La Verrerie de St Evroult notre dame du Bois

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Arthur PIGNARD fut porteur à l'arche et travaillera pendant 38 ans à la verrerie. (1er rang, 3ème à gauche)

 


1935

Personnes figurant sur la photo à l'occasion de la remise des médailles du travail et de diplômes, lors de la fermeture de l'usine.

rangée du haut : de gauche à droite,
- Raoul POIRIER souffleur ; Auguste TOTTEREAU souffleur ; Etienne LEHAIN souffleur ; Pierre HUBERT chef de place ; Paul MARGOT souffleur ; Abel CHAPELIER souffleur ; Armand PALLU chef de cour ; André LEMATRE.

deuxième rangée :
- Louis DENIAU souffleur, RAPHAEL tireur à l'arche ; Arthur GRENET souffleur ; Léon CHARPENTIER chauffeur ; Gaston CHERON souffleur ; Adrien CHERON souffleur ; Edouard TRIAU trieur à l'arche ; Jules RICHER chef de place.

troisième rang :
- Désiré CHERON chef de place ; Gaston DINGREVILLE chef de place ; Edouard BOILLET comptable ; Prosper DENIS Maire de la Commune ; Mr le Préfet ; Arsène LEMATRE maitre de la Verrerie ; Mr GRIMBERT notaire de la Ferté-Fresnel ; Georges VAUGON chef de place ; FERRAND emballeur.

Dernière rangée :
Lucien ALEXANDRE souffleur ; Vital HAIN gardien de nuit ; Arthur PIGNARD trieur de bouteilles ; NOEL , ; Félix CHARPENTIER nettoyeur de moules ; Arthur DUDONNé potier ; Alexandre MOULIN chef de place ; Ulysse MOULIN chef de place ; Madame GRAFFIN trieuse de verres et Emile CHARPENTIER tireur à l'arche.


Historique de la verrerie : de la création en 1837 à la fermeture en 1935

La Normandie a constitué une des régions verrières les plus importantes de France. En effet, cette province était favorisée par l'abondance des matières premières : les carrières fournissaient le sable en grandes quantités, les côtes marines le varech (d'où l'on tirait la soude) et les grands massifs forestiers le bois ainsi que la fougère, cette dernière fournissant également la soude.

Mais cette richesse statique n'était pas suffisante, seul l'action dynamique de l'homme pouvait créer le verre.

C'est la conjugaison de ce potentiel physique et humain qui a fait de la Normandie cette grande région verrière. En effet, cinq familles normandes furent particulièrement innovantes dans ce domaine, ce sont les CAQUERCY, les de MESENGE alliés aux de BROSSARD, les BONGAIS et les Le VAILLANT. Ces familles sont toutes d'origine noble car le métier de verrier, accordé comme un privilège de noblesse, était le seul qu'elles pouvaient exercer sans manquer à leur dignité et à leur rang.

Ce sont les de BROSSAD et les de MESENGE qui, à partir du XIVème siècle ont créé les premières verreries de l'Orne. Mais, c'est surtout aux XVIIIe et XIXème siècles que cette industrie devient florissante grâce à l'utilisation croissante du verre dans les domaines de plus en plus variés.

Au niveau national les chiffres sont particulièrement éloquents : 54 verreries en 1800, 185 en 1830, 182 en 1875, ce chiffre est encore de 171 en 1900. Il n'est donc pas étonnant de voir, durant cette période, sept verreries s'implanter dans l'Orne.

C'est dans ce contexte que Mr GREGOIRE-GASSOT fonde en 1837, une verrerie à St-Evroult-Notre-Dame du Bois. Le choix de St-Evroult demeure obscur, Mr Grégoire-Gassot y avait peut-être des attaches particulières, ou est-ce dû plus simplement à la présence immédiate de massifs boisés importants ?

 


CHRONOLOGIE pendant un siècle de fonctionnement
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1837
Mr GREGOIRE-GASSOT fonde la verrerie et forme quelques années plus tard, pour l'exploitation de celle-ci, une société en commandite sous la raison sociale GREGOIRE ET Cie,

1845
La manufacture est vendue à Mr LAMIOT qui s'associe à Mr Auguste BOURGEOIS et quelques autres personnes. La raison sociale change de nom et devient LAMIOT-GREGOIRE-Fils et Cie,

1847 : le 21 avril,
un incendie se déclare dans la verrerie la détruisant en partie. Cet accident entraîne la dissolution de la société.

1849
Mr GREGOIRE-GASSOT le fondateur, la rachète le 28 juin et restaure la partie incendiée,

1850 , le 17 avril,
Mr G.GASSOT s'associe avec son gendre, Mr MASSON. Leur société durera neuf années consécutives.

1859 ; le 5 Août,
Mr MASSON devient l'unique propriétaire. Il complète l'organisation de l'entreprise et gère pendant 22 ans jusqu'en 1881.

1881
Fermeture de l'usine pendant deux ans.

1883
Reprise de l'activité sous la direction de Mr DINGREVILLE, fils d'un potier de la verrerie de COURVAL (seine-maritime) toujours en activité en 2008. C'est à cette époque que Mr DINGREVILLE fait construire deux fours plus modernes marchant au charbon. Abandon du bois comme combustible.

1885
La verrerie obtient grâce à la qualité de ses articles de chimie pour la pharmacie, une mention honorable à l'Exposition Universelle qui s'est tenue à Paris.

1910
Mr DINGREVILLE cède l'usine à MM LEMATRE et CLEMENT qui continuent la même fabrication. La verrerie fonctionnera par intermittence pendant la guerre de 1914/18, par suite du manque de combustible, de matières premières et de la mobilisation d'une partie du personnel.

31 mai 1918

Dissolution de la société.

1919

L'affaire est reprise par Mr Arsène LEMATRE qui rallume les fours au début de cette année.
L'entreprise va connaître quelques difficultés, dues au manque de personnel qualifié, la guerre ayant fait des ravages parmi les ouvriers. Sur 51 mobilisés, 21 ne revinrent pas.

L'usine est modernisée par l'installation d'une ventilation rafraîchissante (progrès considérable pour la condition du travail des ouvriers, quand le système est bien étudié), et d'une circulation d'eau complète.

1927
Après cette date, une installation permettant la fabrication à air comprimé pour le travail à la main et à la machine, est mise en place. Parallèlement, des machines automatiques d'occasion sont installées.

13 juillet 1935
fermeture définitive.

 

la cour intérieure et le personnel verrier (cliquer sur la photo pour agrandir)

 


LES CAUSES DE LA FERMETURE :

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La situation économique en occident :

1) C'est la grande crise aussi bien aux Etats-Unis qu'en Europe. Il y aura en effet 500 000 chômeurs dans notre pays en 1936 et de nombreuses grèves.
L'industrie verrière sera une des plus touchées et la faible dimension de l'entreprise de Saint-Evroult jouera un facteur aggravant.

2) De nouvelles lois sociales sont mises en place, pénalisant les fabrications manuelles. Les nouvelles charges sociales sont en effet plus importantes par rapport aux entreprises entièrement mécanisées.

3) Entre l'introduction des machines automatiques et l'année 1936, 49 usines sur 80 existant en France, fermeront leurs portes, y compris les deux dernières du département de l'Orne : la verrerie de Bellevue à Tourouvre et celle de St-Evroult.

4) L'exigence de plus en plus sélective des clients sur la qualité des objets fabriqués (spécialement pour les articles de chimie dont les dimensions devaient être rigoureusement constantes). Seule la fabrication à l'aide de machines automatiques pouvait répondre à une telle précision.

L'introduction tardive des machines à St Evroult, n'apporta pas l'effet escompté. En effet, outre qu'elles grèveront fortement le potentiel d'investissement de la verrerie, elles tombaient régulièrement en panne. Ce matériel, acquis d'occasion, ne pouvait être convenablement réparé par le seul employé sachant s'en occuper.

5) Le problème du combustible. L'accroissement du coût des combustibles en provenance des houillères du Nord et de l'Est de la France, fut décisif. Seules les verreries implantées à proximité des mines de charbon, ou ayant une taille respectable, survécurent.

Il n'était plus question de revenir au bois comme moyen de combustible, celui-ci devenu beaucoup trop cher, n'était plus adapté au type de four utilisé à cette époque.


CRISE ET SYNDICAT : 1927
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A Carmaux les ouvriers verriers manifestent soutenus par Jaurès.

Quelques ouvriers étaient venus de la verrerie de Tourouvre et avaient constaté que les salaires étaient plus bas à St-Evroult qu'à Tourouvre. Parmi eux, un "syndicaliste, un meneur" essaie de convaincre les ouvriers de se syndicaliser et vend des cartes d'adhésion.

On organise des réunions et on décide de demander une augmentation de salaire. Le patron, ayant eu vent de cette affaire, décide de fermer lui-même la verrerie. Il coupe court à toute éventualité de grève et prépare le terrain afin d'éviter toute contestation au moment de l'installation des machines semi-automatiques, provoquant des licenciements.

Plusieurs jours après, il propose de réembaucher sans promesse d'augmentation et choisi ses ouvriers. "Les rouges" sont exclus, mis à la porte, et ne retrouveront pas de travail dans la région.

L'industrie du verre est en pleine évolution, il faut se moderniser ou disparaître. L'industrie artisanale va donc, là aussi, être vaincue par la machine. A St-Evroult tout particulièrement, car les machines d'occasion mises en place tomberont souvent en panne malgré les interventions de Monsieur Longère, associé de Mr Lematre. On obtient 1700 bouteilles en 24 heures avec les machines automatiques soit un rythme trois fois supérieur à celui d'un souffleur à la bouche pour les machines semi-automatiques. Tout cela accentue la concurrence. De plus ces nouvelles machines vont satisfaire la clientèle, notamment les pharmaciens qui préfèrent un travail régulier pour le flaconnage.

Il s'en suivra la fermeture de l'usine à cause de problèmes financiers, malgré de nombreuses commandes.

Après la fermeture, de nombreux souffleurs sont partis travailler aux cristalleries d'Arques, d'autres aux verreries de Montmirail en Seine-Maritime, Coudrecieux dans la Sarthe et dans différentes verreries de la région parisienne.

Ainsi, disparaît définitivement l'industrie verrière dans le département de l'Orne

 

CONDITIONS DE TRAVAIL ET CADRE DE VIE

Le nombre d'ouvriers que l'usine employait avant 1870 n'est pas connu. A cette date, 150 personnes travaillaient à la verrerie ou pour celle-ci (bûcherons par exemple).

Le salaire des gamins de 12 ans était de 12 francs par mois ; l'ouvrier, chef de place, gagnait de 120 à 130 francs ; le souffleur de 45 à 80 francs. Les ouvriers de bois : 2,50 à 3 francs par jour. L'usine occupait, en plus, des journaliers qui recevaient un salaire de 2 francs par jour.

Au début du siècle dernier l'usine comptait 145 ouvriers puis 125 vers les années 1920-1925. Le salaire du souffleur était alors de 240 francs pour quinze jours. Précision au passage : le prix d'un pain de trois livres est de un franc, un kilo de sucre coûtait également un franc.

Le souffleur était payé au nombre de bouteilles ; certaines étaient plus intéressantes à faire que d'autres. Celles en verre blanc étaient payées plus cher que les bouteilles en verre jaune ou vert, et, de même, les flacons de parfumerie valaient davantage que ceux de pharmacie.

Le souffleur qui fabriquait en plus quelques "bousillés" obtenait de petits pourboires qui compensaient un peu son maigre salaire, insuffisant par rapport à l'énorme effort qu'il fallait fournir.

Le souffleur créait des objets selon son goût et son imagination en dehors du temps de travail, c'est-à-dire pendant les pauses ou avant la mise en route de la journée. Il oubliait un court instant la rusticité des conditions de travail et faisait preuve d'un merveilleux génie inventif et d'un esprit de création qui lui méritait le nom noble d'artiste.

La santé des verriers était soumise à de rudes épreuves. Certains ouvriers ayant commencé trop jeunes, étaient victimes de cette précocité, la longue exposition à la flamme entraînait parfois le ralentissement de la croissance de l'un des membres supérieurs.

Les plus misérables étaient les laveuses de verre, des femmes qui épluchaient les escarbilles (le mâchefer), les mains continuellement dans l'eau, les doigts coupés.
Les ouvriers commençaient le travail très tôt, à cinq heures, Ils "faisaient la pause" pour prendre quelque nourriture le matin vers huit heures trente et à midi. Selon l'expression, les épouses des verriers leur "portaient la pause", c'est-à-dire un repas.

Certains rentraient chez eux, d'autres amenaient eux-mêmes leur gamelle. Les "gamins" étaient nourris à la cantine de la verrerie.
Le dimanche était un jour férié, mais il n'y avait jamais de congés.

 

 

vue sur la verrerie

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environnement de la verrerie

Entre le village et la verrerie, le pont enjambe la Charentonne et constitue un lieu de rencontres et de bavardages.

Le patron de la verrerie loge ses ouvriers dans des cités. Un loyer est retenu sur leur salaire.

Quelques-uns des ouvriers habitent des maisons particulières autour de St-Evroult dans le bourg même. Les autres vivent dans des locaux appartenant à la verrerie.

Le plus important c'est un bâtiment de trois étages, surnommé "la cité du paradis" ; on dit que les moins défavorisés logent à cet endroit. Egalement, quatre ou cinq petites maisons individuelles, accolées les unes aux autres, composent le "quartier au fromage", en général occupé par les moins aisés. D'autres, encore, habitent au "Champs d'oiseaux" et au "Mont de la Reine" lieux-dits proches de l'usine.

De nombreux "gamins" sont employés à la verrerie. Il s'agit d'enfants abandonnés ou de l'Assistance Publique de Caen. Ils sont logés dans une cité dortoir et arrivent démunis de tout pour gagner leur vie dès l'âge de onze ans. Souvent, ils s'échappent à travers les champs, et, le matin, il faut les chercher dans les prés des alentours et si on les retrouve, les ramener de force.

Ils étaient souvent frappés par certains ouvriers qui, harassés de fatigue, buvaient beaucoup de "café-calva" à cause de la fournaise continuelle près de laquelle ils vivaient. En effet, de jeunes ouvriers de la verrerie de Rougemont (seine-maritime), en arrivant à St-Evroult, ont apporté la coutume de boire du vin.

Les conditions de travail dans la verrerie étaient dures et épuisantes. C'est pourquoi, la chaleur intolérable, les gamins maltraités et punis pour leur maladresse, la tentation de boire, tout cela causait des drames et provoquait des renvois fréquents. Les gamins s'échappaient souvent pour fuir la fatigue, les coups de canne et de bâton.

Par contre, d'autres verriers ont séjourné très longtemps à la verrerie : ainsi Félix Charpentier, 67 ans de service, Arthur Dudonné exercera son métier de potier pendant 56 ans, et Arthur Pignard sera leveur à l'arche pendant 38 ans. Quelques ouvriers ont fait toute leur carrière de verrier à St Evroult, débutant comme simple "gamin" et terminant chef de place, promotion acquise au fil des années.

On peut remarquer qu'il y a très peu d'emploi féminin dans cette verrerie. Elles n'occupent que 5 % des emplois totaux. On note également le chiffre important de gamins : un peu plus de 58 % de l'ensemble du personnel.

Entre 1920 et 1930, une amélioration des conditions de travail est apportée par l'intermédiaire d'une ventilation rafraîchissante et l'aménagement d'une circulation d'eau complète. Cependant, les bouches d'air froid ventilaient directement sur le corps des ouvriers, l'air tombait trop brutalement sur eux et provoquait des congestions. Ce danger a forcé le directeur à abandonner cette soit-disant "amélioration".

Avant ces transformations, l'usine avait subi un déclin causé par la guerre de 1914/1918. Elle fut ouverte par intermittence du fait du manque de combustible et de matières premières et surtout à cause du départ des travailleurs dont 21 sur 51 mobilisés moururent. Une plaque commémorative fut érigée à la mémoire de ces combattants.

 

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biographie :

- les verreries de Normandie, O. Le Vaillant de la Fieffe, ROUEN 1873,

- La verrerie en France de l'époque Gallo-romaine à nos jours, James Barrelet, chez Larousse 1953,

Les industries de terre et du verre en Normandie au XVIIIè siècle, Normannia 1934/1935,

Population, artisanat, industrie dans l'Orne de 1800 à 1914, catalogue de l'exposition des Archives Départementales 1977,

 

généalogie : voir le site "http://gw.geneanet.org/elianepignard"

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