours chargés de fleurs et de menus cadeaux. La marmaille s'éparpille en criant dans la cour de la ferme, faisant fuir les poules et les canards dans de grands battements d'ailes.

Arthur Pignard, le père de René, et Victorine Gosnet, veuve depuis 9 ans, la mère de Madeleine sont heureux de marier leurs enfants. C'est un coup de foudre réciproque qui les a frappés deux années plus tôt, dans les flonflons de la fête du bourg voisin et par une fin de juin torride.

La future épouse est la fille cadette d'agriculteurs aisés.

Après l'échange des anneaux, des serments à la Mairie, la cérémonie religieuse se déroule dans le coeur de l'église du village où elle est née. Quelques jours avant, ils avaient signé un contrat de mariage chez le Notaire, Maitre Beillet à Sainte-Gauburge-Sainte-Colombe.

Ils ont 23 et 18 ans.

Arthur, le père du marié, porte beau avec ses 52 ans et son costume qu'on ne lui a jamais vu.

Sont présents également, Henri Pignard 74 ans, un peu guindé et sa femme Joséphine, 73 ans, les grands parents de René mais aussi Henri son frère aîné. Seule la mère du marié est absente ayant donné son consentement par écrit, car elle ne veut pas revoir ce mari avec qui elle s'est brouillée et qu'elle a quitté quelques années plus tôt.

Léon, le frère de Madeleine est accompagné de sa femme Blanche, de son fils Paul, mais aussi de Lucienne et Aimée ses soeurs. Lucienne est déjà mariée avec Henri Hurel, cultivateur, qui sera Maire de St Pierre des Loges pendant plusieurs mandats.

Léon et Louis Gosnet un cousin de Bellême sont les témoins de l'épouse, Henri son frère et Jules Boillet, un ami verrier de St Evroult, témoins du marié.

Des tables recouvertes de nappes blanches sont installées dans la grange transformée pour l'occasion en salle de réception et la mère de Madeleine s'active aidée par quelques voisines et journalières pour apporter boissons et victuailles. On tranche la viande, on découpe la volaille, les plats sont pillés, les tonnelets vidés. La fête est joyeuse, les rires fusent, chacun a le feu aux joues.

A la fin du repas, après les desserts et les tartes aux fruits, une fois les tables débarrassées, les bancs et les chaises poussés, on sortira l'accordéon et l'harmonica, puis tout le monde va chanter et danser jusque tard aux sons de l'orchestre. On a installé un petit éclairage de fortune. Les vieux écoutent la musique, en surveillant la jeunesse du coin de l'oeil, tout en parlant du prix des bêtes, des récoltes, des fermes données en métayage et du temps qu'il fera demain.

Quelques-uns se réveillèrent le lendemain matin avec la tête bien lourde. D'autres, ne rentrèrent chez eux que grâce à la bonne volonté des chevaux qui, habitués au parcours, connaissent le chemin de l'écurie sans avoir besoin de l'entière lucidité de leurs maîtres.

Nos ancêtres, sans télévision, sans confort, aux conditions de vie difficile, avaient le don de la fête !

 

Après l'euphorie de ce mariage, les nouveaux mariés sont tentés par la grande ville car tous vantent les attraits de la capitale depuis l'exposition universelle de 1900. Et ce sera le départ vers Paris pour rejoindre Juliette la mère de René. Son frère Henri, employé de commerce est déjà parti. Le temps de plier quelques bagages et le couple fonce vers la capitale.

Paris... Paris, le mot magique, Paris et ses Boulevards, ses monuments, ses Grand et Petit Palais le long de la Seine, ses grands magasins illuminés et ses terrasses de cafés.

Paris des élégantes, des courtisanes.

 

janvier 1913 : départ pour la capitale

 

La gare de Sainte Gauburge

Alors que de gros nuages gris galopent dans le ciel couleur granit, les jeunes époux tout émoustillés prennent le train à Sainte-Gauburge, tiré par une locomotive hurlante et fumante qui vient d'accoster au quai. 

Ils montent dans un wagon de troisième classe, s'assoient sur des bancs en bois, en vis-à-vis, contre la fenêtre. Le chef de train ferme les portières et le chef de gare siffle le départ en agitant un drapeau. Le train s'ébranle par à-coups dans la fumée noire du charbon, puis glisse à travers des prairies, longe des rivières, traverse des forêts. Dans le train qui les ballotte, s'arrêtant dans toutes les petites villes, le trajet leur paraîtra bien long, bercés par le bruit infernal des roues et les secousses du wagon de bois.

Arrivés à la gare Montparnasse, au bas du grand escalier, les amoureux prennent une calèche, étonnés par l'agitation, les immeubles gris, les rues encombrées de voitures automobiles, d'omnibus à impériale et de chevaux dont les sabots claquent sur les pavés.

Ils s'installent dans une chambre meublée, près du domicile de Juliette 47 rue de St Mandé. Quelques mois plus tard, ils emménagent rue de Paris toujours à Montreuil-sous-Bois, dans un logement plus vaste..

Ah ! la ville lumière, c'est autre chose, tout y est plus gai et il y a du travail. 

Des nouvelles usines sortent de drôles de voitures, rigolotes et rapides : Citroën, Renault. Des hommes audacieux inventent l'aviation. On y construit le tramway, le métropolitain et nos jeunes mariés sont effrayés par le bruit, il roule si vite comme un grand serpent souterrain.

 

mars 1913

René PIGNARD est énergique et audacieux. La besogne ne lui fait pas peur, il s'improvise métallurgiste.

Mais le bonheur ne durera guère !

 

1er Août 1914 : la guerre

A la campagne, les épis mûrs s'entassent, la moisson sera bonne. Pour les écoliers, c'est le début des vacances.

Soudain, les cloches, comme devenues folles, se répondent au dessus des champs jetant les gens hors de leurs logis, de leurs échoppes, de leurs étables, les tirant de leurs champs. C'est l'appel impérieux du tocsin, il faut se rendre immédiatement à la Mairie. Les villageois courent aux nouvelles, à pied, à cheval, en charrette. Les gens s'apostrophent comme si l'ennemi était à leur porte.

A la ville, le tambour du garde-champêtre fait dresser l'oreille. 

L'employé municipal achève de coller, sur les murs, une affiche ornée de drapeaux tricolores : "ordre de mobilisation générale". Le pays tout entier est frappé de stupeur : certes, les habitants ont bien lu, dans les journaux, qu'un archiduc autrichien a été assassiné quelque part en Europe centrale, mais de là à provoquer une mobilisation générale !

Les conscrits de 1908, 1909, 1910 sont appelés sur le champ. Voilà pour les fils d'Arthur.

Dans la foulée, on réquisitionne les chevaux, les ânes, les mulets et... les cochons pour l'approvisionnement des troupes.

2 Août 1914 : l'été maudit

Les fils d'Arthur, Henri et René, vont devoir rejoindre la caserne et aucun ne le fait avec enthousiasme, contrairement à ce que l'Histoire a bien voulu nous faire croire.

Tous deux sont incorporés au 104ème régiment d'infanterie d'Alençon.

Bientôt, avec des centaines de rappelés auxquels ils emboîtent le pas, ils passent les grilles de la grande cour de la caserne où des juteux font l'appel, compagnie par compagnie. L'intendance peine à habiller tout le monde, face au gonflement soudain des effectifs. Ils vont défiler avec une ardeur joyeuse au chant de La Marseillaise, et le soleil fait briller le fer des baïonnettes.

Pour tous, une seule idée : vite partir à la guerre et revenir au plus tard pour Noël.

René, déjà marié, a du abandonner sa femme, la séparation est cruelle, mais on doit faire son devoir, face à ce que chacun considère comme une agression allemande. 

Les deux frères vont se réconforter à coup de "ce sera une promenade jusqu'à Berlin" et ils veulent rester optimistes.

Sur le quai de la gare, l'excitation est palpable malgré la gravité du moment, tout le monde parle fort pour couvrir les hauts parleurs qui lancent des appels au calme. Les wagons sont bondés de soldats et c'est le départ vers l'inconnu. Quelques-uns, fiers comme des cadets, ne savent pas encore qu'ils auront bientôt leurs noms gravés, un jour, sur un monument qui reste à construire.

Le parcours du train est sans cesse détourné, allongé, ralenti, la locomotive freine en permanence car les voies sont encombrées et les convois pressés demandent le passage à grand renfort de coups de sifflets. Les soldats ont tout le temps de boire, de déguster le saucisson sec sorti de la musette et d'épuiser le répertoire des chansons familières : "Auprès de ma blonde", "La tonkinoise", "l'Alsace et la Lorraine"..

 

 

L'angoisse s'installe, l'été est moite, les nuages bas ferment l'horizon.

Paris désert a radicalement changé après le départ massif des hommes.

Ma grand-mère Madeleine, qui est sans revenus, se retrouve bien seule, et se réfugie chez sa belle mère qui tient une crémerie.

Les soldats sont partis au front, dans un paysage lointain, presque une terre inconnue que la population a du mal à se figurer. Les femmes sont désormais majoritaires, et les hommes qui restent (trop jeunes-trop vieux pour la guerre), semblent désorientés, inutiles, réduits à attendre, comme elles, des nouvelles des armées et  poser des questions.

Le cauchemar de la guerre de 1870 est encore frais dans toutes les mémoires : ne risque-t-on pas de revivre le siège de Paris, les bombardements, la famine ?

Quel sera le destin de ces hommes loin de leurs femmes hostiles à la guerre..... dans les batailles qui s'annoncent du coté de la Marne et qui verra mourir ceux qu'elles aiment ?

Rapidement, devant la menace d'une avancée allemande sur la capitale, de l'écho soutenu du canon et des premières bombes, des zeppelins qui sillonnent le ciel, beaucoup d'entre elles préféreront rejoindre la province dans des voitures pleines à craquer de valises empilées sur le toit et certaines, qui ne savaient pas conduire, oseront même prendre le volant ! 

C'est le parfum tout neuf de leur liberté..

10 Août 1914

Pour les mobilisés, les débuts de la guerre s'avèrent peu différents de l'époque du service militaire : des kilomètres à pied pour l'infanterie, barda sur le dos pour rejoindre le front, l'entraînement à la charge, sabre au clair pour la cavalerie. Le contact avec la réalité est brutal : des régiments entiers sont cloués au sol par l'artillerie lourde allemande. Les charges à la baïonnette, prônées par les règlements militaires sont meurtrières... pour les assaillants. Des régiments sont quasi anéantis par les mitrailleuses allemandes sans même avoir aperçu un ennemi et ce fut le début d'une débâcle qui va s'achever seulement sur la Marne. 

Ils sont loin, très loin, de leurs rêves de victoire pour récupérer l'Alsace et la Lorraine..

L'enthousiasme du départ retombe brutalement face aux premiers morts déchiquetés par les obus, les chevaux éventrés, les camarades blessés ou mutilés.

Il faut obéir, courber l'échine sans se plaindre, ne jamais poser de question.

15 Août 1914

Les soldats reprennent l'offensive, attaquent, chargeant en terrain découvert, car tout vaut mieux que cette interminable et abominable retraite. 

Les officiers tombent en premiers, tués ou blessés, car restés debout pour observer un ennemi qu'ils ne voient pas. Les soldats français avec leurs pantalons rouge garance sont bien visibles et tirés comme des lapins. L'avancée sera de courte durée.

25 Août 1914

Dès cette date, les armées battent en retraite, talonnées par les régiments allemands. Il faut reculer, abandonner des villages dont les habitants effarés les regardent passer avec désespoir, sous un soleil de plomb.

La stupeur est générale et un début de panique jette les réfugiés sur les routes.

Les fantassins alignent des étapes de plus de 60 kilomètres par jour, chargés de près de 30 kilos d'équipement. Les cavaliers épuisés dorment sur leurs chevaux. Dans de telles conditions le moral est au plus bas. Les soldats n'ont pas accès aux secrets de l'Etat-major, mais ils se rendent compte rapidement que les événements ne vont pas au gré des prévisions même les plus alarmistes.

 

 

7 Septembre 1914

Les Allemands approchent dangereusement de Paris, poussant leur avancée jusqu'en Seine-et-Marne. 

Joffre organise la retraite et lance une contre offensive. Les taxis parisiens sont réquisitionnés pour transporter des troupes fraîches qui, avec les Britanniques, contribuent à la Victoire de la Marne. Les Allemands reculent, la France envoie la cavalerie dans le meilleur style des siècles passés. Aucune victoire décisive n'est enregistrée face aux canons de gros calibres capables de lancer des obus meurtriers, de plus en plus gros et de plus en plus loin.

30 septembre 1914

Les combattants des deux camps décident de s'enterrer pour résister sur place. Ils découvrent un nouveau mode de vie : la guerre des tranchées qui va se poursuivre des années..... Ils vont se terrer le fusil au poing et tenir avec la ténacité du paysan habitué aux durs travaux des champs. Une guerre totale jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien, plus de villages, plus d'abris, plus de tranchées, plus d'hommes.

"Tenir" "Tenir", les gradés n'ont que ce mot à la bouche.

A Saint Pierre des Loges,  l'automne flamboie puis la nature s'engourdit... Les arbres brunissent, les feuilles fânent et tombent à terre. Les écureuils courent encore sur les branches dénudées à la recherche d'une dernière provision. et c'est aux femmes que reviennent tous les travaux de la ferme : les labours, tuer le cochon, nourrir les bêtes, puiser l'eau au puits, rentrer le bois ...., car l'espoir d'une guerre brève et le retour des hommes s'est estompé... Les mauvaises nouvelles commencent à arriver... 

La messe dominicale fait salle comble à l'église, la guerre a retapé la foi vacillante. 

On croit en Dieu comme on croit à la Patrie. On allume des cierges à tout-va, on prie la Sainte Vierge, Saint Antoine, Jeanne d'Arc, Sainte Thérèse de Lisieux..  Dans les chambres ou les cuisines commencent à trôner le portraits de soldats tués au combat, massacrés par l'ennemi et enterrés à la hâte dans une terre ensanglantée et tassée à grands coups de semelles.. 

Puis le froid se fait rude et tranchant...

Noël 1914 - Saint Pierre des Loges

Il neige des flocons trempés, le ciel est crevé d'averses blanches et drues tandis que déferlent des nuages affolés. Les sautes de vent giflent cette foule de parapluies noirs qui se presse vers l'église..

Pour les familles, les soldats au front meurent en martyrs, crucifiés par les éclats d'obus et les balles allemandes. 

Les coeurs sont tristes, le village tremble pour ses fils absents. A l'église, dans la lumière tamisée des cierges et l'odeur d'encens, il n'y a que des femmes, des vieux et les chants n'ont pas effacé la peur, tandis que les grains des chapelets glissent machinalement entre les doigts des mères et des épouses éplorées. Elles prient pour que les soldats reviennent vite, qu'ils retrouvent tout ce qu'ils ont aimé : leurs enfants, la chasse et leurs chiens, leurs pantoufles fourrées, les bons repas...

Quelques-uns murmurent : "On n'a pas fini d'en voir..".

Désormais, les messes d'enterrement sont plus nombreuses que les messes ordinaires dédiées aux soldats en première ligne pour le salut de leurs âmes...

Le funèbre et lourd bourdon du glas n'arrêtera plus de sonner.

 

Janvier 1915

Noël est passé et les soldats ne sont pas revenus, contrairement à ce que les autorités ont affirmé au début du conflit.

Même le soleil n'ose plus se montrer et passe ses journées caché derrière d'amples nuages couleur de deuil.

Les offensives vont se succéder, il faut monter à l'assaut et les fantassins français vont s'abattre sur les barbelés, les chevaux de frise et les mitrailleuses des lignes allemandes. Par chance, mon grand père ne fait pas partie des premières vagues et il parviendra à s'enterrer au creux de la terre gelée, le froid paralysant la guerre et les combattants..

Les pertes sont nombreuses, catastrophiques.

Le froid laisse place à la pluie, ce qui n'est pas plus facile à vivre pour les hommes épuisés qui piétinent dans la boue. C'est un miracle que d'être encore en vie.

Arthur et Juliette s'inquiètent pour leurs deux fils, chacun de son coté, car nombre de soldats connaissent, au fil des mois, des retours à l'arrière du front, couchés sur la paille dans des wagons à bestiaux ayant servi aux transports des chevaux et jamais nettoyés. La gangrène fait des ravages et guette les hommes blessés, estropiés, gazés, en faisant presque autant de morts que les balles et les obus allemands.

Deux années pour rien, le front ne bouge pas, la guerre de position dure dans une sorte de flou effrayant. La fin de cette folie ne s'annonce d'aucune façon.

Au contraire, des régiments entiers vont disparaître....

 

1er janvier 1916 : Paris

Résultat d'une courte permission, Madeleine, ma grand mère, met au monde son premier fils, Maurice (mon père), tandis que dans la capitale, engourdie par la neige, on grelotte de froid.

De son coté, toujours au front, mon grand-père paternel René vit sous la mitraille. La mort n'a pas encore voulu de lui.

A quoi tenait sa vie ? Au pur hasard, au miracle ! 

 

avril 1917

Puis, les soldats connurent les lance-flammes et le gaz moutarde.

Pourtant, c'est une belle journée pleine de soleil, avec une brise légère qui annonce le printemps.

"Les masques, les masques" hurlent les sous-lieutenants.

La colline se couvre, soudain, d'un nuage jaunâtre et la peur des gaz se transforme en monstrueuse angoisse. 

Les soldats suffoquent, hurlant en se protégeant les yeux, les narines. Ils courent en se courbant au maximum au ras du sol pour retrouver l'air pur. Mais il faut achever, aussi, un cheval blessé car, pour ces paysans qui aiment tant leurs bêtes, il ne faut pas oublier la souffrance des animaux. Il faut tirer par la bride deux mulets oubliés, la tête recouverte d'un masque à gaz.

La nappe de gaz envahit les tranchées, se coule dans les trous. Des cris, des hurlements, des halètements oppressés. Vont-ils tous crever comme des rats enfumés ? La douleur est intolérable pour ceux qui n'ont pas trouvé leur masque. Leurs poumons brûlent, les faisant suffoquer et, très vite, s'étouffer sur place sans que l'on pu les secourir.

Mon grand père René sent très nettement le gaz pénétrer dans ses bronches. Il n'a pas perdu trop de temps pour mettre son masque, du moins beaucoup moins que certains de ses camarades qui agonisent sous ses yeux. Il tousse douloureusement, la poitrine en feu, les yeux striés de sang, les mains et le visage couverts de plaques urticantes qui le démangent atrocement. Il lui semble qu'il crache du sang. Ses jambes ne le portent plus.

Les hommes crient "à l'aide", on les traîne sur son dos, on les installe au bord d'un trou d'obus en attendant les civières qui tardent.

Les brancardiers arrivent enfin avec pour mission de secourir les gazés. 

Mon grand père, incapable de marcher n'arrive plus à respirer. Il sera transporté dans les charrettes du service de santé vers le poste des premiers secours où les blessés reçoivent des soins dérisoires sans aucune efficacité : de simples pansements sur les yeux et sur leurs brûlures. Aucun médecin ne sait traiter les dégâts dans les bronches, dégâts qui sont irréversibles.

Un tri est effectué par un Médecin débordé qui décide l'évacuation des gazés. Les hommes restent, meurtris, étendus sur des civières pouilleuses, jusqu'à l'hôpital militaire où les blessés arrivent tous les jours à pleines fournées. Beaucoup d'entre eux râlent doucement, plasmodiant dans leur délire le nom de leur mère ou de leur épouse. D'autres gémissent ayant perdu la raison.

La mort est devenue inévitable, une fatalité, une délivrance.

René est soigné par des inhalations à base de camphre pas vraiment apaisantes et par des pommades sur les brûlures aux mains et au visage. La souffrance lui fait oublier tout ce qui est étranger à cette salle commune dans laquelle on meure ou on vit presque par hasard. Les plaintes des blessés interdisent, la nuit, un sommeil réparateur.

Transféré par train sanitaire, il rejoindra plus tard la ferme familiale pour sa convalescence, supportant difficilement les quintes de toux qui lui arrachent les bronches. Loin du front et près de sa femme, il appréciera la douce rumeur que fait une cour de ferme au printemps : le roucoulement des pigeons sur le toit ; les gambades joyeuses des poulains dans le pré voisin et le "cot-cot-cot" engourdi de la volaille heureuse de picorer des graines.

Comme il fait bon de rester assis sur une chaise, près de la porte ouverte, la tête à l'ombre et les jambes au soleil, sans penser à rien, avec, à ses pieds, le vieux chien qui regarde passer les souris et le chat roux qui essaie d'attraper un lézard, en oubliant l'espace d'un instant l'horreur de la guerre.

Jamais il ne retrouvera, pourtant, l'aisance de respirer de son adolescence.

11 août 1917

Ce jour là, au Mont Cornillet, de sinistre mémoire, l'aboiement des canons n'en finit pas. Il pleut, encore plus que d'habitude, des obus qui tuent. Des hommes meurent, d'autres sont affreusement blessés, mutilés, quelques uns indemnes, ébahis comme des miraculés, n'en reviennent pas d'être encore vivants. Ils ont tous dépassé largement la peur, jusqu'à l'oublier.

Blessé par un éclat d'obus au visage, mon grand père René est évacué.

Ils croiseront des convois de troupes qui montent sur la ligne de front, à pied, en carriole, en camion, et qu'il faut laisser passer en se serrant du mieux qu'on peut sur le bas coté de la route. Les hommes, les jeunes devenus mobilisables, habillés désormais de bleu alors que les bandes molletières sont toujours d'actualité, les regardent d'un air effaré tels des animaux menés docilement vers le grand abattoir.

Dans les villes traversées, les femmes pleurent, les hommes, les vieux, retirent leur chapeau quand passe le convoi de renfort allant vers le front, vers l'enfer. 

La guerre, les civils la lisent dans les journaux. Ils s'arrangent avec elle, comme on le fait avec des mauvais rêves.

Loin du front, Paris est si oublieux !

Puis, il y a le retour au front dans des conditions inacceptables pour une armée en guerre : trois jours, trois nuits, assis sur le sol des wagons de marchandises, convoyés de la même façon qu'un colis sans conscience, affamés et transis, silencieux dans le silence pesant, tantôt roulant vers l'inconnu, tantôt rangés sur une voie de garage comme oubliés.

janvier 1918

Quatre années d'une guerre atroce, de blessures douloureuses, de corps à corps à l'arme blanche ou à la baïonnette, planqués dans les tranchées devenues un cloaque, de l'eau parfois jusqu'aux genoux, frôlant les rats, les soldats sont à la merci des obus ennemis.

René a attendu dans la boue glacée, des heures durant, crispé à en vomir, l'attaque qui doit se déclencher à l'aube. Il a cru devenir fou sous la grêle et le bruit infernal des "marmitages" qui massacrait ses camarades. Il s'est habitué à courir au son du coup de sifflet du gradé de service, à s'aplatir dans la boue et tels des lapins au terrier que l'on traque, pourchassés par les obus allemands dont les stocks semblent inépuisables.

Les hommes se sont transformés en épouvantails congelés et boueux.

A l'armée, sur le front, on commence à croiser les premières divisions US. Ils sont jeunes, ils sont beaux, ces soldats aux allures de grands enfants et de cow-boys que les français dépenaillés découvrent avec stupeur. Ils sont bien nourris, bien vêtus, bien rasés, maniaques de l'hygiène, et ne connaissent que trois mots : Lafayette, mademoiselle, cognac.

"S'ils savaient ce qui les attend !" disent certains poilus avec la conviction qu'une telle horreur, une telle hécatombe, ne pourra jamais s'arrêter et que ces Américains, ces Canadiens se feront déchiqueter par les obus, loin de la terre où ils sont nés.

 

avril 1918 : Saint Pierre des Loges

La guerre n'en finit toujours pas lorsque le deuxième enfant du couple, Roger, arrive sur cette planète de fous.

 

été 1918 : un nouveau fléau

Il n'y a pas que la guerre qui provoque des cauchemars, car les journaux commencent à parler "d'une petite épidémie"... alors qu'une hécatombe se prépare.

En quelques mois cette "mauvaise grippe" nommée "grippe espagnole" (on ne sait pas pourquoi car le virus ne vient pas d'Espagne), au caractère fulgurant et à la contagion rapide, va entrainer en quelques mois presque autant de morts que la peste au Moyen-Age. Plus de 400 000 morts en six mois en France, près de trente millions en Europe.

Dès septembre, on compte entre 100 et 300 morts par jour sur le territoire français. Les hopitaux surchargés n'ont plus assez de lits, le personnel médical est débordé et le virus n'épargne par les militaires. La quarantaine indispensable entre soldats blessés et malades pose des problèmes et la grippe poursuit un cours inexorable. Une infirmière sur quatre décède, les médecins impuissants portent des masques comme leurs ancêtres au Moyen-Age pour soigner les pestiférés. Les écoles ferment. Les gens évitent les réunions aux cafés, dans les théâtres, et ne se serrent plus la main.

Les symptômes vite repérés provoquent la panique : fièvre jusqu'à 40°, maux de tête violents, courbatures, toux, asphyxie. On n'est malade que quelques jours.

Les antibiotiques n'existent pas encore, on soigne à l'aspirine, à la quinine, au camphre et au rhum, remèdes dérisoires vite inopérants.

Les prêtres enchainent les enterrements...Il n'y a plus assez de cercueils..

 

11 novembre 1918 : onze heures, la guerre est finie,

C'est l'automne, les fermes sont noyées dans la brume, un brouillard de coton étouffe la campagne confondant à vingt pas les arbres et les animaux.

Il vente aussi à déraciner les chênes.

Soudain, toutes les cloches des églises se mettent à sonner à toute volée : la guerre est finie ! 

Arthur et Juliette n'arrivent pas à y croire. Leurs fils vont revenir. Le silence va reprendre possession des champs de bataille. C'est la victoire, celle des larmes, de la douleur pour tant de familles en deuil qui ne reverront jamais les leurs : les fils, les frères, les maris, tous "morts pour la France".

La France est restaurée dans ses frontières d'avant 1871. Mais comment oublier cette hécatombe ?

Un soldat sur cinq a péri ! 

Aussi, comme beaucoup de femmes, Madeleine, ma grand mère, pleure de joie lorsque son mari est de retour définitivement dans son foyer et démobilisé, car autour d'eux les ravages de cette guerre sont nombreux. Beaucoup de rescapés sont dans les hôpitaux où l'on tache de réparer ceux qui peuvent l'être, où l'on cache les gueules cassées, les traumatisés les plus graves, ceux que la guerre a rendus fous..

. Les soldats redevenus des civils sont rentrés avec des cauchemars que rien n'efface, souvenirs que peu d'entre eux se risquent de raconter.

27 décembre 1918

L'hiver est rude, une bise glacée souffle dans les arbres, les champs sont couverts de neige et le verglas tapisse la route. 

Henri Baptiste PIGNARD, 80 ans, père d'Arthur, décède à St Evroult. Il a attendu avec tant d'anxiété le retour de ses petits fils Henri et René. Il peut désormais "partir" tranquille.

Ne dit-on pas que cette guerre est "la der des der" ?

 

1919 : retour à la vie civile

René, le fils d'Arthur, rentré gazé, durablement touché, s'installe à Echauffour (Orne), dans des fermes prises en métayage, avec sa femme et ses deux fils : Maurice (mon père) et Roger. Ses poumons détériorés par les gaz lui interdisent de reprendre son métier de verrier et de travailler en usine. Et c'est dans cette campagne normande que naîtront leurs trois filles : Odette, Paulette, Renée.

Au lendemain de ces quatre années de guerre, les femmes, pour la plupart en deuil, ressemblent à une nuée de corneilles. Noires, les longues robes qui balaient le sol, noirs les voiles de mousseline et les chapeaux. Le deuil est strict et se porte longtemps quelque soit le milieu social.

Sur les places de toutes les villes, on construira bientôt des monuments qui porteront gravés dans la pierre les noms de ceux qui ont donné leur vie "Pour la Patrie".

La vie reprendra bientôt ses droits sur tant d'années de misère et de sacrifices.

 

22 avril 1924

L'air est doux, le printemps règne avec ses fleurs des champs et ses oiseaux joyeux. 

Victoire POTTIER, la mère d'Arthur, quitte ce monde chez son fils Frédéric à Beaufai (Orne).

 

1929 : Meudon

la verrerie du bas Meudon

Mon grand père René Pignard et Madeleine son épouse désertent la Normandie et se réinstallent à Nanterre où naîtra en 1928 leur fils Germain. Ils déménagent l'année suivante à Meudon, 49 route de Vaugirard, dans des logements mis à disposition des salariés par la verrerie et cristallerie de la ville, où en 1930, viendra au monde Raymond leur septième enfant.

 

2 septembre 1930 : Chatenay-Malabry

Mais la vie de la famille bascule définitivement en cette fin d'été.

René 41 ans, mon grand père, est tué lors d'un accident sur la voie publique devant le 175 de la route de Versailles à Chatenay-Malabry (92). Curieusement, sur son acte de décès, il est déclaré livreur. Peut-être de la verrerie ? Il sera inhumé dans la fosse commune au cimetière de Thiais.

Sans le père, la vie est difficile, la famille manque de tout. Elle est aidée par le bureau de bienfaisance de Meudon : 20 kilos de pain, 20 livres de lait par mois, des chaussures pour les enfants et l'aide médicale gratuite.

 

1932 : Versailles

Madeleine Gosnet, ma grand mère,  tousse de plus en plus, souffrant de poussées de fièvre allant jusqu'à 40°. 

Elle est hospitalisée à Versailles le 31 mars puis le 18 avril dans un état très grave. Les deux plus jeunes enfants sont également hospitalisés pour une bronchite.

Entourée de médecins impuissants, elle décède à 38 ans à l'Hôpital de Versailles (Seine-et-Oise), le 25 avril 1932, hagarde, le front trempé, dans de terribles vomissements de sang, épuisée par des grossesses successives, minée par le chagrin, les privations, la tuberculose, le mal du siècle. Elle laisse sept enfants, le plus jeune n'ayant pas encore deux ans.

L'aîné, Maurice, 16 ans étant mon père.

Commencent, pour cinq d'entre eux, de longues années passées dans des orphelinats où leurs conditions de vie seront très difficiles.

 

18 Août 1939 Saint Evroult-Notre-Dame-du-Bois

Au lieu-dit "la mare des forges" à 40 mètres de son domicile, on retrouve le cadavre d'Arthur Pignard, 79 ans, flottant dans la mare.

D'après l'enquête, il s'agirait d'un décès accidentel.

Un entrefilet est publié dans le journal local "Le Courrier d'Argentan, Vimoutiers et Trun" du 27 Août.

Les bruits de bottes et de guerre recommencent d'agiter le monde annonçant de nouveaux massacres. Cela ne cessera-t-il donc jamais ?

 

11 mai 1950 : Aubervilliers

Juliette DERCOURT, l'épouse d'Arthur, s'éteindra à 84 ans à Aubervilliers (93). Elle aura vécu suffisamment longtemps pour connaître ses arrières petits-enfants.

la verrerie où Arthur a travaillé toute sa vie

 

voir la suite : la biographie de mes parents Maurice Pignard marié à Arlette Ney: cliquez ici

voir les cartes postales : de Saint Evroult Notre Dame du bois : cliquez ici

A découvrir : un très beau site sur la guerre de 1914/18 : "http://www.lesfrancaisaverdun-1916.fr"

un autre pour retrouver un aïeul : des photos classées par régiment : "http://www.chtimiste.com"

 

retour vers le sommaire