Le Métier de Sabotier

 

Métier des ancêtres NEY, RENOUX, LAGOUTTE de 1600 à 1800 environ

Depuis la nuit des temps, être sabotier était une affaire de famille. De père en fils, cela demandait un long apprentissage donné par la voie paternelle dès l'âge de 10/12 ans. Le garçonnet s'initiait aux moeurs de la forêt en découvrant les arbres et, c'était là, sa seule école car il ne fréquentait que rarement celle du village. Son savoir-faire était acquis sur le tas, complété par l'expérience. La dextérité manuelle était nécessaire, un don comme un héritage précieux.

N'était pas sabotier qui voulait. Il fallait "sentir" le bois, le geste, le rythme, en somme être doué et avoir un peu de sens artistique. Chaque paire de sabots était unique.

Les sabotiers logeaient dans des huttes isolées au coeur des forêts, et ces cabanes n'étaient pas temporaires comme celles des bûcherons. Ils donnaient la forme aux sabots, creusaient le bois ainsi dégrossi. Enfin, ils les personnalisaient en y mettant une marque ou quelques dessins et c'étaient les premiers sabots des petits enfants, puis le temps de l'adolescence venu, ceux que l'on abandonne pour courir derrière les vaches et que l'on remet à la porte de l'école. Enfin, les jolis sabots de la jeune mariée qui seront, ensuite, suspendus au mur.

Étant isolés au coeur des forêts, l'image principale que les sabotiers colportaient, était celle de marginaux et de migrants peu soucieux de civilités élémentaires.

---> des marginaux : ce mot évoquait un monde pittoresque qui, pourtant suscitait la crainte, celle qui faisait que l'on garde ses distances. Cette image était fortement imprégnée d'inquiétude et de suspicion, sentiment ressenti à l'encontre de ceux que l'on ne pouvait pas intégrer dans des normes précises. En effet, ils ne cherchaient pas à modifier l'image qu'ils donnaient d'eux-mêmes, à cause de leurs relations parfois tumultueuses avec leurs contemporains et c'étaient de fortes têtes.

---> des migrants : une fois la coupe des arbres épuisée, les sabotiers s'installaient ailleurs pour entamer une autre saison de travaux, masqué par l'épaisseur du feuillage et de ses déplacements.

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Forts jaloux de leur liberté, ils étaient encore, à la veille de la Révolution, très attachés à leur style de vie. Il est vrai, que depuis la nuit des temps, nomades et sédentaires se côtoyaient, mais sans pourtant chercher à se mêler. Jamais une jeune paysanne n'aurait accepté d'épouser un sabotier et pas davantage un gars de la campagne n'aurait été chercher une épouse habitant dans une hutte... d'autant que celle-ci vivait, le plus souvent, d'animaux pris au piège et de légumes rapinés.

A l'inverse, les sabotiers méprisaient les paysans auxquels ils se croyaient très supérieurs. Aussi ne contractaient-ils que rarement mariage avec les paysannes des environs.

Jusque dans les années 1900, beaucoup de sabotiers ne savaient ni lire ni écrire et, pour calculer, ce n'était guère mieux.

 

une hutte dans la forêt (cliquer sur la photo pour agrandir)

 

Ces artisans de la forêt formaient, en marge des courants habituels, un milieu d'une farouche indépendance. Au fil des siècles, leur esprit sera moins vagabond, leurs moeurs deviendront quelque peu civilisées au contact des populations riveraines, et l'obscurantisme se déchirera, enfin, quand le sabotier consentira à s'entourer d'une petite vache ou de quelques chèvres pour lui procurer du lait et des fromages. Puis, il aura un chien de garde.. et la morale sera sauve !

Dès lors qu'il va s'intégrer dans la communauté villageoise, le comportement du sabotier va se métamorphoser. Et les traits de caractère que l'on attribue volontiers aux paysans sembleront devenir également les siens. Toujours dur en besogne, il ne se départira pas de son immémoriale bonne humeur tonitruante et imprévisible.

Dès le 19ème siècle, devenu artisan rural, il ne va pas s'enrichir pour autant. Il va demeurer ce pauvre qui oeuvre pour les pauvres et, par un curieux revirement, chaque bourg se devra de posséder son sabotier. A coté de l'atelier, il va devoir, souvent, pour survivre, gérer un autre commerce : épicier, cafetier... .

Ce métier présentait cependant quelques avantages : le travail était permanent, il assurait un revenu, faible mais régulier et s'effectuait "au chaud", c'est-à-dire à l'abri des intempéries. Contrairement au paysan, il ne s'inquiétait pas des conséquences d'une tempête de grêle sur la récolte ou de la mort d'une vache en vélant.

 

fabrication des sabots

 

L'abattage des arbres se faisait en période hivernale, entre novembre et mars, lorsque la sève était basse et le bois en sommeil. Il devait avoir le coup d'oeil, sinon l'expérience. La hauteur des fûts et le diamètre de l'arbre permettaient de déterminer la diversité des modèles de sabots ainsi que les différentes pointures.

Une fois abattu et ébranché, le tronc de l'arbre devenait une grume. Il ne fallait pas enlever l'écorce, car, à défaut, c'était prendre le risque que le bois sèche trop vite et se fende. La grume était débitée en "tronces" qui étaient ensuite fendues en "quartiers". Dans chacun de ces quartiers était taillé un sabot, du "nez" jusqu'au talon, dans le sens des fibres du bois.

Parfois, de mauvaises surprises, imprévisibles surgissaient : noeuds et fentes dues au gel, ce qui faisait autant de sabots en moins.

Les quartiers amples et volumineux donnaient des sabots pour hommes "couverts", les quartiers de dimensions plus réduites serviraient à fabriquer des sabots découverts, largement dégagés sur le dessus, pour des sabots de femmes, ou de plus petites tailles pour les sabots d'enfants.

Le sabotier devait estimer un élément important mais impalpable : le retrait du bois, c'est-à-dire la diminution de son volume par l'évaporation de l'eau qu'il contenait, lors de séchages successifs. Car, avant d'être travaillé, le bois devait être demi-sec.

Durant la taille, les deux formes étaient fréquemment comparées pour que l'apparence et le volume soient équilibrés et harmonieux.

Une fois débarrassé de son écorce, on arrondissait les parties anguleuses pour faire naître les flancs des sabots. Puis, ces ébauches de sabots devaient être creusées pour dégager l'emplacement du pied. C'était une opération qui réclamait beaucoup de patience, de finesse, car le sabot percé finissait dans le feu !

Ainsi taillés et creusés les sabots étaient soumis au séchage; Ils demeuraient exposés pendant une semaine environ à l'épaisse fumée d'un feu de bois vert entretenu sans flamme, en combustion lente. Ainsi, le bois suait et séchait lentement et, peu à peu, la chaleur éliminait la vermine et les parasites éventuels.

La finition demandait beaucoup de soin, et là encore, les qualités du sabotier étaient sollicitées, car le sabot ne devait pas blesser le pied.

Les sabots étaient ensuite vendus sur les marchés régionaux, les foires, ou livrés à domicile par des colporteurs.

Le métier de sabotier sera à l'agonie après avoir été mécanisé, au début du 20ème siècle. Les bottes en caoutchouc achevèrent l'extinction du métier peu après la guerre de 1940/45.

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Mon grand-père maternel Georges NEY était issu d'une famille de sabotier ayant exercé ce métier au plus profond des forêts du département de la Mayenne puis dans la forêt de Savigny dans la Manche.

Les générations passant, le sabot allait disparaître progressivement de nos campagnes et le travail du bois allait amener leurs descendants à se reconvertir dans d'autres métiers. C'est ainsi que mon arrière-arrière-grand-père, Armand Ney, allait devenir charron, toujours un métier du bois, puisque cela consistait, entre autre, à construire des jougs, des brouettes, des tombereaux, des chariots complets...

Puis le métier de charron allait également disparaître de nos campagnes, comme beaucoup de métiers d'artisans, et son fils Paul deviendra draineur.

Chez ma grand-mère Georgette, les sabots attendaient sur le seuil de la cuisine, prêts à être chaussés pour aller au jardin ou à l'étable ; pas besoin de se baisser ou de s'asseoir pour les enfiler. Ils quittaient le pied aussi facilement.

Petite fille de la ville, cela m'amusait beaucoup d'essayer de marcher avec.. Pas facile !

 

huttes en forêt

 

voir un site très intéressant sur le métier de sabotier: "http://simone.lagoutte.free.fr"

 

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